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Monthly Archives: December 2015

14e Sommets du cinéma d’animation – Montréal 2015 ./* Programme parallèle “Une nouvelle vague italienne” présenté en collaboration avec l’Institut Culturel Italien de Montréal

Quatorze courts en provenance d’Italie réalisés entre 2009 et aujourd’hui

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L’enfance de Magda Guidi

Dans cette sélection de la Nouvelle vague italienne, le nom de l’illustratrice Magda Guidi revient à plusieurs reprises, et l’on reconnaît dans sa patte à la fois un talent du crayon à saisir des émotions et sentiments fragiles – l’appréhension, la honte, l’attachement – et à protéger leur vulnérabilité en les portant à l’écran dans un mouvement calme, accompagnés de sons et musiques disons introspectifs. Se dégage de cet ensemble une poésie franche, par moments effrontée, d’autres fois plus mystérieuse voire rêveuse.

Ces constructions s’articulent autour d’un ressenti plutôt que d’une narration, et plus qu’une fascination pour le monde de l’enfance, elles ressuscitent souvent les souvenirs et superposent différents âges. Via Curiel 8 par exemple, coréalisé avec Mara Cerri, nous promène dans la cage d’escalier de l’appartement à cette adresse. Sur le palier se croisent timidement un homme et une femme, apparemment très proches mais qui n’osent plus même se regarder. Tandis qu’il déserte le logement qu’ils ont probablement habité, et amoureusement, dans un passé récent, elle l’y relaie. La main sur la poignée, elle redevient la petite fille du temps qu’ils étaient si complices et innocents. La mémoire de leur relation s’anime et fait revivre la force de l’amour autant que les éclats de leurs querelles. Lui s’égare et dégringole les marches sans fin, rejoignant dans l’amnésie de la chute un même soulagement d’effacer le malheur traversé depuis. Proximité sensible, dans l’espace et le temps, de deux êtres confrontés à la distance irréparable de  leur séparation.

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Bande-annonce VIA CURRIEL 8

Dalila reprend une atmosphère et des thèmes assez similaires en établissant un parallèle entre Dalila la fillette avalant une hostie en cours d’éducation religieuse ou simplement à la messe, et Dalila la femme adulte, qui n’est plus en mesure de soutenir le regard de l’enfant. Là encore, outre un dessin aux traits brouillons mais à la sensation extrêmement précise, ce court laisse une empreinte sonore touchante, épurée et cristalline faite de bruits, de rires et de notes éparpillés. En revanche, San Laszlo contro Santa Maria Egiziaca apporte une toute autre couleur par son anachronisme et ses collisions de styles. Sur fond blanc, des personnages de techniques et symboliques sans rapport se tirent dessus dans un western spaghetti loufoque. Un exercice drôle et décalé qui démontre que Magda Guidi sait aussi s’amuser à autre chose que ses thérapies fines et illustrées.

La valigia de Pier Paolo Paganelli (2014, 15 min)

De sa pâte à modeler traditionnelle, réaliste et réussie, Pier Paolo Paganelli extirpe une histoire d’Alzheimer prévisible dans ses récurrences et ses obsessions d’enfance, dont la forme retournée fait tout l’intérêt. Un homme très vieux, dans une cellule grise et abîmée, répète qu’il ne sait pas ce qu’il fait ici. Ou plutôt qu’ »ils disent » qu’il ne cesse de répéter sa question comme un mantra. La maladie et la sénilité mêlées lui laisse pourtant quelques bribes de souvenirs de son passé lointain concernant son frère et une vie résumée à une valise, possiblement vide, posée sur son lit. D’épisode en épisode, l’homme rajeunit et bien qu’il ressasse la même histoire, celle-ci change selon les humeurs, s’agrémente de différentes vérités. Ce mouvement de retour à la puérilité est une vérité chez les patients en stade avancé, à la fois difficile à gérer et déchirante, mais qui simplifie la prise en charge infantilisante quelquefois. Redevenu bambin, dans le même accoutrement et la même piaule délabrée, il lâche prise et s’envole par les barreaux rejoindre sa vue sur mer dont il rêvait tant.

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Bande-annonce LA VALIGIA

C’est le plan final d’un homme vieux trépassé dans le lit d’une vaste et luxueuse chambre à coucher, qui dénoue l’ensemble de la construction, le glissement vers une folie qui remplace de plus en plus la vie, l’enfermement dans un espace miteux qui n’est autre que l’isolement dans la maladie. Enjolivée par l’imagination, la chute dans la réalité est d’autant plus abrupte. Un témoignage vrai et attendrissant.

