Le monde hanté de Chantal Akerman

RIDM 2015 ./* I don’t belong anywhere de Marianne Lambert (Belgique, 2015)

logo-2015

Ce mercredi 18 novembre a eu lieu la première nord-américaine du documentaire I don’t belong anywhere mettant au premier plan la réalisatrice Chantal Akerman et nombre de ses films tournés depuis les années 1970. À quelques semaines de son décès, ce témoignage prend malgré lui une couleur d’hommage, rien que dans le fait de s’y rendre en tant que spectateur, ce que la réalisatrice Marianne Lambert réfute par la modestie de ses intentions initiales. Cela reste touchant: le portrait est juste, la confidence réelle et mesurée, l’approche instructive, et les commentaires de la monteuse Claire Atherton et du réalisateur Gus Van Sant à la fois complices et consciencieusement critiques, éclairent la personnalité de cette aventurière du cinéma, aux services secrets.

La chambre (1972), Jeanne Dielman… (1975), Je tu il elle (1974), Un divan à New York (1996), D’Est (1993), La Folie Almayer (2012), et cette année la sortie québécoise de No Home Movie enchaînant de nombreux plans archivés de sa mère, programmé aux RIDM le 20 novembre prochain à l’Excentris (18h). Fascinante, et d’une certaine façon friable, cette traversée de l’oeuvre d’Akerman, guidée et commentée par elle-même, respire sa force d’affirmation, sa franchise et sa fragilité camouflée. Les influences et traumatismes sont nommés, mais les fantômes subsistent, palpables à l’écran même si invisibles à l’oeil et l’oreille. C’est qu’il s’agit ici d’un art de l’évocation, de l’émotion, du temps qui passe sans déposer de marque apparemment, seulement un lest sensible, une charge à vie, l’endossement d’une mission.

2437729

Ainsi, s’il faut retenir une unique phrase clé, c’est celle du cadrage qui décide et déclenche la fiction. Il y a une perméabilité entre la fiction et le documentaire, la frontière entre les deux étant obligatoirement franchie en permanence, et nécessaire pour l’authenticité et la transmission. Mais cette affaire de cadrage, c’est le talent même de Chantal Akerman, parmi d’autres, qui rayonne à travers ce documentaire et lui donne son étrangeté de forme et de non-dit. I don’t belong anywhere aborde tout ce qui est là et accessible, fouille une pièce mise en scène (la cuisine maternelle demeure présente de Jeanne Dielman à No Home Movie), mais délaisse volontairement dans un flou épais tout ce qui n’a pas été choisi et et relégué hors champ. Tabou complet.

Seront évoqués (ou montrés) la mère et sa disparition, les racines juives et les réminiscences d’hébreu, le poids historique des camps; l’émancipation de 1968, l’homosexualité et son jugement, les idylles d’une nuit, les retombées d’un soir, la désillusion; et le quotidien filmé, dans toute son inaction signifiante et ses symboliques latentes; des grandes villes préférées aux chambres d’hôtel impersonnelles, ces espaces que nos souvenirs ou notre passé habitent malgré nous, ou nos silhouettes sont imprimées en ombre. Marianne Lambert imagine à ce propos un jeu ingénieux d’entrevues mises en scène sur place, sur les lieux de tournage, et confrontant les âges.

Côté cadre, Akerman est espiègle. Au sujet du montrer, du pointer du doigt, elle dit vouloir la liberté du spectateur, chercher son ressenti sans le forcer, sauf qu’elle sait et prédétermine exactement dans quelle marge de liberté cela a lieu, quelle étroitesse de champ, quel focus minutieusement calculé. Elle veut l’engagement du corps, au-delà des braquages de l’esprit. Elle incite chacun à regarder, et finalement deviner ce qu’on ne veut ou ne peut pas voir ou dire. Sa franchise et son affranchissement nous placent devant nos propres hypocrisies, alors elle attend, patiemment que la vérité se fasse à l’écran pour qu’on ne puisse plus que l’affronter. Elle élabore des bombes à retardement chargées d’histoire et d’intimité.

Chantal-Akerman-009

La voix éraillée par trop de tabac. Ses yeux écarquillés et plus souriants que jamais. Son enthousiasme respire une curiosité sans fin, elle feint l’anodin pour mieux piéger la vie, vibre réellement (ou sous l’effet de régulateurs d’humeurs, tellement cela semble accentuée ?) de cette foi qui l’abandonne dans l’effacement de sa famille. Soi-disant elle n’appartiendrait à aucun endroit précis, son parcours dans les villes qui la construisent et l’habitent démontre au contraire sa fascination et sa soif d’observation, autant que d’attachement. Cela déclenche un violent paradoxe en elle, entre le culte de ses racines et son élan d’indépendance vital.

Ce n’est pas vraiment elle qui s’intègre, sinon l’endroit qui doit s’approprier sa présence, son regard. Ainsi De l’Est, film et installation de 24 écrans plus un, déstabilise par son travelling de l’est vers l’ouest, de files d’attente de bus ou gare, où les gens ont conscience ou non de la caméra, réagissent ou simulent l’inattention. Les physiques sont différents, on perçoit le questionnement, le dérangement et la méfiance. Et cette barrière communicative offre paradoxalement beaucoup de pistes de réflexion sur la nature humaine et l’appréhension de la mort, universelles. Akerman suggère, derrière les yeux hasardeux : la certitude et le déni de l’horreur et la disparition prochaines. Les trains, les foules, les barbelés et troncs morts n’auront plus jamais la même innocence dans son objectif (et cela fait douloureusement écho à Écorces de Georges Didi-Huberman, sur la photographie, les lieux concentrationnaires, la mémoire des murs et ruines).

Elle est toujours partie, et souvent revenue. Sur ses traces, comme pour s’assurer qu’elle n’y est plus, que tout disparaît. Ce “tout, j’ai tout retrouvé, hélas” de Mon enfance chanté par Barbara, ou Barbara de Jacques Prévert: “Il pleut sans cesse sur Brest / Comme il pleuvait avant / Mais ce n’est plus pareil et tout est abîmé / C’est une pluie de deuil terrible et désolée”. Israël, Paris, New York, Bruxelles. Les camps, sa mère, l’effronterie, la solitude, l’impossibilité d’exprimer et le devoir de conscience sont partout. Elle les provoque dans ses œuvres pour les regretter ensuite, les cadre sans les nommer, les effleure sans oser les déranger mais les capte de plein fouet, de face, sans cesser. Il s’agit en quelque sorte des noeuds psychiques d’un être exposé à vif, d’un manque de réponses ouvertement affiché, le corps égaré confronté au vide de salles, bars, espaces. L’existence désertée. Ce n’est pas faute de chercher le souvenir original, de parcourir des routes désertes, de dérouler la bobine le temps que ça prend pour toucher le vrai.

L’absence de dire est une révélation en soi. La vie d’Akerman est une quête impossible, hantée, son cinéma était sa façon d’embrigader le public sur la piste de ses secrets, sur les traces du passé. Une désertion de la vie inacceptable, un vide jamais comblé, une fêlure non réparable.

 

./* I don’t belong anywhere de Marianne Lambert (Belgique, 2015) est repris aux RIDM ce 19 novembre à 18h au Cinéma du Parc

./* Les Rencontres internationales du documentaire de Montréal se poursuivent jusqu’au 22 novembre avec une programmation inépuisable, ici.

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: