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Monthly Archives: November 2015

14e Sommets du cinéma d’animation – Montréal 2015 ./* Avril et le Monde Truqué de Christian Desmares et Franck Ekinci selon les dessins de Tardi (Belgique, France, Québec, 2015)

En février 2016 sur les écrans d’ici. Présenté en avant-première par les Sommets. Suivi d’un atelier de discussion autour de la production de film.

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Hier 29 novembre dans le cadre des Sommets du cinéma d’animation à la Cinémathèque québécoise était présentée en collaboration avec le FIFEM Avril et le Monde Truqué, une coproduction France, Belgique et Québec animée à partir des dessins de Tardi.

La narration démarre sur les chapeaux de roues à la veille du conflit franco-prussien de 1870 qui n’aura pas lieu. Paris, siège de l’Empire de Napoléon III et ses descendants, et ville muse de Tardi, vibre toujours au rythme lent du charbon et de la vapeur un demi-siècle plus tard. Parce que ses scientifiques disparaissent mystérieusement, ou sont arrêtés et réquisitionnés au service d’avancées militaires uniquement, ce monde est bloqué dans le temps. Perte de vitesse et appauvrissement en découvertes entraînent des dérives telles que la disparition de tout bois (dont se chauffer réellement)et une démultiplication de curieuses machines imperfectionnées.

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La jeune Avril voit ses parents Paul et Annette kidnappés alors qu’ils sont sur le point, après des essais acharnés, d’obtenir l’Ultime Sérum en mesure d’assurer l’immortalité. Les retrouver, ainsi que la formule menant au parfait précipité, seront désormais son sacerdoce de chercheuse obstinée. Dans sa course à la vérité, elle sera suivie de près par son fidèle et bavard mais vieillissant matou Darwin, drôle comme tout et perspicace. Ainsi que du coureur des rues et jupons de Paris, Julius, un indic de l’Inspecteur Pinozi sur les traces de la fillette et de son grand-père également professeur fou, le doux Pops.

Cela fait déjà pas mal de gens et d’âges présents, d’autant que ce que va découvrir Avril sur l’affaire des ingénieurs disparus est en quelque sorte un univers parallèle de laboratoires cachés dans lesquels deux lézards androïdes Rodrigue et Chimène, organismes intelligemment modifiés biochimiquement et libérés par erreur, planifient l’avènement d’une sorte de seconde humanité évoluée et écolo. Sans compter que tout cela se déroule à la fois dans un lieu et un temps familiers mais qui ont considérablement divergé des manuels d’histoire-géographie, et ont en quelque sorte modifié le défilement horaire et le calendrier du progrès. On peut s’égarer facilement sans pour autant être trop petit ni distrait, mais d’explosion en pétarade on retrouvera vite le chemin du récit.

Scientifiques d’aujourd’hui

Ce long-métrage donne une résonance particulière à l’annonce faite ce matin, à l’occasion de Paris Climat 2015 et des mobilisations citoyennes partout dans le monde, du refus de l’émission Les années-lumières de ICI Radio-Canada Première d’inviter désormais sur son plateau des climatosceptiques. Cette décision pourrait, venant d’une chaîne radiophonique nationale, paraître une atteinte à la liberté d’expression et à la représentativité de toutes les opinions, seulement elle est défendue par un programme qui dessert la vérité scientifique et la conscientisation, et respecte par ce choix l’intégrité de son mandat.

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À Dessine-moi un dimanche ce même matin, l’intervenant Normand Baillargeon, spécialiste en philosophie, a présenté une brève et claire analyse des différents détournements de discours auxquels ont recours ces pseudos experts, plus politisés et recrutés par l’industrie que réellement scientifiques, afin de manipuler et nier les chiffres et évidences en matière de réchauffement climatique. Sans raccourci osé mais à la lumière des récents événements terroristes survenus à Paris, il a été fait référence à la ville de Paris et ce qu’elle symbolise en termes de civilisation occidentale, par le biais de nombreux écrivains, artistes et révolutions marquantes qui l’ont illustrées, donc cet extrait de L’exil de Victor Hugo (1870-1876) est précisément parlant :

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En cela Avril et le monde truqué – dont le travail de conception, scénarisation et animation a eu lieu bien en amont – est un témoignage étonnamment historique et pertinent, à point nommé. Il reconnaît, au sein de la communauté internationale des grands noms qui ont fait de ce monde ce qu’il est, des Flemming, Einstein, Pasteur et autres nombreux scientifiques, dont l’avancée potentielle des découvertes s’est toujours accompagnée d’un danger de récupération par le pouvoir. Très occidentalo-centrée, cette fiction vient rappeler des fondements de l’époque des Lumières, particulièrement stimulants, déterminants et explicatifs, de nos jours encore, des conceptions, réalités et valeurs dont l’Europe s’est fait le foyer et la gardienne.

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Les trucs du monde d’Avril

L’internationalisme de la production du projet et la coopération d’artistes et concepteurs de partout qu’elle a impliquée sont en eux-mêmes des inspirations pour la diffusion et le rayonnement de la connaissance, dégagés d’intentions propagandistes, obscurantistes, et simplement politiques. Une dizaine d’acteurs (*), six studios (Je Suis Bien Content, Tchack, TTK, Waooh!, Digital Graphics, Purearts), deux coréalisateurs (Christian Desmaures, Franck Ekinci) dont l’un coscénariste (avec Benjamin Legrand), un dessinateur. Et des équipes d’animation et conception dont le total de mains à la patte est indénombrable.

Il était donc justifié et intéressant de la part des Sommets d’organiser un atelier autour de l’aventure du film, abordant des thématiques et défis aussi divers que : convaincre Tardi, coordonner des équipes créatives dans plusieurs villes d’Europe, d’Asie et d’Amérique, marier des techniques de dessin et d’animation traditionnelles avec les opportunités technologiques de maintenant, rendre avec authenticité la fiction de XIXe et XXe siècles “arriérés” tout en adressant les faits et données rationnelles d’un univers scientifique en pleine recherche et découverte (de l’électricité entre autres).

Nicolas Brault (passionnant à écouter) s’est pour sa part penché sur une vulgarisation des techniques et surtout des étapes et supports successifs de travail pour passer de la planche à l’écran. Il a par exemple évoqué le mix de tradition 2D imposé par le dessin, et l’utilisation de tablettes graphiques avec possibilités de flip et filtres créant une rencontre “digitrad” entre le papier et la technologie, ainsi que de rares apports de synthèse pour l’activation des véhicules. Un écho plutôt marrant et inattendu avec les décors, les inventions et le propos du film.

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Pour clarifier la teneur des mois d’animation qui ont eu lieu à Montréal, il a expliqué comment chaque membre de l’équipe pouvait se targuer, les bonnes semaines, de près de six secondes de film, soit une seconde de bobine par jour, équivalent peut-être à sept à dix images. Ces approximations arrivaient en conclusion d’une courte présentation du nombre d’images par seconde utilisé généralement en animation, dépendant des effets de fluidité ou de saccade recherchés, du rythme de mouvement et de conventions stylistiques mais aussi culturelles et régionales.

Puis il a exposé rapidement différents scénarios de travail et d’échange créant une animatique intermédiaire, à partir d’esquisses et d’un storyboard parlé permettant dans un premier de placer les enchaînements, un timing et des répliques : bref une ébauche de la longueur des effets à peaufiner ensuite. Et tout au long de son intervention, le réalisateur et animateur montréalais a précisé l’énergie professionnelle et collaborative de même que la coordination de tous les intervenants, depuis des villes éloignées et concentrés sur des taches spécifiques mais interdépendantes, sans jamais omettre de souligner les talents impressionnants de chacun.

En clôture d’atelier, accompagnant un mini reportage sous forme de portraits illustrant les acteurs mandatés d’enregistrer les voix des personnages, et le visionnement de la bande-annonce, la participation de têtes d’affiche (aidant entre autres à la levée de fonds pour le financer le film), de comédiens de tous les pays coproducteurs, et même d’étonnantes ressemblances entre les porteurs de voix et leurs personnages ont été chaleureusement soulignés. Après tout, ces enregistrements s’étant pour la plupart déroulés avant la finalisation des images, soit une élaboration de rôles complets sous la direction du réalisateur Christian Desmares.

Bande-annonce
Making-of des voix
Site officiel
Dossier de presse

(*) Parmi eux Marion Cotillard (Avril), Marc-André Grondin (Julius), Jean Rochefort (Pops), Bouli Lanners (Inspecteur Pizoni), et surtout Philippe Katerine, délicieux dans le poil du chat Darwin qui parle et pense comme le savant.

Au final de cette extraordinaire et laborieuse aventure de dessin, d’écriture, d’animation et d’interprétation, ce long-métrage d’1h45 va bon train. Peut-être pas une locomotive en vente de billets, cela reste en suspens jusqu’à sa sortie en février 2016 sur les écrans québécois (dès novembre en Europe). Reste que le récit mêlant l’historique à la fiction laisse une place majeure à l’inventif et saura ravir les esprits mécaniques et bricoleurs amateurs de Jules Verne. (Pour ma part il a dépoussiéré l’humour et l’ingéniosité de certains feuilletons de Sherlock Holmes contre Moriarty dans la Vieille Angleterre des mêmes années, production télévisée italo-japonaise de Kyousuke Mikuriya et Hayao Miyazaki.) Ceux qui apprécient divertir et cultiver par la même occasion sauteront sur l’occasion.

 

 

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14e Sommets du cinéma d’animation – Montréal 2015 ./* Programme 2 de Compétition étudiante

15 courts réalisés par des étudiants de divers pays : Allemagne, Australie, Belgique, Danemark, Estonie, États-Unis, France, Israël, Pologne, Québec, Royaume-Uni, Russie, Suisse et Taïwan

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Plusieurs propositions de ce Programme 2 de courts étudiants en compétition se démarquaient du lot, dont trois de façon plus complète que les autres.

Going Through the Motions d’Alan Jennings (États-Unis, 2015, 3 min)

Immédiatement, et par la seule force d’un trait noir sur fond blanc minimaliste, cette pause d’éducation physique et sportive fait sourire. Les scènes d’élèves bedonnants mis à l’effort se déroulent sous l’oeil d’un professeur surveillant les quatre coins d’un gymnase ou d’un terrain extérieur. Pas besoin de décor, simplement des agrès, quelques ballons lancés au hasard et le sol ici et là pour rappeler que rien que la gravité exige sa contribution en tonus musculaire pour ne pas laisser s’affaisser les bourrelets. Certaines silhouettes évoquent les personnages d’Obom, disproportionnées, de gros corps et des crêtes, un contour d’une seule ligne et un air gentillet. D’autres ont un transformisme pareil à La Linea, sans le sale caractère. Au coup de sifflet, la torture est terminée et ces jeunes s’éparpillent vers d’autres cours… et courts.

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Önnesoovid eakatele (Félicitations aux personnes âgées) d’Ave Taavet (Estonie, 2015, 9 min)

Leur monde est désormais en noir et blanc, trop calme et prévisible. Mal rasés, les lunettes de travers, boutonnés à l’envers, ils s’en foutent un peu, même de l’heure qu’il est, puisqu’à part les cuisinières ou les infirmiers, peu ou pas de visites. Pourtant de temps à autre, leur routine morne et ralentie s’illumine d’un arc-en-ciel kitsch auxquels se joignent tous les délires possibles d’une démence candide : bonbons multicolores, créatures de fantaisie, canaris et nuages joufflus. Dans ces moments d’euphorie collective, tout le monde revit, à la façon d’un enfant légèrement attardé et insouciant, mais ravi.

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Entre ce oui-oui land Barbapapa et les cernes fatigués de vieillards emprisonnés dans un silence de mort, le spectateur a tranché. Cela ne fait cependant pas l’affaire des soignants de cette résidence pour personnes âgées, qui mettent en cage les rêveries colorées et réinstallent coûte que coûte le calme. Ainsi on entendra mieux les heures décomptées. Quand l’un des patients s’évade, et s’enrhume au point d’y rester, ses amis de la vieille y voient une nouvelle occasion de faire le beau temps et des bêtises Betacolor dans le foyer. Délinquant à pas d’âge, le crayon et le pinceau ne cèderont jamais.

Kto Tam? (Who’s There?) d’Artur Hanaj (Pologne, 2015, 4 min)

Le dessin n’est pas tout de suite convaincant parce que cela ressemble à du vieux cartoon avec de gros yeux roulants, des dents serrées et des cadrages en judas. Mais ce sont finalement ces derniers qui ont raison de l’intérêt. Ça débute avec un regard apeuré dans le noir, en bas d’écran, Au-dessus de lui en trois apparitions, on devine l’appartement à l’étage : une entrée (ordinaire), une cuisine (toujours suspecte) et une salle de bain (scène de crime parfaite). Or au bout d’une générale et deux récidives, c’est compris, voici un Cluedo filmé, investigué par le biais des bruits angoissants du voisinage. Dont on n’a que le son pas l’image. Par un habile et simplissime jeu de section d’écran, la troisième reconstitution de meurtre frappe ni plus ni moins à la porte du témoin-voisin numéro 1.. Grincements de porte (et de dents) garantis.

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Aussi :

Sea Child de Min-Ha Kim (Royaume-Uni, 2015, 8 min).  Pour le dessin en mouvement, la peinture, les émotions complexes des yeux.

Ivan’s Need de Veronica L. Montano + Manuela Leuenberger + Lukas Suter (Suisse, 2015, 6 min). Pour le cul affranchi. Euh.. Suisse, vraiment ?! Ou des italiens au sang chaud d’expatriés ?

Et Damn Those Crows de Shay Blumenkranz + Iqbal Grossman + Rotem Hermoni + Roy Tsour (Israël, 2014, 5 min). Pour les corbeaux, animaux fétiches en animation, qui picorent les fils électriques comme des chats.

 

14e Sommets du cinéma d’animation – Montréal 2015 ./* Le repas dominical de Céline Devaux (France, 2015) au Programme en Compétition Internationale 1

En reprise ce vendredi 27 novembre à 21h à la Cinémathèque québécoise (les neuf autres courts qui accompagnent celui-là valent aussi le détour)

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Depuis des mois qu’on rêvait de l’avoir ici, les Sommets du cinéma d’animation l’ont fait venir en première nord-américaine : LE REPAS DOMINICAL de la Française Céline Devaux. Le court est en lice dans le programme Compétition internationale 1, en reprise ce vendredi 27 novembre à 21h à la Cinémathèque québécoise – et dont les neuf autres propositions valent sincèrement le coup d’oeil.

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Quatorze minutes de franc bonheur. Le filon est bon : le repas du dimanche en famille quand t’as la gueule de bois de la veille, pour tout citoyen à peine majeur c’est le passage obligé. Et le calvaire chaque fois, ce qui n’empêche pas la récidive. Jean n’y coupe pas. Jean, la trentaine probablement, Parisien ou pas peu importe. Une job et un appart et une vie et des emmerdes de merde. Et merde, Jean dit “Je suis homosexuel” et chez lui ce n’est même pas grave, on s’est fait à l’idée. Pas de crise, pas de suicide, à peine de la dépression, pas de pauvreté suffisante ni de destin fatidique pour forcer le dérapage. Sauf que d’y penser, ça agite toujours un peu les idées, les préjugés. Juste des remarques à la con, absurdes mais pas volontairement méchantes.
 
