Homard aux petits pois

FNC 2015 44e édition ./* Polk de Níkos Nikolópoulos et Vladimir Nikolouzos (Grèce, 2014)

FNC44

Dans la section Panorama, Polk, un film de Grèce hors du temps, souffle la poussière de mystérieux décors dévastés, désertés par toute forme de vie. L’enquête porte sur l’étrange assassinat d’un journaliste et combattant américain, George Polk, en pleine guerre civile et guerre froide, en 1948 dans la baie de Thessalonique. Les reconstitutions semblent le fait d’un mentaliste d’aujourd’hui, qui ouvrirait une porte cérébrale vers l’au-delà plutôt que de se donner la peine d’un voyage dans le temps. Dans cet univers subconscient, les circonstances du meurtre du Texan (il fût retrouvé une balle dans la tête tirée à bout portant, pieds et poings liés) demeurent plus obscures que jamais. Elles avaient pourtant fait l’objet d’un film tourné par le réalisateur grec Dimos Theos en 1967, Kieron, politiquement dérangeant au point d’être censuré pendant sept ans par la dictature des colonels.

Seulement quelques séquences clé constituent ce long métrage tout en suspens, et déterminent son rythme lent, elliptique, contemplatif. Il débute par un coucher de soleil rouge de plusieurs longues minutes jusqu’à ce que l’astre se noie totalement derrière les ombres de grues et mâts qui dessinent l’horizon d’un port industriel. S’ensuit une discussion absconse entre deux esprits philosophes sur la notion de temps et la relativité de la ligne passé-présent-futur. Puis la caméra se fait témoin d’un festin en solitaire durant lequel la victime présumée est prise de sueurs froides, que ce soit par empoisonnement ou crainte de menaces invisibles. Dans un salon, en compagnie de deux chiens racés, la maîtresse de maison, veuve mondaine en tunique vaporeuse, évoque la mort de son mari dont elle questionne les détails sans lien apparent, en particulier le menu suspect de homard et pois verts décortiqué sous nos yeux un plan plus tôt.

Répétitifs et obsédés, ces témoignages figés alternent des plans éloignés travaillant une symétrie d’intérieur à la Wes Anderson (en moins chargé), et des gros plans sur des doigts ou une langue accompagnés de bruitages de déglutition. Cela ajoute à l’isolement contrasté de personnages perdus dans de vastes espaces délabrés, comme ce fascinant hall d’une gare dont le vent traverse la façade en ruines façon western. Le son, le lieu, le temps subissent un même paradoxe d’hyper acuité sensorielle et d’incompréhension totale des événements, confusion typique d’un attentat, d’une attaque armée à l’aveugle, ou d’une séance de torture à l’issue indéterminée. Des silences et des vides peuplés de disparus et de fantômes, l’histoire dans la pierre des murs qui seuls demeurent debout. S’intercalent des clichés de soldat dans les bois, de maquettes de restaurant miniature, d’hommes plus âgés qui se souviennent.

De même que le meurtre irrésolu laisse la mémoire insatisfaite, les noirceurs de l’histoire hantent la nation, et les questions sans réponse le cerveau. Est-ce là l’image sans âge d’un trou noir métaphysique pour la pensée humaine ? Les blessures irréparables de la guerre ? Ou devrait-on y lire l’allégorie actuelle d’un pays exécuté, où ne survivrait de l’économie et de la culture que des vestiges sablonneux d’un passé en miettes ? L’histoire peut également restée piégée quelque part entre 1946 et 1949, durant ces trois années de bousculade où la Grèce, exsangue du ras-de-marée nazi, a subi l’influence territoriale de la résistance yougoslave titiste et s’avère une ligne de front inévitable entre les Alliés et les forces communistes.

Très élaboré bien que minimaliste dans ses motifs, le film adopte une esthétique épurée, minutieuse, et définitivement labyrinthique qui appelle tout de suite l’esprit tordu et talentueux de David Lynch. Pour qui ne maîtrise pas parfaitement l’après Seconde Guerre Mondiale en Macédoine ou la mort dudit M. Polk, les symboles et recoupements créent tout au plus une résonance visuelle déroutante. Malheureusement, pour suggérer la coïncidence et les sursauts de l’histoire sur elle-même (ce chevauchement temporel évoqué par les deux penseurs au commencement), les réalisateurs Níkos Nikolópoulos et Vladimir Nikolouzos repassent tout simplement la bobine. Un geste qui paraît paresseux ou vraiment économe, là où les légères arythmies d’une seconde prise presque identique auraient pu ajouter au contraire au malaise de la répétition. En somme il manque de matière qui vienne épaissir le mystère, afin que le court-métrage de départ, conçu en 2013, tienne finalement en haleine pendant plus d’une heure. Étonnant, ocre, délectable. Et brumeux comme une purée de pois par jour de grande pollution. (En 2013, la crise économique profonde de la Grèce lui avait fait atteindre des pollution en la matière, par un recours accru de la population au bois de chauffage, tout en provoquant une vague de déforestation.)

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: