Cent fous de solitude

FNC 2015 44e édition ./* Courts-métrages de la série Focus (Programme 5)

FNC44

La série Focus a rassemblé sous son Programme 5 sept courts-métrages québécois et canadiens autour du thème annoncé de la solitude. Du monde seul, ces capsules en montrent, seul et fucké. Peut-être est-ce la solitude qui les a tordus ? Ou parce qu’ils sont tordus, se retrouvent-ils seuls ? L’isolement pourrait aussi être un choix, pour fuir une société elle-même tordue ? Dans tous les cas de figure, il en résulte une série noire et peu réjouissante dans l’ensemble, où les pointes d’humour sont rares et les portraits plutôt affligeants.

D’Halifax, Winston Degiobbi propose sans doute la galerie de personnages la plus perturbante avec Higgy Wants In. Son protagoniste, Leonard Higgins Jr., rasé à la militaire, les bras déformés de kystes, au besoin évident d’évacuer de l’agressivité renfermée en lui, n’a rien de rassurant. Le voisinage qu’il se prépare à visiter n’est pas moins déstabilisant : ses ados désoeuvrés annoncent ne pas avoir dormi depuis près de quarante heures et s’absorbent de médiocrités télévisées, tandis qu’un vieux Popeye s’y promène en radotant avec sa voix de robot. Les allusions à un quotidien tordu par la consommation de drogues et la pauvreté sociale se reflète jusque dans les corps difformes. La position d’observateur à distance du spectateur crée un inconfort coupable face à cette marginalité filmée avec réalisme et une certaine cruauté. Un petit côté curieux pour le monstrueux sans la poésie ni l’humour du fantastique.

Seth Smith joue également sur la frontière entre réal et fiction et met en scène des membres de sa famille  dans des rôles étranges et inquiétants pour la réalisation de Wind Through a Tree. Le film est constitué de quatre tableaux qui remontent successivement le temps, cadrés rond au centre de l’écran comme s’ils étaient volés par un judas ou une longue vue. Ce rendu est peu séduisant mais insiste sur l’idée du temps, des générations, peut-être d’une bombe à retardement. Tout d’abord, une grand-mère acariâtre, le nez dans ses tulipes et la peau du visage fripée, s’indigne qu’elle ne reçoit jamais d’appel et laisse des messages d’insulte. Puis un jeune homme tente désespérément de se motiver pour sa journée de travail en écoutant des leçons d’estime de soi, alors qu’il enfile un habit de mascotte ridicule pour faire la promo d’une clinique de la vision en bord d’autoroute. Une fillette aux cheveux rouges, d’apparence peste et sorcière, tombe d’une balançoire et s’arrache une dent. Enfin, les gazouillements d’un nouveau né dans son parc à jouet puis son berceau sont doublés pour lui faire décrire les multiples activités de son emploi du temps de ministre. Plus le film avance, plus il devient drôle, et met en relief le potentiel fictif et sadique de la manipulation de scènes et acteurs anodins. Le rouge qui passe des fleurs au costume, puis des cheveux au pyjama de bébé est un fil conducteur visuel et symbolique, entre le conte de fée et l’histoire d’horreur.

Sur le thème de la solitude, les deux derniers courts de la série aimeraient invoquer l’ambiance unique de productions splendides telles que Nothing personal d’Urszula Antoniak et Dead Man de Jim Jarmush. D’Halifax à nouveau, The Canoe d’Alex Balkam reprend le personnage de la jeune femme itinérante qui squatte la maison d’un vieil homme au bord d’un lac, écluse son vin dans la baignoire avant de partir à l’aventure en volant le canoë du vieux. Cette quête de liberté prend acte une fois le bateau sur l’eau, et l’image noir et blanc passe en couleur, tandis que la femme retrouve une voix et chantonne. La marginalité, voire l’illégalité, peuvent aussi s’avérer des accomplissements personnels, des gains de foi et d’espoir, dépendant de l’angle sous lequel elles sont filmées. Le Québécois Martin Rodolphe Villeneuve choisit quant à lui le paysage vallonné et sacré de Notre-Dame-des-Monts qu’un vieillard errant scrute alors que fanent ses couleurs automnales. La pluie, le vent, les feuilles mortes cèderont bientôt la place au froid, et un spectre de grange au bois mangé ne suffira plus pour se protéger de l’hiver. C’est le lieu que choisi ce sans-abri réfugié en campagne pour la nuit, où il communie avec une statuette de (très probablement) Notre-Dame-en-question qu’il décloue le temps d’une soirée. La direction photo est appliquée, les panoramas du ciel, des pins et de l’horizon québécois sont beaux, vus. Chaque gouttelette et craquement de bûche est si travaillé que le son dispute à l’image sa décision et son esthétisme. Une toile cinématographique chargée de détails pour une introspection contemplative qui n’a pas grand chose à raconter.

Malgré l’humour du duo Jean-François Chagnon et Nicolas Krief, et l’enthousiasme de Sarianne Cormier dans leurs présentations d’avant projection, leurs films respectifs La notion d’erreur et La volupté ne vont pas suffisamment en profondeur dans les sentiments humains ciblés pour susciter un réel intérêt envers les histoires contées. Le premier met le doigt sur la vanité d’un professeur émérite qui méprise la différence et prend de haut le simple commis d’épicerie trisomique, la bonne à l’accent étranger ou le collègue nain handicapé. Il sera victime d’un mauvais sort lui nouant violemment les intestins et le faisant trembler de la tête aux pieds. Tourné façon Amélie Poulain petit budget… Quant au second, il s’agit d’une mise en abîme de figurines animées, qui rêvent d’un monde féérique incarné par des danseurs mimant les déplacements par à-coups de marionnettes. Seulement la brunette aux grands yeux mal habillée de haillons qui lorgne vers la soirée mondaine toute dorée chez ses voisins et tombe évanouie de froid en pleine rue aux pieds d’un prince charmant qui fume à son balcon, ça a ses limites. La fin en cène de Noël où l’on trucide une dinde qui avance sur ses pilons n’ouvre pas de dimension supérieure, de même que la transposition inversée des marionnettes en humains   demeure relativement stérile, les poupées ayant presque plus d’expressivité que leurs sosies robotisés.

Parmi cette sélection, Vole, vole tristesse de Miryam Charles est probablement l’oeuvre la plus intrigante et originale, par l’intrusion étonnante de fantastique qu’elle offre dans un contexte réaliste, et sa réalisation brouillon qui sert assez justement son aspect pseudo-documentaire. Une journaliste finlandaise est dépêchée sur une île où, à la suite d’une explosion nucléaire, tous les habitants d’abord devenus aphones ne parlent tous plus que d’une même voix, féminine. La fable relate les propos de différentes personnes interrogées, le désarroi d’un professeur de chorale, et le comique de diverses conséquences et eux de mots autour de ce fait insolite. Sans prendre de position claire, alternant paysages et visages iliens, le reportage ne peut empêcher quelques parallèles sarcastiques du côté de la liberté d’expression électorale, de l’uniformisation du discours diplomatique, de l’hypocrisie des mesures environnementalistes internationales, etc. Le rythme est toutefois soutenu pour saisir toutes les allusions, mais l’idée marrante et incongrue. Un essai québécois qui porte le sceau de La Distributrice de Films, ça va de soi.

 

 

 

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