Si genou le veut

CINEMANIA 2015 ./* Mon roi de Maïwenn (France, 2015)

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La réalisatrice française Maïwenn a signé cette année un quatrième long-métrage (après Pardonnez-moi en 2006, Le Bal des actrices en 2009 et Polisse en 2011) plongeant plus que jamais dans les déformations amoureuses. Mon roi est porté par l’incroyable chimie passionnelle et destructive du duo Emmanuelle Bercot et Vincent Cassel, le couple explosif Tony & Georgio, dans lequel un Louis Garrel dans le rôle du frère chéri Solal a lui-même du mal à s’infiltrer pour rétablir un équilibre sain.

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La belle Tony, une trentenaire solide et surprenante, reconnaît un soir en boîte le fameux Georgio, séducteur comme nul autre, qu’elle suit jusque dans son monde de rêve dont elle partage rapidement le lit, les folies, les frasques et les escapades. Ensemble ils baisent, déconnent, se foutent du monde, démultiplient l’envie. S’engueulent et se réconcilient aussi. Parce qu’au milieu de tout cela, tout le temps, sans retenue, ils rient. Sur l’oreiller, il lui confie, bien qu’à ses côtés il ait l’air de changer, elle est bel et bien tombée pour le roi des connards.

Or dans sa classe de salopards, Gigi est en effet tout un client. Friqué, hautain, il ne fréquente que des mannequins racées et anorexiques, des amis cokés, des fêtards de très tard à très tôt le matin. Surtout, que ce soit l’argent, les gens ou les sentiments, chez lui tout flambe et part en fumée, sans pitié. Toto quant à elle se retrouve piégée dans sa tourmente constante de je-t’haïs-moi-non-plus, confondant les coups de foudre, les coups durs, les coups bas à répétition, et répétant à qui voudrait bien encore le croire qu’à notre époque il est trop facile d’abdiquer aux premières difficultés pour papillonner vers d’autres tentatives d’aimer. Alors obstinons d’amour, coûte que coûte.

Et ça leur en coûtera. Son Dom Juan ne manque naturellement pas de défauts, faillites et maîtresses à peine camouflées, elle de son côté désire presque son rôle de victime, conjointe compréhensive et soumise, éternellement aimante et indulgente. Très vite c’est leur dynamique de couple qui s’envenime gravement. Les abus sont nombreux, évidents, elle est placée sous calmants, il fait appartement à part, et même avant de naître, cet enfant qu’ils partagent est une nouvelle pomme de discorde entre l’Ève abusée et l’Adam paternel – leur futur roi. La complicité qui les unit (absolument jouissive d’humour, de répondant, de plaisir piquant), pourtant excessivement résistante, ne fait bientôt plus le poids devant les rebondissements blessants de leur histoire. Sans cesse retournée, stoppée, virée de bord, brassée de gauche à droite, encastrée dans le mur et abandonnée à la casse : définitivement dans l’impasse. Les bleus se changent en traumatismes sérieux, que seul l’autre pourrait comprendre et cautériser, mais que surtout l’autre ne doit absolument plus approcher.

Bande-annonce

Face à l’idylle et au fantasme de la symbiose sentimentale, le spectateur est rapidement frustré d’être emprisonné dans un jeu malsain dont il faut indéniablement et définitivement sortir. Les proches extérieurs s’essaient, pourtant convaincants et présents, mais n’ont aucune prise. Plus le mensonge devient flagrant, plus il est difficile de voir et d’entendre la vérité. Plus l’absurdité est sous nos yeux, plus le monde dans lequel on se replie ressemble à la folie, et offre l’unique trève possible.

Ce long-métrage resterait plat s’il ne mettait pas d’entrée de jeu l’histoire d’amour en perspective des analyses psychologiques de la blessure (sportive). Premières scènes : au ski, Tony aborde une piste avec résolument trop de vitesse et une perte des commandes presque volontaire. Jambe dans le plâtre, genou bousillé, des mois de rééducation en centre spécialisé. Et ce rendez-vous suspect avec une psychologue auquel on assiste avec autant de réticences et d’indifférence que la patiente: “Ge-nou, “je” “nous”, cette articulation symbolise votre rapport  à votre environnement, elle ne plie normalement que vers l’arrière. Y’a-t-il quelque chose qui vous retiendrait dans le passé, dont vous auriez souhaité – inconsciemment mais radicalement – vous libérer ? Et que votre corps crierait à votre tête d’une façon assez claire ?” Le genre de discours qui énerve et fascine. Pourtant ce long séjour clinique, l’humilité et l’introspection que supposent le réapprentissage de la mobilité, sont le squelette du scénario habilement coécrit par Maïwenn et Étienne Comar. Subterfuge d’emblée artificiel, trop parfait et capilotracté, qui s’avère, plus on déroule le fil chronologique de leurs dix années de concubinage, un traitement progressif forcé pour démêler les mécanismes retors de la manipulation et de l’aliénation intimes.

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Alors qu’on sature des idéaux de romantisme et de trahison – qui sont pourtant les formes amises qu’on a données à la passion à travers la littérature et toute forme d’art depuis des siècles, intactes chez le couple d’aujourd’hui -, le film s’approche d’une certaine liberté et authenticité des rapports humains seulement dans des situations amicales et transitoires. Prise à tous les stades de l’épanouissement à la déchéance de son estime, Tony est subjuguante tant elle exprime par alternance une conscience terrible, une totale perte de repères, le tumulte intérieur ou l’élan de colère incontrôlable. Au centre où l’on rééduque autant les personnalités (leur écoute et leur patience) que les muscles et les membres, les plus gros caractères et désaccords ou rivalités peuvent enfin s’exprimer sans souhait de dominer l’autre, parce que chacun sait désormais sa propre vulnérabilité, source d’un grand respect (de soi, de tous), de quiconque). Et quand on craindrait à tout moment de tomber dans l’excès cinéma, on se retrouve soi-même manipulé par une histoire que l’on préférerait, pour mieux en nier la familiarité, croire exagérée. Pas tant que ça.

À Cannes en compétition internationale, le rôle de Tony a été décoré du prix de meilleure interprétation féminine, distinguant à juste titre la prestation éblouissante d’Emmanuelle Bercot, femme fière, forte, effrontée, puis fragilisée et affaiblie, en rémission de sa propre soif de vivre et d’aimer. Inspirante de vérité.

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