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Monthly Archives: September 2015

Carte postale

Discovered earlier @ Librairie Formats

Work by Julian Hooper
http://www.julianhooper.com/
A preference for his drawings from 2000’s as May, Taking off, Northland or Transit series

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Longtemps on chercha la lune
seule gardienne d’espoir
dans cette mine noire

Sa lueur persistante
sans jamais plus une ombre de chaleur

Il nous faut chacun disparaître
pour renaître
du charbon d’un soir
Peut-être

./* Court de Chaitanya Tamhane (Inde, 2014), actuellement à l’affiche du Cinéma du Parc

Court_Film

Accueilli avec bruit au Festival du Film de Mumbai et à la Mostra de Venise l’an dernier, Court, du réalisateur Chaitanya Tamhane, dresse un portrait riche et dépaysant des réalités et complexités de l’Inde actuelle. Deuxième pays le plus peuplé du monde, septième de par sa superficie, ce sous-continent de l’Asie est un carrefour de civilisations majeures, de religions (berceau de l’hindouisme, du jaïnisme, du bouddhisme et du sikhisme, mais également terre d’accueil du christianisme, de l’islam, et de multiples communautés et confessions dérivées) et de langues (une vingtaine d’officielles auxquelles s’ajoutent des parlers régionaux et des dialectes)1. D’étranges paradoxes y coexistent, qu’ils proviennent de l’héritage colonial, de l’accélération technologique, du poids des traditions ou des dissensions politiques. En résulte une société colorée au fonctionnement – à nos yeux étrangers – chaotique, dont le système de gouvernance, répondant de toutes les autorités particulières comme d’aucune officiellement commune et reconnue, peine à maîtriser les poussées tentaculaires d’un groupe ou de l’autre.

C’est que l’État indien, entité territoriale relativement ramassée, bordée de pays limitrophes d’un côté et d’un océan de l’autre, ne connaît d’unité que sa géographie, s’apparentant par ailleurs davantage à une mosaïque multiéthnique et pluri-identitaire rapiécée. Il en ressort, lorsque filmé avec générosité, une harmonie de la diversité finement assemblée de tolérance, et de patience. Cette richesse culturelle, tout à fait impressionnante, demeure peut-être de l’ordre de la fiction dès qu’on entre dans le domaine pratique. Respecter l’autre de prime abord, quel que soit le degré d’affinités partagées, est une chose. Si communiquer clairement et se comprendre est un obstacle, il y a risque qu’en cas de malentendu, la situation se corse. Et outre le respect premier, dans les conditions décrites d’une démographie dense aux niveaux de vie inégaux, la cohabitation de proximité peut rapidement rendre les pratiques spécifiques et croyances de chacun insupportables voire ingérables. Le fameux « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres ». Autant dire que l’espace de liberté s’amenuise grandement passé un milliard d’habitants.

D’où la question du système juridique assurant entre tout ce monde une certaine paix sociopolitique, au fondement de Court. Le film suit la trajectoire cahoteuse d’une affaire de chants populaires portée devant le tribunal. Certes les paroles déclamées par l’accusé, Narayan Kamble2, sur des scènes publiques dans des marchés ou des bidonvilles, ont une teneur politique au sens d’origine, soit pour la polis, le bon déroulement de la vie dans la cité. Par ses mots d’ordre vifs et son opinion tranchée, le vieil homme incite la population à réfléchir, à ne pas subir, à prendre conscience et contester. Toutefois les différentes séances du procès, de l’arrestation au verdict, démontent tranquillement les preuves, circonstances et charges contre l’artiste, âgé et rompu aux gardes à vue. Sa chanson jouée un après-midi devant un égoutier lambda a moins à voir avec le décès de l’ouvrier deux jours plus tard, que le fait qu’il soit descendu, ivre et sans équipement de sécurité au milieu des émanations toxiques.

Les aberrations mises à jour à l’occasion des plaidoyers ne se bornent pas à l’hypocrisie avérée de la part de l’accusation (ici l’État en la personne de Geetanjali Kulkarni, procureure générale), elles démontrent un dysfonctionnement flagrant de la justice indienne, éclatée entre des jugements religieux, des textes datant de la colonisation britannique, et l’impossibilité pour ses représentants et sujets de traiter d’une réalité nationale commune. Outre la barrière des langues et opinions, le juge fait preuve d’un rôle décisionnel sacré, qui lui permet de reformuler en cours d’audience la vérité telle qu’il l’entend et qu’elle sera sténographiée dans le procès verbal, largement teintée de son écoute subjective. Ajouté à cela : la corruption du milieu policier, l’avantage pécuniaire à s’improviser témoin, des inégalités hommes-femmes biaisant les comportements et valeurs de jugement, ou autres vices de procédure menant au report de séance. Par l’entremise de l’avocat de la défense (Vivek Gomber dans le rôle de Vinai Vora), ce long-métrage va plus loin, dénonçant les méandres et impasses d’un système juridique sclérosé au service de la violation des droits de l’homme, par le biais d’arrestations à outrance et d’emprisonnements répétés pour des motifs farfelus, cautions onéreuses à la clé. Il défend dans ce même élan, et non sans humour, la capacité d’obstination du vieillard qui remonte sur les planches pour mettre en musique le récit de son dernier procès, jusqu’à la prochaine descente de police.

Au-delà de l’intérêt humanitaire et civilisationnel, il s’agit là d’un objet cinématographique très réussi, ravissant pour les yeux et les tympans. Les chants populaires sont poignants, et transportés dans le huis-clos de la cour, ils se transforment ingénieusement en litanie juridique procédurale incluant les références monotones de lois et les didascalies rituelles d’interrogatoire. Des silences entre personnages en disent long sur les différences, en contraste de la cacophonie des rues de la ville. La force de conviction des personnages, leurs traits de caractère et leurs expressions faciales contenues sont captivantes.

De plus, long de deux heures, le film impose son rythme lent et répétitif en s’offrant des digressions dans le quotidien intime de ses protagonistes. Non pour les discréditer, sinon pour illustrer un profond point commun entre eux, peut-être le seul : leurs soucis d’humains. Ainsi quand advient cette magnifique scène visiblement finale de la fermeture estivale de la salle d’audience – cadrage étonnamment efficace pour du plan fixe de décor austère – et qu’on part en autocar avec le juge relaxé et un groupe de vacanciers, il faut un temps avant de saisir ce que l’anecdotique vient compléter dans le vaste tableau du grand pays.

Nos rôles sociaux déguisent nos personnalités, afin d’occuper une place standard et normalisée au sein de la multitude. Ce qui n’empêche à personne d’avoir (ou non) le sens de l’humour. Un trait de légèreté, joué typiquement à l’indienne, qui rend les circonstances moins dramatiques sans rien ôter à ce plaidoyer essentiel pour la liberté de pensée et d’expression – artistique.

Wikipédia 2015 “Inde” https://fr.wikipedia.org/wiki/Inde

2 L’acteur Virai Sathidar