Empirisme vs. l’Empire

14e Sommets du cinéma d’animation – Montréal 2015 ./* Avril et le Monde Truqué de Christian Desmares et Franck Ekinci selon les dessins de Tardi (Belgique, France, Québec, 2015)

En février 2016 sur les écrans d’ici. Présenté en avant-première par les Sommets. Suivi d’un atelier de discussion autour de la production de film.

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Hier 29 novembre dans le cadre des Sommets du cinéma d’animation à la Cinémathèque québécoise était présentée en collaboration avec le FIFEM Avril et le Monde Truqué, une coproduction France, Belgique et Québec animée à partir des dessins de Tardi.

La narration démarre sur les chapeaux de roues à la veille du conflit franco-prussien de 1870 qui n’aura pas lieu. Paris, siège de l’Empire de Napoléon III et ses descendants, et ville muse de Tardi, vibre toujours au rythme lent du charbon et de la vapeur un demi-siècle plus tard. Parce que ses scientifiques disparaissent mystérieusement, ou sont arrêtés et réquisitionnés au service d’avancées militaires uniquement, ce monde est bloqué dans le temps. Perte de vitesse et appauvrissement en découvertes entraînent des dérives telles que la disparition de tout bois (dont se chauffer réellement)et une démultiplication de curieuses machines imperfectionnées.

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La jeune Avril voit ses parents Paul et Annette kidnappés alors qu’ils sont sur le point, après des essais acharnés, d’obtenir l’Ultime Sérum en mesure d’assurer l’immortalité. Les retrouver, ainsi que la formule menant au parfait précipité, seront désormais son sacerdoce de chercheuse obstinée. Dans sa course à la vérité, elle sera suivie de près par son fidèle et bavard mais vieillissant matou Darwin, drôle comme tout et perspicace. Ainsi que du coureur des rues et jupons de Paris, Julius, un indic de l’Inspecteur Pinozi sur les traces de la fillette et de son grand-père également professeur fou, le doux Pops.

Cela fait déjà pas mal de gens et d’âges présents, d’autant que ce que va découvrir Avril sur l’affaire des ingénieurs disparus est en quelque sorte un univers parallèle de laboratoires cachés dans lesquels deux lézards androïdes Rodrigue et Chimène, organismes intelligemment modifiés biochimiquement et libérés par erreur, planifient l’avènement d’une sorte de seconde humanité évoluée et écolo. Sans compter que tout cela se déroule à la fois dans un lieu et un temps familiers mais qui ont considérablement divergé des manuels d’histoire-géographie, et ont en quelque sorte modifié le défilement horaire et le calendrier du progrès. On peut s’égarer facilement sans pour autant être trop petit ni distrait, mais d’explosion en pétarade on retrouvera vite le chemin du récit.

Scientifiques d’aujourd’hui

Ce long-métrage donne une résonance particulière à l’annonce faite ce matin, à l’occasion de Paris Climat 2015 et des mobilisations citoyennes partout dans le monde, du refus de l’émission Les années-lumières de ICI Radio-Canada Première d’inviter désormais sur son plateau des climatosceptiques. Cette décision pourrait, venant d’une chaîne radiophonique nationale, paraître une atteinte à la liberté d’expression et à la représentativité de toutes les opinions, seulement elle est défendue par un programme qui dessert la vérité scientifique et la conscientisation, et respecte par ce choix l’intégrité de son mandat.

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À Dessine-moi un dimanche ce même matin, l’intervenant Normand Baillargeon, spécialiste en philosophie, a présenté une brève et claire analyse des différents détournements de discours auxquels ont recours ces pseudos experts, plus politisés et recrutés par l’industrie que réellement scientifiques, afin de manipuler et nier les chiffres et évidences en matière de réchauffement climatique. Sans raccourci osé mais à la lumière des récents événements terroristes survenus à Paris, il a été fait référence à la ville de Paris et ce qu’elle symbolise en termes de civilisation occidentale, par le biais de nombreux écrivains, artistes et révolutions marquantes qui l’ont illustrées, donc cet extrait de L’exil de Victor Hugo (1870-1876) est précisément parlant :

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En cela Avril et le monde truqué – dont le travail de conception, scénarisation et animation a eu lieu bien en amont – est un témoignage étonnamment historique et pertinent, à point nommé. Il reconnaît, au sein de la communauté internationale des grands noms qui ont fait de ce monde ce qu’il est, des Flemming, Einstein, Pasteur et autres nombreux scientifiques, dont l’avancée potentielle des découvertes s’est toujours accompagnée d’un danger de récupération par le pouvoir. Très occidentalo-centrée, cette fiction vient rappeler des fondements de l’époque des Lumières, particulièrement stimulants, déterminants et explicatifs, de nos jours encore, des conceptions, réalités et valeurs dont l’Europe s’est fait le foyer et la gardienne.