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Les Français sont plutôt connus pour : ne pas avoir la langue dans leur poche naturellement, et arroser ça convenablement. Autant dire que le lot de banalités crasses qui se déverse en même temps que la bibine tient le rythme. Tout un débit. “Y’en a un peu plus, j’vous l’met pareil ?” Fantasmes de la mère, alcoolisme du père, frustrations des tantes, on n’est pas sorti de table…
Cru, succulent. On rit, c’est triste, un dimanche typique. Ce petit film criant de vérité a réussi à se faire entendre en séduisant bien des gens depuis sa mise en Compétition Courts-métrages de Cannes 2015. Hurlant dans la tête et la bouche de Jean, nul autre que l’acteur de l’heure, Vincent Macaigne. Ça rajoute de l’authenticité à l’agacement surjoué.
 
Les illustrations, les idées, les enchaînements et les répliques imaginées par Céline Devaux sont tout simplement magiques. La jeune femme n’a même pas trente ans et une modestie plus grosse encore que son talent. Définitivement à suivre. Son Viméo : https://vimeo.com/celinedevaux
(Par Sacrebleu Productions)

./* Victoria de Sebastian Schipper (Allemagne, 2015)

Journée triste pour la culture québécoise, alors qu’une institution emblème et novatrice du cinéma menace encore d’une clé sous la porte la pérennité de ses salles, accusant d’un même geste d’abandon le manque de clairvoyance des organismes de financement public. Le 5 à 7 de fin de journée sera maussade malgré une première neige à fêter, et comme pour marquer le coup porté d’un Excentris (temporairement) verrouillé, je m’enfonce dans la galerie du Cinéma du Parc. 138 minutes de grand écran, ça ne peut que consoler.

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D’office, Victoria de Sebastian Schipper (acteur dans Run, Lola Run, 1998) a tout pour plaire. Un unique et long plan-séquence allemand d’un braquage en temps réel en plein coeur de Berlin tourné entre les sorties de boîte et le saut du lit, le film s’est mérité un Ours d’argent de la meilleure contribution artistique à la Berlinale cette année. Tout d’abord il y a cette Victoria au sang catalan, curieuse de tout, attachée d’un rien, un peu paumée en Allemagne, interprétée par l’époustouflante Laia Costa – une actrice montante dans son pays. Cette bande de quatre gars dont un qui la branche particulièrement, Sonne (Frederick Lau), parce qu’il faut bien un flirt pour que ces chemins se croisent drôlement. Ensuite, tout est une question de progression excellemment menée, improvisée sur la base d’un scénario de quelques pages et dans les rares heures qui restent à pâlir avant le lever d’une autre journée. Ces cinq-là n’auront qu’une seule page à tourner ensemble.

“22 lieux différents (…) 150 figurants (…) sept acteurs” à l’heure où rien n’est productif.

4h30-6h54. L’histoire se défend peu importe ses excès de légèreté et sa glissade en enfer, coécrite par le réalisateur avec Eike Frederik Schulz et Olivia Neergaard-Holm. Le rythme est bouleversant, l’enchaînement d’actions fluide, le jeu réaliste et touchant, et la direction photo impeccable (Sturla Brandth Grøvlen). Dès les premiers plans la musique se distingue, puis à plusieurs reprises elle s’affirme par de fragiles violons et pianotements, des souffles et des silences qui s’étendent en horizon lointain, et cette complicité chuchotée des rapprochements humains. Sur ces accents anglais d’une Europe unie, elle dépose ses échos cristallins et offre aux voix et sourires la paix d’un instant secret, assourdi. Au générique de fin, c’est sans étonnement mais avec un immense plaisir qu’on lira Nils Frahm, et que tout s’éclaircit soudain (contributions de DJ Koze en club souterrain).

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Parmi les retrouvailles surprises, il y aura le ravissement de voir le dit Boxer, ex-taulard des quatre et instigateur de ce foutu plan de vol de banque, relever le front et afficher les traits si particuliers et bizarrement charmeurs de Franz Rogowski, le protagoniste de Love Steaks (2013) – également chorégraphe et danseur pour l’anecdote.

Ce long-métrage est presque un hommage tant il dessine si justement les contours de ces heures et cet âge incertains. Mi-vingtaine, perdus entre l’innocence et la désillusion, nos héros sont des sans peur, des invincibles, des immortels, des survivants déjà de leurs peines et blessures traversées si jeune. Ils ont l’audace, l’impertinence, l’arrogance de ne rien devoir à personne et de tout pouvoir s’offrir par le simple fait du désir et selon la seule loi du plaisir. Ils n’ont pas froid, jamais. Plutôt mourir que l’ennui, la censure, la responsabilité.

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De même que l’on cerne très vite ce défaut de méfiance, cet élan casse-cou et la spirale de l’imprudence qui condamnent d’avance leur entreprise kamikaze, on sait qu’aucun avertissement ni obstacle ne saurait les dissuader d’aller de l’avant. Que le danger les fait plus grands. Que la difficulté les rend fiers. Que la douleur les renforce dans leur obstination. Droit devant, pour l’amour naissant comme pour la vie, il y aura toujours un mur. Le seul élément qui nous différencie est la proportion de joie, de heurts, d’angoisse, de hasard et de poisse qu’on croisera entretemps.

Ils foncent, ils sauront bien assez tôt.

