Elle sur les toits

La semaine passée, la Maison Théâtre a ouvert les portes de sa salle intime sur sa toute nouvelle saison, avec Toi du monde, un spectacle de marionnettes du Bouffou Théâtre de France. Le directeur artistique de la compagnie, Serge Boulier, également metteur en scène et interprète de cette proposition, insiste sur sa conception de la scène comme lieu magique de partage des émotions, quel que soit l’âge. Adressée aux 3 à 6 ans, sa construction est un mélange sensible (et assez exigeant pour les enfants) de jeu, de poésie et de leçon de vie. Son style est appliqué et impliqué, le fruit de trente ans de métier passionnés et d’un savoir-faire expérimenté au fil des histoires.

toi du monde

Dans un décor de maisons de poupée, un conteur, ramoneur de profession, visite de demeure en cheminée les habitants originaux de tout un quartier. Partageant les déboires et les chagrins d’un soir, il transforme les misères quotidiennes et petits travers de chacun en un grimoire de particularités et de récits qu’il tourne au fantastique, afin de redonner le sourire à la jeune Elle, soudainement envahie de tristesse. Pourquoi cette peine ? Elle n’arrive pas à le savoir, et ça n’est pas le point du ramoneur. Pour sa part, il démontre que l’accident, la maladie, le handicap ou l’obstacle font autant partie de la vie que les joies, le bonheur et l’espoir, de sorte que l’ensemble crée un équilibre et permet de défier le vide et le vertige de l’existence. Initiation au funambulisme : par ici.

Les personnages sont relativement âgés, du moins les marionnettes sans cheveux le font paraître, et leurs problèmes plutôt connotés du fait de vieillir – ce qui est une approche étonnante alors qu’on s’adresse à des petits petits. Deux voisins ne sortent sur leur balcon mitoyen que pour un salut dominical, un homme n’a jamais réussi à lacer ses souliers, un autre se déplace en fauteuil et repose sur sa voisine l’aidant pour des commissions ou ses médicaments, une femme perd la mémoire. Ernest, Adèle, Léon, Vittorio, tous drôles et attachants à leur façon. Mais aussi seuls, si on ne va pas vers eux, si on n’entre pas dans leur bulle par effraction.

C’est le pouvoir que le conteur révèle chez cette petite fille, celui de pousser la porte de son imaginaire et d’inventer des compagnons de route. De passer le seuil de sa chambre pour aller vers les autres, de comprendre qu’elle n’a pas à rester isolée, et que nous sommes tous, à divers moments et pour des raisons variées, au pied de montagnes hostiles ou de fleuves de larmes, sans idée de comment les traverser. Une leçon somme toute ardue et qui confond plein d’exemples à différentes échelles, pour des minis êtres qui n’ont peut-être jamais encore entrevu la difficulté du lacet, de la dyslexie ou de la timidité. Voir en la tristesse la beauté de l’émotion est tout de même un apprentissage tardif, qui accompagne la conscience de l’identité, l’authenticité des sentiments et le coût existentiel d’un mal pour un bien.

En revanche, la forme scénique du conte est ludique : des fils sont tendus entre les habitations, on marche sur les toits comme les chats, et à mesure que les foyers et les gens se rapprochent, une communauté solidaire se tisse. Ce lotissement du bonheur n’annihile définitivement ni les peurs ni les malheurs, mais il les intègrent, permet leur partage, les dédramatisent voire les tourne en signes distinctifs, qui donnent à chacun une couleur de caractère et d’étranges manies routinières. Cela forme au final une harmonie, un équilibre entre plusieurs. Les subtilités d’équilibre, les détails de ce labyrinthe architectural sont à l’image de l’enchevêtrement des anecdotes et personnages, très construits mais certainement durs à suivre. Comme les questions de langage et du nombre d’L pour voler. Le choix de ne pas pointer un souci précis chez la fillette ne fait pas de son histoire un bon fil conducteur. Si on était Elle, on s’y perdrait un peu, malgré la clochette et le rendez-vous régulier du dimanche à neuf heures. Et puis c,est triste, en vrai, la vieillesse, la mort, la perte d’autonomie, la solitude, même si l’on rêve d’en échapper. Alors on referme les portes du quartier sans bruit en sachant que la vie et le temps apporteront sûrement sagesse et conseil. En grandissant, un toit, ce n’est plus toujours si haut que ça.

./*
Toi du monde de Bouffou Théâtre (France)
Jusqu’au 4 octobre
Maison Théâtre
3 à 6 ans

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

w

Connecting to %s

%d bloggers like this: