Les couleurs du coeur

./* Le cœur en hiver du Théâtre de l’œil, texte d’Étienne Lepage mis en scène par Catherine Vidal à la Maison Théâtre jusqu’au 22 novembre

Au mois d’octobre en configuration intime, la Maison Théâtre présentait Créatures pour les 4 à 7 ans. La violoniste et comédienne Marie-Hélène da Silva, affublée d’une panoplie de couvre-chefs étranges, y enchaînait différents personnages simplistes et farfelus dont elle animait les émotions de son violon. Souvent rieur, fringant, sautillant, celui-ci visitait également des paysages plus mélancoliques et larmoyants selon l’heure. Toutefois, ces créatures un peu redondantes, davantage animales ou extraterrestres, permettaient peu d’identification avec l’humain. Et la curiosité pour la musique s’épuisait vite, en manque d’un fil à suivre, d’une histoire. Finalement, en dépit de la drôlerie renouvelée des quelques notes de la pianiste Solène Derbal en accompagnement, cette création du Moulin à Musique qui visait à extirper du violon toute une palette d’émotions avait au contraire tendance à retomber dans le même, à mélanger les sentiments et à atténuer leurs teintes particulières.

LE-COEUR

Il fallait attendre novembre pour que se fassent sentir les premières vagues de froid, qui dégageraient le gris du ciel pour poser un soleil éblouissant sur les rouges jaunes ocres d’un automne ravissant. Il fallait raviver La Reine des Neiges des contes d’Andersen pour qu’à son royaume de glace s’arrache la chaleur d’une vie toute en couleur. C’est l’histoire du jeune Kay, avalé par le Grand Nord, et de son amie Gerda (drôles de prénoms, d’origine) partie à sa recherche qu’ont donc choisi de revisiter l’auteur Étienne Lepage et la metteure en scène Catherine Vidal pour cultiver un peu d’espoir à l’aube de l’hiver (et des désillusions de grandir, par la même occasion).

Ce théâtre de marionnettes déploie des décors extravagants d’ingéniosité et de créativité afin de rendre hommage au maître des contes pour enfants, sachant transformer un quotidien pauvre en incroyable voyage dans des contrées fantastiques et apeurantes. La scène circulaire, coupée en demi-cercle par un rideau, est composée d’une couronne extérieure tournante sur laquelle se succéderont les tableaux. Le foyer de la grand-mère tricoteuse, le manteau de neige, la rivière et la verte montagne, la forêt aux corneilles, le château et la chambre royale. Un soin extraordinaire est porté au réalisme de tous les animaux qui habitent cette histoire, le rêne et les oiseaux. Par exemple, la tête du cheval qui mène le traîneau glacial est faite de feuilles de plastique roulées dont les reflets traduisent le léger hochement de l’animal à l’arrêt, bien vivant.

Les personnages secondaires sont de véritables pays aux caractères singuliers, des chapitres complets consacrés chacun à un trait de personnalité que nos jeunes protagonistes – surtout la petite Gerda – vont découvrir et affronter tout à la fois. L’eau de la rivière fait miroiter une noyade qui répondrait à toutes les questions de la fillette sur la disparition de son compagnon, et mettrait fin à sa quête. Et les mille fleurs de la colline et ses charmes apaisants effacent doucement l’inquiétude et échangent le chagrin contre l’oubli. Tous deux reposent malheureusement sur le mensonge, la manipulation. Par des détours intelligents, l’histoire apporte des leçons successives qui jalonnent l’avancée de Gerda, non qu’elles soient des morales d’erreurs et tentations effleurées du doigt, plutôt des valeurs que la jeune fille porte en son cœur, d’un naturel aimant et optimiste. Posséder peu ouvre les yeux sur la valeur des choses infimes ; rien n’est aussi précieux que l’amitié ; celle-ci ne s’achète ni ne se vole et peut-être se transforme ou s’étiole. Et puis cette conclusion, triste, forte et désolée : qu’il ne faut pas abandonner ceux qui s’abandonnent, mais en revanche abandonner la certitude qu’on pourra les sauver à leur place.

Toujours si vive et amusante, surtout pour les plus jeunes à qui elle n’épargne ni la méchanceté ni les jeux vilains, l’écriture d’Étienne Lepage vient de façon simple et brillante renforcer cette distinction entre le geste et l’action, entre l’intention qui compte tant et son résultat parfois décevant. Cet écart entre ce que l’on aimerait que la vie soit, majestueusement, et notre petitesse de moyens de prétendre à quoi que ce soit d’authentiquement utile. Cette brèche dans la lecture du sens de l’existence et de nos actes, il l’exploite via une figure de style entre la lapalissade, la répétition et le pléonasme. Ray et Gerda “aiment an aimant”, “regardent en regardant”, “avancent en avançant”. De cette manière, il semble, le chemin parcouru, les moyens développés, les efforts fournis et les égarements de temps en temps sont aussi importants, riches et fondateurs que la cible, le but, la fin. Parallèlement, il y a l’application que l’on met à ce que l’on fait, car il ne suffit pas toujours de regarder, mais d’impliquer une partie de soi, consciente et volontaire, à le faire. Cette volonté est ce qu’a perdu Kay, et ce qui pousse Gerda à entrevoir de la beauté dans le présent et plus loin.

Dit ainsi, le projet paraît candide voire utopique. Le cœur en hiver du Théâtre de l’œil est en vérité hilarant, très agile, et se frotte à toutes sortes de situations tordues et cocasses qui sont des passages par de vastes mondes d’émotions venant colorer les êtres sans nécessairement changer le cours de leur histoire définitivement. Cet anti-déterminisme, souligné par le discours de précarité et la mise en relief du courage chez ces enfants, fait du bien et la différence d’autres contes qui penchent vers la fatalité. La roue scénique se permet également un étonnant mélange des genres, entre le théâtre d’objets, la narration, la marionnette, et des tours de passe-passe de la salle à l’histoire, en faisant de son conteur tantôt un chœur, un accessoire ou un acteur.

Le spectacle au complet est une réussite de trouvailles et d’énergie qui ont fait rire et embarquer toute la grande salle d’élèves et d’accompagnateurs. Il faut dire, ce Cœur est porté par une équipe admirable, outre ses concepteurs, avec Francis Rossignol aux commandes d’environnements sonores luxuriants et imagés, Alexandre Pilon-Guay qui fait un travail d’éclairages et de pénombre aux températures contrastées, Richard Lacroix dont les marionnettes et les décors arborent toutes les variations de saison et d’émotion possibles, et de dynamiques interprètes, excellents en manipulation et voix : Nicolas Germain-Marchand, Pierre-Louis Renaud, Estelle Richard et Karine Sauvé. Et dès la première, c’était rondement rôdé !

./* Texte d’Étienne Lepage adapté du conte La Reine des Neiges d’Andersen mis en scène par Catherine Vidal à la Maison Théâtre jusqu’au 22 novembre
6 à 10 ans

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1 comment
  1. Mélissa Basora said:

    L’article n’est pas signé ? Peut-on savoir le nom de l’auteur s.v.p.

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