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Monthly Archives: October 2015

FNC 2015 44e édition ./* Courts-métrages en compétition internationale

FNC44

Au 44e FNC cette année, près de quarante courts-métrages de partout sont présentés en sept programmes à l’Annexe du Pavillon Judith Jasmin (ex-ONF). L’occasion de découvrir ou retrouver des signatures tel que Denis Côté, en regard d’oeuvres complètement différentes et originales empruntant à la métaphore (Konstantina Kotzamani), au voyage introspectif (Didier d’Abreu), à la parodie rétro sexuelle sans queue ni tête (Bertrand Mandico). Le programme 2 qui les rassemble s’intitule “Cauchemar” comme il aurait pu s’appeler “Forêt”, et se situe tel qu’annoncé “à la lisière entre rêve et réalité”.

Pour le réalisateur Didier d’Abreu, qui a quitté définitivement son Brésil natal pour la France, la forêt est ce labyrinthe sombre dans lequel l’entraîne une femme à parcourir les méandres de sa mémoire et de l’histoire territoriale, à la rencontre des milliers d’indigènes qui ont fui le pays du temps de la colonisation portugaise (XVIe siècle). Le passage au travers d’arbres gigantesques inflige certaines blessures sacrificielles avant d’ouvrir la voie vers une source d’espoir et d’illumination, une clairière, une cascade, un cri libéré depuis la grotte des souvenirs. Une échappée, après tant d’années hantées. Ce court, dont le montage a été long, laborieux, éprouvant de la bouche de son concepteur, l’a conduit dans des zones personnelles qu’il n’avait pas choisies et n’a pu contourner. Le film enchaîne des moments magiques et excessivement intenses, par exemple la performance improvisée du guitariste américain Arto Lindsay accompagné à la voix par Joana Preiss dans une maison du littoral, ainsi qu’une soirée festive, d’alcool et de fumée, dans le cercle d’une mystifiante transsexuelle. De cet univers onirique chargé de symboles émane une aventure de la teneur mystique du cinéma d’Iñárritu, où le flou photographique percé de fulgurances esthétiques décrit parfaitement la confusion du protagoniste pris de clairvoyance alors qu’il reprend la route de ses origines. Par ce chemin descendent les ombres, et sans doute remontent les esprits.

Denis Côté filme à sa façon un conte d’horreur de belles endormies. Que nous nous assoupissions porte en lui la violence latente de Vic et Flo ou Elle veut le chaos, le surnaturel de Carcasses, et l’hiver québécois de Curling. Un marcheur dans la neige, caméra à l’épaule, entre de chalet en chalet déranger le silence de leurs occupants assoupis ou sans connaissance. Des enfants dans leurs lits jumeaux, des silhouettes étendues au sol ou dans une chaise berçante, autant de corps inexplicablement pris dans le sommeil qui ne disent rien, mais rien de bon. Ce Belle au Bois Dormant revisité par Côté, d’apparence innocent, ressuscite davantage la séquestration de Misery et le soupçon d’une arme chimique dévastatrice. Il n’est d’ailleurs pas exclu que le Prince Charmant à la caméra y soit pour quelque chose dans ce coma généralisé, et s’il ne touche à rien chez les gens qu’il visite, les chats qui veillent dans chaque foyer ne l’accueillent pas familièrement. Une parfaite matière à court qui s’éloigne des sentiers battus et s’enfonce en plein bois du suspense, en faisant craquer les planchers et les cadres de portes, grincer la poudreuse et expirer les derniers vivants. Pompéi-Pays-d’en-Haut. Cette capsule tournée et montée en quelques jours, et diffusée au TIFF à l’automne, est un divertissement pour le réalisateur et un impeccable condensé de son style, mystérieux, propre et vif, pour le public.

D’Athènes, Yellow Fieber de Konstantina Kotzamani file une métaphore narrée qui s’avère, de manière inattendue, un fort étendard environnementaliste, presque humoristique tellement son scénario semblait partir ailleurs. Le conte de départ évoque le monarque d’un royaume soudainement recouvert d’une poudre jaune dont tous les disciples trépassent en barricadant leurs maisons. N’y demeurent que les palmiers dressés auxquels le roi apprend à se confier. Riche de ce don de s’adresser aux arbres, il est appelé auprès d’une femme âgée qui voit dépérir son palmier tant chéri. Récitée en voix off, la fable offre pour morale un enchaînement de questions sur la maladie, la mort, l’abandon. La forme de la nouvelle est assez naïve mais sa conclusion étonne, tandis que le film se ferme sur des plans de l’horizon jaune de soleil et de pollution d’Athènes. Ça pourrait être la cuvette ocre de San Francisco survolée en avion, une vue de Mexico, New Delhi, Shanghai ou Paris. Le message est le même: le mal est déjà fait à l’atmosphère, irrespirable, et l’humanité fait bien pitié à se planquer derrière ses portes et ses volets pour le nier. Profondément malade, et coupable.