Le plan-séquence (du déjà-vu certains diront) est parfaitement approprié, représentatif de cet entre-deux qui s’étire interminablement dans la fatigue, et réalisé de main de maître. Victoria s’aventure dans ce matin de tous les possibles où l’on pourrait tenter toutes les erreurs, tous les raccommodements, penser refaire le monde autrement et vomir sur ces beaux projets en se relevant trop vite; ce 5 à 7 le matin est un plan mort-né. Parce qu’il faut bien abandonner certains rêves pour que d’autres surviennent. Parce qu’à 7h le jour se fait sur la réalité. Malheureusement, dans cet âge con, si proche et réticent de se comporter en adulte, ils y restent presque tous piégés, sans plus vieillir comme sur l’île de Peter Pan. À tout flamber si vite, la vie elle-aussi y est passée. La victoire, dans ce film, celle qui pourra se vanter d’être encore là, est chargée à vie d’un sacré poids que n’équivaut certainement pas 50000 euros dans un sac plastique à bout de bras.

18h27-20h58. Je ne veux pas abandonner la salle. Il faudrait pouvoir retourner en arrière : les années, le cadran, les sentiments, rien à faire. En sortant, l’air sérieux, j’enfonce ma tuque sur mes yeux, je lace mes souliers serré, j’empoigne mon sac et je pars à courir en gangster improvisé, comme s’il suffisait de décider des miracles et de les poursuivre pour qu’ils aient lieu.

 

CINEMANIA 2015 ./* Mon roi de Maïwenn (France, 2015)

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La réalisatrice française Maïwenn a signé cette année un quatrième long-métrage (après Pardonnez-moi en 2006, Le Bal des actrices en 2009 et Polisse en 2011) plongeant plus que jamais dans les déformations amoureuses. Mon roi est porté par l’incroyable chimie passionnelle et destructive du duo Emmanuelle Bercot et Vincent Cassel, le couple explosif Tony & Georgio, dans lequel un Louis Garrel dans le rôle du frère chéri Solal a lui-même du mal à s’infiltrer pour rétablir un équilibre sain.

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La belle Tony, une trentenaire solide et surprenante, reconnaît un soir en boîte le fameux Georgio, séducteur comme nul autre, qu’elle suit jusque dans son monde de rêve dont elle partage rapidement le lit, les folies, les frasques et les escapades. Ensemble ils baisent, déconnent, se foutent du monde, démultiplient l’envie. S’engueulent et se réconcilient aussi. Parce qu’au milieu de tout cela, tout le temps, sans retenue, ils rient. Sur l’oreiller, il lui confie, bien qu’à ses côtés il ait l’air de changer, elle est bel et bien tombée pour le roi des connards.

Or dans sa classe de salopards, Gigi est en effet tout un client. Friqué, hautain, il ne fréquente que des mannequins racées et anorexiques, des amis cokés, des fêtards de très tard à très tôt le matin. Surtout, que ce soit l’argent, les gens ou les sentiments, chez lui tout flambe et part en fumée, sans pitié. Toto quant à elle se retrouve piégée dans sa tourmente constante de je-t’haïs-moi-non-plus, confondant les coups de foudre, les coups durs, les coups bas à répétition, et répétant à qui voudrait bien encore le croire qu’à notre époque il est trop facile d’abdiquer aux premières difficultés pour papillonner vers d’autres tentatives d’aimer. Alors obstinons d’amour, coûte que coûte.

Et ça leur en coûtera. Son Dom Juan ne manque naturellement pas de défauts, faillites et maîtresses à peine camouflées, elle de son côté désire presque son rôle de victime, conjointe compréhensive et soumise, éternellement aimante et indulgente. Très vite c’est leur dynamique de couple qui s’envenime gravement. Les abus sont nombreux, évidents, elle est placée sous calmants, il fait appartement à part, et même avant de naître, cet enfant qu’ils partagent est une nouvelle pomme de discorde entre l’Ève abusée et l’Adam paternel – leur futur roi. La complicité qui les unit (absolument jouissive d’humour, de répondant, de plaisir piquant), pourtant excessivement résistante, ne fait bientôt plus le poids devant les rebondissements blessants de leur histoire. Sans cesse retournée, stoppée, virée de bord, brassée de gauche à droite, encastrée dans le mur et abandonnée à la casse : définitivement dans l’impasse. Les bleus se changent en traumatismes sérieux, que seul l’autre pourrait comprendre et cautériser, mais que surtout l’autre ne doit absolument plus approcher.

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Face à l’idylle et au fantasme de la symbiose sentimentale, le spectateur est rapidement frustré d’être emprisonné dans un jeu malsain dont il faut indéniablement et définitivement sortir. Les proches extérieurs s’essaient, pourtant convaincants et présents, mais n’ont aucune prise. Plus le mensonge devient flagrant, plus il est difficile de voir et d’entendre la vérité. Plus l’absurdité est sous nos yeux, plus le monde dans lequel on se replie ressemble à la folie, et offre l’unique trève possible.