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Les trucs du monde d’Avril

L’internationalisme de la production du projet et la coopération d’artistes et concepteurs de partout qu’elle a impliquée sont en eux-mêmes des inspirations pour la diffusion et le rayonnement de la connaissance, dégagés d’intentions propagandistes, obscurantistes, et simplement politiques. Une dizaine d’acteurs (*), six studios (Je Suis Bien Content, Tchack, TTK, Waooh!, Digital Graphics, Purearts), deux coréalisateurs (Christian Desmaures, Franck Ekinci) dont l’un coscénariste (avec Benjamin Legrand), un dessinateur. Et des équipes d’animation et conception dont le total de mains à la patte est indénombrable.

Il était donc justifié et intéressant de la part des Sommets d’organiser un atelier autour de l’aventure du film, abordant des thématiques et défis aussi divers que : convaincre Tardi, coordonner des équipes créatives dans plusieurs villes d’Europe, d’Asie et d’Amérique, marier des techniques de dessin et d’animation traditionnelles avec les opportunités technologiques de maintenant, rendre avec authenticité la fiction de XIXe et XXe siècles “arriérés” tout en adressant les faits et données rationnelles d’un univers scientifique en pleine recherche et découverte (de l’électricité entre autres).

Nicolas Brault (passionnant à écouter) s’est pour sa part penché sur une vulgarisation des techniques et surtout des étapes et supports successifs de travail pour passer de la planche à l’écran. Il a par exemple évoqué le mix de tradition 2D imposé par le dessin, et l’utilisation de tablettes graphiques avec possibilités de flip et filtres créant une rencontre “digitrad” entre le papier et la technologie, ainsi que de rares apports de synthèse pour l’activation des véhicules. Un écho plutôt marrant et inattendu avec les décors, les inventions et le propos du film.

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Pour clarifier la teneur des mois d’animation qui ont eu lieu à Montréal, il a expliqué comment chaque membre de l’équipe pouvait se targuer, les bonnes semaines, de près de six secondes de film, soit une seconde de bobine par jour, équivalent peut-être à sept à dix images. Ces approximations arrivaient en conclusion d’une courte présentation du nombre d’images par seconde utilisé généralement en animation, dépendant des effets de fluidité ou de saccade recherchés, du rythme de mouvement et de conventions stylistiques mais aussi culturelles et régionales.

Puis il a exposé rapidement différents scénarios de travail et d’échange créant une animatique intermédiaire, à partir d’esquisses et d’un storyboard parlé permettant dans un premier de placer les enchaînements, un timing et des répliques : bref une ébauche de la longueur des effets à peaufiner ensuite. Et tout au long de son intervention, le réalisateur et animateur montréalais a précisé l’énergie professionnelle et collaborative de même que la coordination de tous les intervenants, depuis des villes éloignées et concentrés sur des taches spécifiques mais interdépendantes, sans jamais omettre de souligner les talents impressionnants de chacun.

En clôture d’atelier, accompagnant un mini reportage sous forme de portraits illustrant les acteurs mandatés d’enregistrer les voix des personnages, et le visionnement de la bande-annonce, la participation de têtes d’affiche (aidant entre autres à la levée de fonds pour le financer le film), de comédiens de tous les pays coproducteurs, et même d’étonnantes ressemblances entre les porteurs de voix et leurs personnages ont été chaleureusement soulignés. Après tout, ces enregistrements s’étant pour la plupart déroulés avant la finalisation des images, soit une élaboration de rôles complets sous la direction du réalisateur Christian Desmares.

Bande-annonce
Making-of des voix
Site officiel
Dossier de presse

(*) Parmi eux Marion Cotillard (Avril), Marc-André Grondin (Julius), Jean Rochefort (Pops), Bouli Lanners (Inspecteur Pizoni), et surtout Philippe Katerine, délicieux dans le poil du chat Darwin qui parle et pense comme le savant.

Au final de cette extraordinaire et laborieuse aventure de dessin, d’écriture, d’animation et d’interprétation, ce long-métrage d’1h45 va bon train. Peut-être pas une locomotive en vente de billets, cela reste en suspens jusqu’à sa sortie en février 2016 sur les écrans québécois (dès novembre en Europe). Reste que le récit mêlant l’historique à la fiction laisse une place majeure à l’inventif et saura ravir les esprits mécaniques et bricoleurs amateurs de Jules Verne. (Pour ma part il a dépoussiéré l’humour et l’ingéniosité de certains feuilletons de Sherlock Holmes contre Moriarty dans la Vieille Angleterre des mêmes années, production télévisée italo-japonaise de Kyousuke Mikuriya et Hayao Miyazaki.) Ceux qui apprécient divertir et cultiver par la même occasion sauteront sur l’occasion.

 

 

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