Who I Amy ?

./* Amy d’Asif Kapadia

Le cinéma de début d’après-midi, qu’il s’agisse d’une journée chaude ou orageuse, connaît un public intime de quelques esseulés à maximum dix personnes, relativement désœuvré et ouvert à toute proposition d’escapade simple. Plusieurs films à l’affiche cet été répondent à la demande, chacun à sa façon.

Amy d’Asif Kapadia dresse l’étonnant portrait de la chanteuse et compositrice Amy Winehouse, loin de s’arrêter à la star médiatique déchue disparue trop vite il y a quatre ans. Biopic d’une égérie de la génération selfie, des microfilms et photos d’amis et proches se succèdent à l’écran, créant une ribambelle de témoignages visuels touchants, intimes et authentiques, sur la naissance d’une étoile. Filante. Le traitement privilégie le grain et le noir et blanc, comme si ces archives dataient des années 70, afin d’accentuer la personnalité jazz de cette artiste innée. C’est ce qui frappe dès les premiers instants, l’aisance de cette effrontée autant que son impertinence naturelle, cette assurance qu’elle impose, ensorcelée par la musique.

À travers de fausses confidences à la caméra et des paroles simplistes sur les méandres de l’existence et le manque d’amour, la jeune Amy oscille entre des apparences futiles, souvent avinées, et une profonde clairvoyance d’un malaise viscéral. Elle sait pointer l’absence de son père, la soumission de sa mère, son auto-destruction et sa catharsis par le chant. Elle fait la distinction entre le masque public et sa vérité, jouant de cette frontière floue entre ce qui relève du privé et ce qui transpire sur scène et dans les tabloïds. Il est fascinant de voir et d’écouter son talent, en contraste totalement avec la décadence de ses consommations. Les deux prennent cependant leur source dans un même gouffre sentimental, un vertige animal devant la vie et son vide, qu’elle comprend instinctivement et remplit à tout prix de création. En plein succès, son sourire s’efface derrière l’ennui. Autant que son regard s’illumine de retomber dans les bras de son mauvais gars. In fine, elle revendique des droits sur cette vie qu’elle hait, prête à se l’ôter et à tuer du même coup son personnage, traîné dans la boue. Sa seule libération.

Noir et blanc pas juste dans l’esthétique, le documentaire choisit de défendre la vulnérabilité de la jeune femme, en proie à ses démons et à ceux qui, en position de la sauver, ont profité d’elle. Son paternel qui ne revient que pour faire de l’argent sur des tournées monstres qui la poussent dans le trou du surmenage. Son âme soeur dans le malheur et époux toxicomane Blake Fielder-Civil, dont un expert en désintox commentera que, confortable dans son héroïnomanie personnelle, le dit mari n’hésitera pas à flinguer leur sevrage de couple pour s’assurer qu’elle demeure son fournisseur. On la décrit particulièrement fragile et influençable, et pourtant dès qu’elle se retrouve seule, envahie par un désespoir noir, elle revit, chante et écrit, exutoires de ses douleurs incarnées. Ainsi elle produit ses deux albums Frank et Back to Black et leurs nombreux titres au succès retentissant et international (Rehab). Ou enregistre Duets II en duo avec son idole et maître du jazz Tony Bennett. Celui-là dira à l’annonce de sa mort qu’il a eu tort de ne pas la prévenir de « slowing down », parce qu’en grande parmi les Ella Fitzgerald, Billie Holliday et Sarah Vaugham, elle avait tant à enseigner au monde, et tant à faire rayonner par son incroyable voix. Et l’on regrette de concert que la jeune artiste n’ait pas trouvé protection auprès d’âmes plus sensibles et solides. Qu’un Fellini, par exemple, ne s’éprenne pas pour ses yeux maquillés à la Dolce Vita, ou qu’un grand couturier ne l’enferme dans une villa pour préserver la muse à l’écart des paparazzis.

Elle s’effondre à 27 ans, rejoignant ceux qui l’ont précédée au triste Club des 27 (Hendrix, Cobain, Joplin, Morrison). Consumée de l’intérieur, on ne peut qu’y lire un geste volontaire de mettre fin au supplice de devoir vivre pour faire résonner la musique. Tout au long de ce voyage chronologique, de sa réussite à sa chute, elle semble destinée à un avenir extraordinaire et déjà abîmé de ceux qui vivent tout trop intensément et vite. Une brûlée. Dès lors peu importe les moyens, l’alcool ou les multiples drogues violentes qu’elle s’inflige, la boulimie, toutes ces manifestations d’une dépression sévère dès toute jeune. Le film est toutefois très informatif sur ces ravages d’un quotidien dépravé, et le cercle vicieux des feux de la postérité, qui en font une bête traquée et la beauté délinquante qu’on observe dégringoler du haut de ses Grammy, trop convoités.

Flambée d’un génie jazz.

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