Ce long-métrage resterait plat s’il ne mettait pas d’entrée de jeu l’histoire d’amour en perspective des analyses psychologiques de la blessure (sportive). Premières scènes : au ski, Tony aborde une piste avec résolument trop de vitesse et une perte des commandes presque volontaire. Jambe dans le plâtre, genou bousillé, des mois de rééducation en centre spécialisé. Et ce rendez-vous suspect avec une psychologue auquel on assiste avec autant de réticences et d’indifférence que la patiente: “Ge-nou, “je” “nous”, cette articulation symbolise votre rapport  à votre environnement, elle ne plie normalement que vers l’arrière. Y’a-t-il quelque chose qui vous retiendrait dans le passé, dont vous auriez souhaité – inconsciemment mais radicalement – vous libérer ? Et que votre corps crierait à votre tête d’une façon assez claire ?” Le genre de discours qui énerve et fascine. Pourtant ce long séjour clinique, l’humilité et l’introspection que supposent le réapprentissage de la mobilité, sont le squelette du scénario habilement coécrit par Maïwenn et Étienne Comar. Subterfuge d’emblée artificiel, trop parfait et capilotracté, qui s’avère, plus on déroule le fil chronologique de leurs dix années de concubinage, un traitement progressif forcé pour démêler les mécanismes retors de la manipulation et de l’aliénation intimes.

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Alors qu’on sature des idéaux de romantisme et de trahison – qui sont pourtant les formes amises qu’on a données à la passion à travers la littérature et toute forme d’art depuis des siècles, intactes chez le couple d’aujourd’hui -, le film s’approche d’une certaine liberté et authenticité des rapports humains seulement dans des situations amicales et transitoires. Prise à tous les stades de l’épanouissement à la déchéance de son estime, Tony est subjuguante tant elle exprime par alternance une conscience terrible, une totale perte de repères, le tumulte intérieur ou l’élan de colère incontrôlable. Au centre où l’on rééduque autant les personnalités (leur écoute et leur patience) que les muscles et les membres, les plus gros caractères et désaccords ou rivalités peuvent enfin s’exprimer sans souhait de dominer l’autre, parce que chacun sait désormais sa propre vulnérabilité, source d’un grand respect (de soi, de tous), de quiconque). Et quand on craindrait à tout moment de tomber dans l’excès cinéma, on se retrouve soi-même manipulé par une histoire que l’on préférerait, pour mieux en nier la familiarité, croire exagérée. Pas tant que ça.

À Cannes en compétition internationale, le rôle de Tony a été décoré du prix de meilleure interprétation féminine, distinguant à juste titre la prestation éblouissante d’Emmanuelle Bercot, femme fière, forte, effrontée, puis fragilisée et affaiblie, en rémission de sa propre soif de vivre et d’aimer. Inspirante de vérité.

RIDM 2015 ./* I don’t belong anywhere de Marianne Lambert (Belgique, 2015)

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Ce mercredi 18 novembre a eu lieu la première nord-américaine du documentaire I don’t belong anywhere mettant au premier plan la réalisatrice Chantal Akerman et nombre de ses films tournés depuis les années 1970. À quelques semaines de son décès, ce témoignage prend malgré lui une couleur d’hommage, rien que dans le fait de s’y rendre en tant que spectateur, ce que la réalisatrice Marianne Lambert réfute par la modestie de ses intentions initiales. Cela reste touchant: le portrait est juste, la confidence réelle et mesurée, l’approche instructive, et les commentaires de la monteuse Claire Atherton et du réalisateur Gus Van Sant à la fois complices et consciencieusement critiques, éclairent la personnalité de cette aventurière du cinéma, aux services secrets.

La chambre (1972), Jeanne Dielman… (1975), Je tu il elle (1974), Un divan à New York (1996), D’Est (1993), La Folie Almayer (2012), et cette année la sortie québécoise de No Home Movie enchaînant de nombreux plans archivés de sa mère, programmé aux RIDM le 20 novembre prochain à l’Excentris (18h). Fascinante, et d’une certaine façon friable, cette traversée de l’oeuvre d’Akerman, guidée et commentée par elle-même, respire sa force d’affirmation, sa franchise et sa fragilité camouflée. Les influences et traumatismes sont nommés, mais les fantômes subsistent, palpables à l’écran même si invisibles à l’oeil et l’oreille. C’est qu’il s’agit ici d’un art de l’évocation, de l’émotion, du temps qui passe sans déposer de marque apparemment, seulement un lest sensible, une charge à vie, l’endossement d’une mission.

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Ainsi, s’il faut retenir une unique phrase clé, c’est celle du cadrage qui décide et déclenche la fiction. Il y a une perméabilité entre la fiction et le documentaire, la frontière entre les deux étant obligatoirement franchie en permanence, et nécessaire pour l’authenticité et la transmission. Mais cette affaire de cadrage, c’est le talent même de Chantal Akerman, parmi d’autres, qui rayonne à travers ce documentaire et lui donne son étrangeté de forme et de non-dit. I don’t belong anywhere aborde tout ce qui est là et accessible, fouille une pièce mise en scène (la cuisine maternelle demeure présente de Jeanne Dielman à No Home Movie), mais délaisse volontairement dans un flou épais tout ce qui n’a pas été choisi et et relégué hors champ. Tabou complet.