Arithmétique de Giovanni Munari et Dalila Rovazzani (2010, 4 min)

Cette animation cerne joliment l’esprit de la fantaisie lyrique composée en 1924 par Maurice Ravel sur un livret poétique de l’auteure Colette, Les enfants et les Sortilèges, dont elle présente un tableau, « Deux robinets coulent dans un réservoir ! » – Le petit vieillard et les chiffres, parmi la vingtaine de fabulettes. Dans une grande maison, un jeune garçon puni dans sa chambre s’évade dans une multitude de rêveries furtives par lesquelles les objets l’entourant, par exemple son cahier de mathématiques, prennent vie. L’animation joue sur la déformation des proportions, un vertige des grandeurs et des nombres qui avale l’enfant dans une bousculade d’opérations aux résultats réinventés. Cette danse de chiffres et de notes est menée par une figure maléfique, entre le diable, le vieillard et le chef d’orchestre.

En misant sur un dessin relativement classique, toutefois très rebondissant, le court Arithmétique respecte la richesse de la musique et attire l’attention sur les paroles déjà pleines de calculs confus et d’originalités. À l’origine, l’œuvre était pensée pour un orchestre normal, que Ravel a agrémenté de plusieurs instruments inusités, tels qu’une râpe à fromage, un éoliphone, une crécelle ou une flûte à coulisse. La composition fait également appel à diverses influences et pastiches de musiques et danses, folkloriques par exemple, dont on perçoit ici comme un air slave.

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Intégral ARITHMÉTIQUE

« Deux robinets coulent dans un réservoir ! »
Le petit vieillard et les chiffres

Le petit vieillard
(il marche à petits pas dansés, en récitant des bribes de problèmes) :
« Deux robinets coulent dans un réservoir
Deux trains omnibus quittent une gare à vingt minutes d’intervalle,
valle, valle, valle,
Une paysanne, zane, zane, zane, porte tous ses œufs au marché,
Un marchand d’étoffe, toffe, toffe, a vendu six mètres de drap ! »
L’enfant (affolé) : « Mon Dieu, c’est l’arithmétique ! »
Le petit vieillard : « Tique, tique, tique ! »
Les chiffres : « Tique, tique, tique ! »
Le petit vieillard : « Quatre et quat’ dix-huit, onze et six vingt-cinq,
Quatre et quat’ dix-huit, sept fois neuf trente-trois ! »
L’enfant (surpris) : « Sept fois neuf trente-trois ? »
Les chiffres : « Sept fois neuf trente-trois ! »
L’enfant (égaré) : Quatre et quat’ ? »
Le petit vieillard (soufflant): « Dix-huit ! »
L’enfant : « Onze et six ? »
Le petit vieillard : « Vingt-cinq ! »
L’enfant (égaré) : Quatre et quat’ ? »
Le petit vieillard (soufflant) : « Dix-huit ! »
L’enfant (exagérant) : « Trois fois neuf quatre cents ! »

Le petit vieillard (en accélérant) : « Millimètre, centimètre, décimètre,
Décamètre hectomètre, kilomètre, myriamètre
Faut t’y mettre, quelle fêtre! des millions, des billions,
Des trillions, et des frac-cillons ! »
Les chiffres (entraînant l’enfant dans leur danse)
« Deux robinets coulent dans un réservoir
Deux trains omnibus quittent une gare à vingt minutes d’inter… »
Le petit vieillard : «Une paysanne, zane, zane, zane, porte tous ses… »
Les chiffres : « Un marchand d’étoffe, toffe, toffe, a vendu six… »
Le petit vieillard : « Deux robinets coulent coulent coulent dans un réservoir ! »
Les chiffres : « Une paysanne, zanne,zanne, zanne, s’en va-t-au marché… »
Le petit vieillard et les chiffres (dans une ronde folle)
« Trois fois neuf ? Trente-trois! Deux fois six ? Vingt-sept !
Quatre et quat’ ? Quatre et quat’ ? Quatre et quat’ ? Quatre et quat’ ? (bis)
Deux fois six trente et un ! Quatre et sept ? Cinquante-neuf ! (bis)
Cinq fois cinq ? Quarante-trois ! Sept et quat’ ? Cinquante-cinq ! (bis)
Quatre et quat’ ? Cinq et sept !
Vingt-cinq ! Trente-sept ! Ah

L’enfant tombe étourdi de tout son long.
Le petit vieillard et les chiffres s’éloignent en chuchotant :
« Quatre et quat’ ? Dix-huit ! Onze et six vingt-cinq !
Trente-trois ! Z’huit ! »

 