La quatrième ballade en forêt, du réalisateur français Bertrand Mandico, est une invention sous forte dose de psychotropes, impossible autrement. Notre Dame des Hormones mélange, dans son ragoût infecte et farfelu, l’insulte, l’humiliation, et la laideur, saupoudrées de plaisir féminin et traitements hormonaux miraculeux. De là à y voir une critique des dérives actuelles de manipulation des espèces… Reste que le film met en scène une créature répugnante, moitié de cage thoracique gluante et poilue d’un vieillard aux longs tétons. Présentant une antenne qui suggère à la fois le doigt (d’E.T. genre) qui masturbe ou le pénis qui pénètre, ce petit monstre roucoulant et suppurant est recueilli par deux démones tout droit sorties d’un Belle et la Bête de Jean Cocteau ou d’un Peau d’âne de Jacques Demy, dans un décor de fées ancienne génération, des corps entiers servant de meubles à l’instar des bras chandeliers. Il y a bien la forêt magique, les repas frugaux, et la pincée de poils sorciers de toute bonne potion fantastique. À ces ingrédients s’ajoutent des quêtes ancestrales d’amour, de beauté et de jeunesse, et leurs dérives de pouvoir et d’asservissement, cupidité, immortalité, etc. Les brefs chapitres énoncés en voix off et titres à l’écran semblent empruntés de la nouvelle vague, la construction démonte la mise en abîme narrative, les références cinématographiques ou mythologiques sont tournées en dérision par un style plutôt scato-phallo entre La Grande Bouffe et le porno de base. Assez écoeurant, totalement pervers et subversif, sans trop d’intérêt sinon de repousser la fantaisie au-delà de tout jugement de goût.

./* Le Festival du Nouveau Cinéma se poursuit jusqu’au 18 octobre. http://www.nouveaucinema.ca/fr

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La semaine passée, la Maison Théâtre a ouvert les portes de sa salle intime sur sa toute nouvelle saison, avec Toi du monde, un spectacle de marionnettes du Bouffou Théâtre de France. Le directeur artistique de la compagnie, Serge Boulier, également metteur en scène et interprète de cette proposition, insiste sur sa conception de la scène comme lieu magique de partage des émotions, quel que soit l’âge. Adressée aux 3 à 6 ans, sa construction est un mélange sensible (et assez exigeant pour les enfants) de jeu, de poésie et de leçon de vie. Son style est appliqué et impliqué, le fruit de trente ans de métier passionnés et d’un savoir-faire expérimenté au fil des histoires.

toi du monde

Dans un décor de maisons de poupée, un conteur, ramoneur de profession, visite de demeure en cheminée les habitants originaux de tout un quartier. Partageant les déboires et les chagrins d’un soir, il transforme les misères quotidiennes et petits travers de chacun en un grimoire de particularités et de récits qu’il tourne au fantastique, afin de redonner le sourire à la jeune Elle, soudainement envahie de tristesse. Pourquoi cette peine ? Elle n’arrive pas à le savoir, et ça n’est pas le point du ramoneur. Pour sa part, il démontre que l’accident, la maladie, le handicap ou l’obstacle font autant partie de la vie que les joies, le bonheur et l’espoir, de sorte que l’ensemble crée un équilibre et permet de défier le vide et le vertige de l’existence. Initiation au funambulisme : par ici.

Les personnages sont relativement âgés, du moins les marionnettes sans cheveux le font paraître, et leurs problèmes plutôt connotés du fait de vieillir – ce qui est une approche étonnante alors qu’on s’adresse à des petits petits. Deux voisins ne sortent sur leur balcon mitoyen que pour un salut dominical, un homme n’a jamais réussi à lacer ses souliers, un autre se déplace en fauteuil et repose sur sa voisine l’aidant pour des commissions ou ses médicaments, une femme perd la mémoire. Ernest, Adèle, Léon, Vittorio, tous drôles et attachants à leur façon. Mais aussi seuls, si on ne va pas vers eux, si on n’entre pas dans leur bulle par effraction.

C’est le pouvoir que le conteur révèle chez cette petite fille, celui de pousser la porte de son imaginaire et d’inventer des compagnons de route. De passer le seuil de sa chambre pour aller vers les autres, de comprendre qu’elle n’a pas à rester isolée, et que nous sommes tous, à divers moments et pour des raisons variées, au pied de montagnes hostiles ou de fleuves de larmes, sans idée de comment les traverser. Une leçon somme toute ardue et qui confond plein d’exemples à différentes échelles, pour des minis êtres qui n’ont peut-être jamais encore entrevu la difficulté du lacet, de la dyslexie ou de la timidité. Voir en la tristesse la beauté de l’émotion est tout de même un apprentissage tardif, qui accompagne la conscience de l’identité, l’authenticité des sentiments et le coût existentiel d’un mal pour un bien.

En revanche, la forme scénique du conte est ludique : des fils sont tendus entre les habitations, on marche sur les toits comme les chats, et à mesure que les foyers et les gens se rapprochent, une communauté solidaire se tisse. Ce lotissement du bonheur n’annihile définitivement ni les peurs ni les malheurs, mais il les intègrent, permet leur partage, les dédramatisent voire les tourne en signes distinctifs, qui donnent à chacun une couleur de caractère et d’étranges manies routinières. Cela forme au final une harmonie, un équilibre entre plusieurs. Les subtilités d’équilibre, les détails de ce labyrinthe architectural sont à l’image de l’enchevêtrement des anecdotes et personnages, très construits mais certainement durs à suivre. Comme les questions de langage et du nombre d’L pour voler. Le choix de ne pas pointer un souci précis chez la fillette ne fait pas de son histoire un bon fil conducteur. Si on était Elle, on s’y perdrait un peu, malgré la clochette et le rendez-vous régulier du dimanche à neuf heures. Et puis c,est triste, en vrai, la vieillesse, la mort, la perte d’autonomie, la solitude, même si l’on rêve d’en échapper. Alors on referme les portes du quartier sans bruit en sachant que la vie et le temps apporteront sûrement sagesse et conseil. En grandissant, un toit, ce n’est plus toujours si haut que ça.

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Toi du monde de Bouffou Théâtre (France)
Jusqu’au 4 octobre
Maison Théâtre
3 à 6 ans