Seront évoqués (ou montrés) la mère et sa disparition, les racines juives et les réminiscences d’hébreu, le poids historique des camps; l’émancipation de 1968, l’homosexualité et son jugement, les idylles d’une nuit, les retombées d’un soir, la désillusion; et le quotidien filmé, dans toute son inaction signifiante et ses symboliques latentes; des grandes villes préférées aux chambres d’hôtel impersonnelles, ces espaces que nos souvenirs ou notre passé habitent malgré nous, ou nos silhouettes sont imprimées en ombre. Marianne Lambert imagine à ce propos un jeu ingénieux d’entrevues mises en scène sur place, sur les lieux de tournage, et confrontant les âges.

Côté cadre, Akerman est espiègle. Au sujet du montrer, du pointer du doigt, elle dit vouloir la liberté du spectateur, chercher son ressenti sans le forcer, sauf qu’elle sait et prédétermine exactement dans quelle marge de liberté cela a lieu, quelle étroitesse de champ, quel focus minutieusement calculé. Elle veut l’engagement du corps, au-delà des braquages de l’esprit. Elle incite chacun à regarder, et finalement deviner ce qu’on ne veut ou ne peut pas voir ou dire. Sa franchise et son affranchissement nous placent devant nos propres hypocrisies, alors elle attend, patiemment que la vérité se fasse à l’écran pour qu’on ne puisse plus que l’affronter. Elle élabore des bombes à retardement chargées d’histoire et d’intimité.

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La voix éraillée par trop de tabac. Ses yeux écarquillés et plus souriants que jamais. Son enthousiasme respire une curiosité sans fin, elle feint l’anodin pour mieux piéger la vie, vibre réellement (ou sous l’effet de régulateurs d’humeurs, tellement cela semble accentuée ?) de cette foi qui l’abandonne dans l’effacement de sa famille. Soi-disant elle n’appartiendrait à aucun endroit précis, son parcours dans les villes qui la construisent et l’habitent démontre au contraire sa fascination et sa soif d’observation, autant que d’attachement. Cela déclenche un violent paradoxe en elle, entre le culte de ses racines et son élan d’indépendance vital.

Ce n’est pas vraiment elle qui s’intègre, sinon l’endroit qui doit s’approprier sa présence, son regard. Ainsi De l’Est, film et installation de 24 écrans plus un, déstabilise par son travelling de l’est vers l’ouest, de files d’attente de bus ou gare, où les gens ont conscience ou non de la caméra, réagissent ou simulent l’inattention. Les physiques sont différents, on perçoit le questionnement, le dérangement et la méfiance. Et cette barrière communicative offre paradoxalement beaucoup de pistes de réflexion sur la nature humaine et l’appréhension de la mort, universelles. Akerman suggère, derrière les yeux hasardeux : la certitude et le déni de l’horreur et la disparition prochaines. Les trains, les foules, les barbelés et troncs morts n’auront plus jamais la même innocence dans son objectif (et cela fait douloureusement écho à Écorces de Georges Didi-Huberman, sur la photographie, les lieux concentrationnaires, la mémoire des murs et ruines).

Elle est toujours partie, et souvent revenue. Sur ses traces, comme pour s’assurer qu’elle n’y est plus, que tout disparaît. Ce “tout, j’ai tout retrouvé, hélas” de Mon enfance chanté par Barbara, ou Barbara de Jacques Prévert: “Il pleut sans cesse sur Brest / Comme il pleuvait avant / Mais ce n’est plus pareil et tout est abîmé / C’est une pluie de deuil terrible et désolée”. Israël, Paris, New York, Bruxelles. Les camps, sa mère, l’effronterie, la solitude, l’impossibilité d’exprimer et le devoir de conscience sont partout. Elle les provoque dans ses œuvres pour les regretter ensuite, les cadre sans les nommer, les effleure sans oser les déranger mais les capte de plein fouet, de face, sans cesser. Il s’agit en quelque sorte des noeuds psychiques d’un être exposé à vif, d’un manque de réponses ouvertement affiché, le corps égaré confronté au vide de salles, bars, espaces. L’existence désertée. Ce n’est pas faute de chercher le souvenir original, de parcourir des routes désertes, de dérouler la bobine le temps que ça prend pour toucher le vrai.

L’absence de dire est une révélation en soi. La vie d’Akerman est une quête impossible, hantée, son cinéma était sa façon d’embrigader le public sur la piste de ses secrets, sur les traces du passé. Une désertion de la vie inacceptable, un vide jamais comblé, une fêlure non réparable.

 

./* I don’t belong anywhere de Marianne Lambert (Belgique, 2015) est repris aux RIDM ce 19 novembre à 18h au Cinéma du Parc

./* Les Rencontres internationales du documentaire de Montréal se poursuivent jusqu’au 22 novembre avec une programmation inépuisable, ici.

CINEMANIA 2015 ./* La Tête haute d’Emmanuelle Bercot (France, 2015)

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Soixante-sept éditions du Festival de Cannes et pas une ouverte par le long métrage d’une réalisatrice ? C’est le constat maintes fois souligné dans les médias qu’est venu réparer le choix de La Tête haute pour lancer la programmation 2015. Et l’on lira par la suite que les seuls regrets que laissent derrière lui cet incroyable plaidoyer pour la persévérance en l’humanité est de n’avoir pu, par ce statut privilégié, être en compétition officielle parmi les autres œuvres qu’il aurait légitimement défiées.