Étaient aussi présentés dans ce programme :
Sans tête (Senza testa) de Michele Bernardi ( 2009, 5 min)
Percorso#0008-0209 d’Igor Omhoff ( 2009, 6 min)
Videogioco – Loop Experiment de Donato Sansone (2009, 2 min)
J de Virgilio Villoresi (2009, 5 min)
Ci sono gli spiriti d’Alvise Renzini (2009, 6 min)
Corpus Nobody de Saul Saguatt et Audrey Coïaniz (2011, 6 min)
Silenziosa-Mente d’Alessia Travaglini (2011, 5 min)
Le Fobie del Guard Rail de Marco Cappellaci (2012, 5 min)
Haircut de Virginia Mori (2014, 8 min)
et Pandemonio de Valerio Spinelli (2015, 3 min)

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14e Sommets du cinéma d’animation – Montréal 2015 ./* Programme 1 de Compétition internationale

Neuf courts en provenance de sept pays : Allemagne, France, Italie, Québec, Royaume-Uni, Singapour et Suisse

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Récipiendaire du Grand prix Cinesite et du Prix du public, Le repas dominical de Céline Deveaux n’était pas la seule proposition solide et intrigante du programme 1 de courts en Compétition internationale.

Des chiens et des hommes

Peripheria du Français David Coquard-Dassault se démarque dès ses tout premiers plans parce qu’il met en scène des chiens, rien que des chiens, fabuleusement dessinés et racés façon lévrier. Ceux-ci se promènent en clan ou isolés et leurs silhouettes s’inscrivent en ombre sur des paysages vastes et poussiéreux qui évoquent la périphérie d’une ville désertée. L’ambiance post-apocalyptique qui règne dans cet univers délabré et visiblement mis à sac rappelle des scènes de Walking Dead au cœur d’agglomérations abandonnées.

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Bande-annonce PERIPHERIA

Où sont passés les hommes ? En contraste de la beauté des images, des comportements canins vraiment réalistes et de la perfection des bruitages, une tension latente habite ce court-métrage, issue de trois éléments principaux. L’action se situe dans un décor de banlieue caractérisé par ses tours d’habitations à loyers modérés, ses terrains de sports co entourés de grillages, ses murs tagués et plus généralement son béton, où que l’on regarde. Ces constructions et espaces tombent en ruine, manifestement fuis par la population, mais aussi pillés de toute nourriture. Puis résonne cette sirène, venue de loin, d’un centre-ville à l’horizon, et tout à coup le regarde s’inverse, glisse vers le jugement. Il ne s’agirait pas des suites d’une catastrophe à laquelle auraient survécu les chiens, davantage d’un confinement, de deux camps opposés, d’une critique inégalitaire de nantis contre opprimés dont la race canine est soit la caricature des êtres humains, soit une métaphore de comment sont maltraités les exclus de la société.

Des fauves et des hommes

Pour sa part, l’Allemand Daniel Nocke règle le compte de l’humanité en quatre minutes d’émission télévisée. Tel un débat des chefs entre représentants de la savane, Who will pay the bill? (Wer trägt die Kosten?) compte autour de sa table le Lion, la Panthère, le Charognard… et le Zèbre, visible minorité. Ce dernier souhaite attirer l’attention de ses homologues experts sur le fait que, en résultat de la loi du plus fort systématiquement appliquée dans la nature, ses congénères d’espèce occupent toujours la place de la proie, du faible, du festin dont tous les autres se régalent. Dans cette drôle et dynamique illustration de l’expression “se faire manger la laine sur le dos”, il n’est pas dit que les réclamations du zèbre se rendent bien haut dans le règne des animaux, ni même que ce participant survive à la pause publicitaire.

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Intégral WHO WILL PAY THE BILL? 

Cette allégorie des disparités sociales (et de l’espérance de survie) emprunte à la tradition anthropomorphique – des Fables de La Fontaine à la ferme d’Orwell et Maus de Spiegelmann –  dessinée et littéraire, les possibilités cyniques décuplées dès lors que les hommes sont déguisés en bêtes : non moins intelligents, mais plus cruels, primaires, injustes, et naturels.

Des vaches et des hommes

The Evening Her Mind Jumped Out Of Her Head de Shaun Clark et Kim Noce (Royaume-Uni, 2015, 8 min)

Marrante, cette somnolence fantaisiste dans train rebondit de tête en tête entre les pensées de cinq ou six passagers croqués avec humour ; un humour totalement britannique des coréalisateurs Shaun Clarke et Kim Noce imaginant cet [The] Evening Her Mind Jumped Out of Her Head. Le dessin en noir et blanc inversé s’accorde des rondeurs et des déformations farfelues tandis que les petits agacements de la réalité confinée du wagon cède peu à peu à la rêverie. Le cerveau de notre protagoniste s’évade à ce point qu’il saute par la fenêtre, décroche la lune, se vide et se remplit d’images surréalistes, et échange ses neurones avec ceux de la vache qui bloque la voie ferrée. Tout est plus calme et moins stressant dans l’esprit d’un bovin.

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Bande-annonce THE EVENING HER HEAD JUMPED…

Des rats, des rois, des vices

Parmi les autres films du programme 1 en compétition internationale, la production française Café Froid de Stéphanie Lansaque et François Leroy avait tendance à glacer le sens par son dérapage innocent dans la violence. L’atmosphère plutôt chaude, humide, appliquée et silencieuse d’un foyer asiatique et des relations entre tenancière de café et sa fille cédait subitement la place à une sauvagerie retenue, proche de la maladie mentale : la mère ébouillante à la théière un rongeur piégé par un bout de fromage dans une cage, de plus en plus d’insecte sont attirés à l’intérieur du domicile entraînant avec eux une symbolique de démence et d’obsession, et suite au trépas de sa mère dans un accident la jeune fille reprend le petit commerce et gère visiblement ses émotions et sa détresse. Un drame absolu prend forme en quinze minutes et a lieu sous nos yeux, sans que les signes précurseurs aient pu en laisser deviner l’ampleur.

De Suisse, Le Roi des aulnes (Erlkönig) de Georges Schwizgebel est une illustration de cinq minutes du Roi des aulnes, poème de Goethe, imaginée sur un extrait de musique de Schubert et Liszt interprétée par le fils du réalisateur, Louis Schwizgebel. La course effrénée d’un cavalier portant à cheval son enfant gravement malade est parfaitement rendue par la tension orchestrale et surtout par la technique de peinture naïve aux couleurs fauves, dont les contours flous expriment le délire du jeune garçon en prise à une fièvre fatale, et qui se croit sauvé par un roi imposant rencontré en chemin.

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Cette création a été récompensée aux Sommets par une mention spéciale soulignant “[sa] grande somptuosité [et sa] grande maîtrise de tous ses sujets ; narratifs, visuels et musicaux”.

Et toujours Myself Smoke de la série des Myself de l’Allemand Andreas Hykade, qui réussit ici en deux minutes, en plus d’être extrêmement drôle, à pointer les quatre vérités du fumeur: incapable d’arrêter, enfumant les autres, rejetant la faute sur le comportement social, et irascible lorsqu’il n’a pas sa dose.

./* Palmarès complet des Sommets 2015

./* Bilan du “Succès sans précédent pour la 14e édition des Sommets du cinéma d’animation de Montréal”

14e Sommets du cinéma d’animation – Montréal 2015 ./* Programme 3 de Compétition internationale

Dix courts en provenance de neuf pays : Allemagne, Argentine, Belgique, Chili, Estonie, France, Québec, Royaume-Uni et Suisse

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Endgame de Phil Mulloy (Royaume-Uni, 2015,7 min)

Endgame de Phil Mulloy fait rire là où ça fait mal, de manière totalement détachée et injuste, et démontre comment le trait à lui seul peut aborder la complexité de la réalité en s’en tenant bien loin, en pleine absurdité. La narration introductive est aussi brève que d’énoncer qu’après le boulot, deux collègues, Richard et George, aiment s’affronter dans des jeux où on se tue. C’est dit. À peine que deux bonshommes allumettes descendraient presque par une échelle sur l’écran blanc pour passer du monde du travail à celui du divertissement… en guerre. Aussi simple que ça.

Dans ce petit récit de tous les conflits, souvent l’illustration se limite à une ligne d’horizon qui sépare les fronts aériens et souterrains, autant qu’elle symbolise les niveaux successifs d’univers vidéos, ici ultra simplifiés. Les personnages aux camp et mission non identifiés usent de raccourcis, d’ascenseurs et de subterfuges pour disparaître dans des nuages de fumée (somptueux). Il y a des tanks, des trahisons, des armées à reculons et des ambulanciers meurtriers. Tout cela condensé en de minuscules gribouillis qui gesticulent et sautillent d’un bord à l’autre de la largeur d’écran, sans aucun appui – ni éthique en vérité. Et comme on ne sait pas pour qui on prend, c’est à savourer.

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Silencieuse, cette animation explosive aux effets carboniques texturés et aux coups de crayon justes est géniale, drôle, et ose aborder le malaise entre la violence fictionnelle et active de front. C’est sans doute parce que c’est gratuit que ça passe si facilement devant les autres. Peut-être est-ce dû à l’esprit britannique si toujours est respectée cette propreté dans l’acte abominable de tuer, piéger, exploser, catapulter, condamner, achever, exécuter, etc.

Piano de Kaspar Jancis (Estonie, 2015, 10 min)

Piano avait été vampé sur les réseaux sociaux avant sa sortie et on espérait à l’écran profiter enfin de cette craque de seins dans robe rouge tango via rétroviseur de camionnette. L’Estonien Kaspar Jancis est allé au-delà des espérances en campant son film dans un quartier dont il nous dévoile plusieurs personnages et situations cocasses au fur et à mesure qu’elles se passent, le temps d’un embouteillage citadin.

Dans le désordre : une jeune femme déménage sensuellement un piano, une autre funambule fricote avec l’idée du suicide, un chauffard se rince l’oeil, un retraité hésite à déclarer sa flamme, une septuagénaire bouche son évier à coup de patate, et un militaire hésiter à sauter en parachute… Ces charmants personnages se croisent, évidemment, jamais comme on l’aurait présagé, par des détours alambiqués qui provoquent un humour morbide irrésistible. Fameux comique de situations malaisées. L’ensemble rappelle la détresse sociale de Loop, Ring, Chop, Dring de Nicolas Ménard, lauréat de la Compétition internationale étudiante des Sommets 2014, dans un langage graphique moins moderne, en quelque sorte plus politiquement correct. Du piano-crash, comme qui dirait.

Piano de Kaspar Jancis

Ronko de Carlos Montoya (Argentine, 2015, 7 min)

En troisième place de cette série, ça pourrait être Ronko du réalisateur argentin Carlos Montoya, en pâte à modeler essentiellement. Choisissant pour sujet le ronflement du mari et l’insomnie de la conjointe dans le rôle d’un couple au lit, la proposition ne s’aventure pas démesurément loin. Sauf que la dulcinée bercée des grognements masculins se retrouve en pleine forêt à fuir un phacochère menaçant. Arrivé au bord du couchage conjugal pour découvrir que c’est de l’époux que proviennent tous ces rugissements, le sanglier s’offusque et l’avale d’un coup, laissant la belle dame à un sommeil apaisé. Aux grinceurs de dents avisés, relisez Astérix plutôt que de sombrer trop vite.

Vient à l’esprit le gorille amant du récent Tout dernier testament de Jaco Van Dormael. Cette production fait le pont avec une question prédominante dans ce programme mais gênante : à quel point, en animation, la musique et le son – à comprendre le style et l’ambiance sonores – positionnent le court et peuvent avoir un impact désastreux, non par leur composition mais par leur inadéquation.

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Ronko débute sur ce ronflement raté, qui devient volontairement surjoué pour le rapprochement de l’homme à la bête sauvage. Mais plusieurs exemples partent mal ou sont tout de suite catalogués à cause de leur trame sonore. Marzevan, de Vergine Keaton, est une quête familiale touchante sur les traces de l’Alzheimer menée au fil d’une techno-dance difficile, qui correspond cela dit au mélange étrange de personnage en dessin sur fond de paysages de synthèse. Histoire d’un ours de Gabriel Osorio est un joli et bien pensé conte d’ourson mécanique façon Boucle d’or (dans le dessin aussi) questionnant des thèmes plus sensibles tels que l’emprisonnement, la domestication, l’espérance. Et la boîte à musique a de réels charmes. Quant à Pauvre histoire pauvre 9, ses pommes pourries ne répandent plus de trop de magie qu’une odeur de vieilli qui se transmet à cette diction dépassée de Nouvelle Vague nonchalante (Carl Roosens). Pour Lucens de Marcel Barelli c’est différent, il faut capter et accepter la risibilité suisse d’office, avec les montagnes c’est pas toujours évident d’attraper le signal…

Myself Universe

Pour finir : Myself Universe de l’Allemand Andreas Hykade. Lorsqu’on a déjà assisté à l’autre intervention Myself Smoke (Programme Compétition internationale 2), l’intrusion du Smiley reprochard est immédiatement hilarante. Ce petit personnage – un rond avec deux points pour les yeux, noir sur fond blanc, plus simple tu meurs – nous prend à partie, spectateur muet et impuissant, afin de surmonter des défis (personnels et collectifs) impossibles : arrêter de fumer ou retrouver le gout de l’existence. Les silences en disent long, les faces figées aussi. Là encore il y a un certain mauvais goût, dans le motif chargé et kaléidoscopique, clairement voulu. Ces capsules font leur effet en à peine quelques minutes. Smile, you’re on screen!