Pas de retour en arrière

FNC 2015 44e édition ./* Zvizdan (Soleil de plomb) de Dalibor Matanić (Croatie, Serbie, Slovénie, 2015)

FNC44

Certains films s’accompagnent d’un pressentiment favorable avant même qu’on en lise en diagonale le synopsis. C’était le cas de Soleil de plomb, d’office placé au sommet de cette 44e édition du FNC. Le visionnement de la bande annonce semblait d’ailleurs confirmer l’opinion : par son intensité, son ensoleillement, des plans inusités, l’utilisation racée de la musique et des respirations, l’eau, la Croatie. Deux heures de pellicule plus tard, la réjouissance n’a que gagner en puissance, puisqu’il s’agit définitivement d’une oeuvre intelligente, forte, humaine et historique, finement jouée et filmée, dont le monde ressort grandi. Et fait rare de la programmation de cette année, bien que partant du constat de trois décennies de conflit dans les Balkans et des blessures irréparables de la guerre dans la population, ce Zvizdan arrive encore à percer de quelques rayons de beauté et d’espoir entre les tombes et les cadavres d’histoires.

Le film met en scène trois temps, à dix ans d’écart, deux individus qui reviennent sous des prénoms différents, une histoire d’amour ou de guerre, la leur. Jelena et Ivan, Natasa et Ante, Marija et Luka. À travers le triptyque, ils gardent des âges similaires, elle est serbe il est croate, et irrémédiablement ils s’aimeront, se sont aimés, s’aiment pour la première et la dernière fois. En 1991 alors que les conflits prennent feu de brindilles haineuses, ils doivent fuir en ville à Zagreb, quitter cette guerre qui oppose leurs clans et entrave leur amour innocent. En 2001, tandis que les familles pleurent leurs disparus et reconstruisent tant bien que mal les ruines de l’histoire, ils se recroisent alors qu’elle revient avec sa mère s’installer dans la région et qu’il aide à retaper leur maison en qualité d’ouvrier. En 2011, le jeune gars qui a gagné la ville plusieurs années auparavant fait un passage en campagne pour une rave quelconque et va frapper à la porte de son ancienne conjointe, qu’il a abandonnée avec leur enfant, pour implorer le pardon.

Cette construction tricotée est magnifique car si l’histoire renouvèle ses personnages, elle n’en demeure pas moins chargée d’un sentiment de vengeance, d’abandon et d’amour, qui s’inscrit anonymement sur les visages, à l’image d’un peuple. Ainsi chaque nouveau chapitre est lesté du précédent, sans qu’il y ait précisément de coupable. Au départ ils leur est impossible de ne pas s’aimer et partir, mais il est abattu. Le second récit débute donc sur le deuil et la colère, que seul peut égaler le désir. Et de cette union sexuelle naît un enfant, lui non plus effaçable, pouvant seul réunir les peuples déchirés par le conflit. Retour à l’amour pour boucler la guerre. Comme le souligne le personnage de la mère, il n’y a pas de retour en arrière, jamais. Il faut reconstruire sur les tombes, les blessures, les haines.

Et puis il y a ce jeu, au milieu du drame qui se répète et fonce chaque fois dans l’impasse : les résonances à dix ans d’intervalle. Non seulement le réalisateur Dalibor Matanić reprend les mêmes acteurs, mais également des répliques, des lieux, des scènes. “C’est fini maintenant” et toujours ça recommence. Le cimetière, les baignades, les engueulades en cuisine, les virées en voiture, les courses dans l’herbe, les coups de fourchette au fond de l’assiette. Une fois le frère s’engage, l’autre fois il est enterré depuis deux ans, parce qu’en habit de militaire on ne fait pas long feu. Le bar de la plage est inauguré par la fanfare du village, une décennie plus tard il doit être remis en état, probablement brûlé, démoli, déserté. De cette façon, le long-métrage fait des anneaux barbelés sur lui-même sans pourtant se répéter, un peu sur le modèle de Cours, Lola, cours. Il y a l’idée en effet que l’on peut se redonner une chance, imaginer refaire l’histoire avec les presque les mêmes joueurs, en s’améliorant à chaque essai; qui bien sûr ne se transforme pas sans un lot de nouveaux défis. En tension il y a l’irrécupérable de la guerre et de la grande histoire, du temps qui s’écoule et emporte des vies. Alors non, on ne revient pas en arrière, on avance, et la seule façon de penser repartir à zéro, quand le sang tache tant, c’est de pardonner. Unique arme à remonter le temps.

Outre son scénario extrêmement bien ficelé et son approche, mature et rafraîchissante dans un contexte de désaccords fratricides historiques, cette oeuvre fait preuve d’un raffinement esthétique autant dans l’utilisation de la lumière et du son, que dans les cadrages rapprochés, les différentes textures, les déshabillés sensuels arborés avec désinvolture. Il y a peu de musique, quelques chansons populaires, la radio dans l’auto, la trompette, du son écouté au casque ou la grosse fête. Celle-ci est donc toujours prise en contexte, et traitée étonnamment au même niveau que du bruitage. Les protagonistes aussi, sont maintenus dans une équité et un respect remarquable, qui n’écrasent pour autant les explosions de caractère, les réactions violentes ou contenues, le ressentiment. De même qu’on atténue les nationalités, en insistant seulement sur la notion différence, il n’y a pas non plus de gagnant ou d’accusé entre les personnages. Tous sont victimes et perdants d’une certaine façon, tous doivent combattre pour choisir la vie et sauver ses meilleurs côtés. La réconciliation entre les hommes ne passe pas nécessairement par un procès et la justice.

Au final, ce film ne fait pas d’erreur, il laisse une empreinte discrètement sublime et l’impression d’avoir vécu la vérité de ces émotions rares et inexplicables en mots. Trois histoires n’auront pas suffi à épuiser les complexités du conflit ni la flamme de cette relation. Elles mettent le doigt, en revanche, sur ce qui fait la fougue et l’impertinence de la jeunesse. Cette force de refuser les armes, de se battre autrement, de s’obstiner à la trompette ou à la course, de ne pas baisser le regard et de poursuivre sa conviction au-delà de tout droit ou pouvoir.

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