Emmanuelle Bercot s’affirme ainsi en star française polyvalente qu’il fallait avoir à l’oeil pour ce Cinemania 2015, puisqu’en parallèle de la présentation de son uppercut cinématographique et social (une dizaine de longs et quelques courts à son actif depuis les années 1990, mais rien de démesurément remarqué), elle y brillait également en qualité d’actrice dans le déstabilisant Mon Roi de Maïwenn.

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Enfants rois, vraiment ?

La Tête haute démarre sur les chapeaux de roues, et ne ralentit pas vraiment – de sorte qu’on s’attend à foncer dans le mur, ce qui advient somme toute assez souvent. Bureau de la juge pour enfants (doit-on répéter à quel point Catherine Deneuve est absolument pertinente dans l’exercice expérimenté de sa profession, un mélange presque trop parfait de patience d’écoute de débordement d’intelligence d’empathie de professionnalisme d’agacement de rigueur d’ahurissement on en passe). Malony a quoi, trois ans ?! Et sa mère Séverine (Sara Forestier), une pauvre jeune fille visiblement dépassée par sa consommation et ses fréquentations pourries au milieu de son peu de jugement, abandonne le gamin en plein pourparlers pour des recours sociaux. Ayant sans doute plus ou moins prévu le coup de l’assistance publique puisqu’elle refourgue d’un même élan la vie du bambin dans un sac, quelques affaires pour subsister. La scène suivante rassemble évidemment les mêmes protagonistes à dix ans de distance, le petit rebelle ayant fait des tours de caisse en feu avec sa mère et son cadet dans le parking du HLM. Affaire à suivre, rebondissements et aggravations garantis.

Cette impulsivité, dévastatrice mais fière, chez la maman comme chez son fils, est ce qui contrebalance habilement les situations incroyablement répétitives dans les couloirs de la justice. (Dans le cas de mineurs, le jugement pour délits et crimes épargne le grand décorum de la salle d’audience pour donner de meilleures chances de défense au-delà des appréhensions et traumatismes procéduraux. Cela prend aussi effet de clémence dans les sanctions, pas tout le temps.) L’autre facteur d’évolution est le durcissement puis la majorité du jeune Malony. Sa maturité n’arrive que ponctuellement, partiellement et tard, de façon presque aléatoire et trop candide en bout de ligne. Mais cela arrive – on ne peut pas tout à fait se réjouir d’autant chez sa maman – et c’est un tel soulagement qu’on oserait à peine critiquer le happy-end au risque d’ouvrir la porte au recommencement de la spirale infernale au sein du nouveau noyau familial : précarité, fragilité, violence, dégringolade.

 

Bande-annonce

Le film suit ce petit mal-aimé dans son chemin d’embûches pour arriver à apprécier la vie, au point de contenir toute sa violence et sa détresse accumulée. Une juge lui vient en aide, véritablement impliquée, également un éducateur imparfait, des gens dévoués qui ne peuvent rien tant que le garçon n’est pas décidé à se donner à lui-même une chance, minime. Tout est basé là-dessus: des mains tendues, une seule à saisir au bon moment, la moindre interférence faisant éclater la bulle d’une possible accalmie. Tous tiennent parfaitement leur rôle, mais chacun est remis à sa place d’intervenant, des présences, des leviers, des obstacles ou des déclencheurs indispensables mais secondaires vis-à-vis du jeune. Seul à pouvoir garder la tête haute. Ce menton relevé, c’est aussi le défi de regarder en avant, de prendre en compte l’aide alentour, d’envisager une projection dans l’avenir.

LA TÊTE HAUTE  de Emmanielle Bercot LES FILMS DU KIOSQUE

Rod Paradot, Malony ado, est une graine de mauvaise herbe attachante et manipulatrice, à secourir. De la trempe d’un Antoine-Olivier Pilon en Steeve dans Mommy, ou le Tommy (Robert Naylor) du 10 1/2 de Podz, dur, destructeur, piégé dans sa carapace. L’amour ou l’espoir, la confiance, il ne les laisse jamais entrer. Il est entouré (Benoît Magimel dans le rôle de l’éducateur est un excellent exemple, sa rencontre avec Diane Roussel en jeune Tess rasée). On reste accroché, même lorsque le trait est forcé, que les acteurs s’enfoncent, qu’ils tournent le dos à l’unique sortie. Parce qu’on veut foncièrement y croire, à un changement possible, à un retournement de vie. Qu’un amour adolescent et la responsabilité d’une nouvelle famille provoquent un tel déclic heureux et prometteur là où absolument tout a échoué est trop facile et improbable en vérité. Alors que la violence est devenue plus qu’un comportement, un langage et une identité, une nature, sa canalisation paraît impossible. Et c’est au final un passe-passe de montage en fin salutaire, qui pourrait tout aussi bien décider l’inverse, qui sauve le jeune homme.

On ne peut toutefois abandonner cette idée que des micro-gestes, des gens, des mots peuvent pareillement s’accumuler et résonner au final plus fort que l’amoncellement de méchancetés, de malchance et d’erreurs qui entraînement vers le fond. En ce sens, La Tête haute est un hommage sensé à ceux qui tentent au jour le jour, avec de rares réussites et gratifications, de maintenir un espoir et de faire confiance au potentiel de raison de ces jeunes, même terré au plus profond d’eux-mêmes, sans se décourager.