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Monthly Archives: July 2015

./* Le bruit des arbres de François Péloquin

Du réalisateur et scénariste québécois François Péloquin, le premier long-métrage Le bruit des arbres coécrit avec Sarah Lévesque est prometteur pour leur second projet déjà en réalisation, Les secrets. Il faudra pourtant plusieurs visionnements de la bande-annonce pour espérer le film au complet. C’est qu’autant elle manie des éléments intrigants et originaux tels que la concrétisation de son titre – des grincements de forêt -, des paysages où les éoliennes se dressent à mesure que tombent les troncs, et une jeunesse turbulente écrasée sous le désoeuvrement et avide de trouble pour compenser l’ennui; autant elle ne garantit pas un parfait dosage et menace de clichés sur l’adolescence en région, les explosions d’une relation père-fils, ou encore une critique politisée de l’exploitation des ressources naturelles au Québec.

La production s’avère d’un minimalisme, d’une finesse de propos et d’une justesse de ton pas mal plus intelligents. Loin des travers précités, le résultat, que l’on n’attendait pas, est un regard humain posé sur l’autre. Le partage temporaire mais vrai d’une expérience différente de vie. Ce qui séduit est justement la façon dont les a priori et préjugés sont déjoués. Le père, exploitant forestier indépendant, n’est pas une brute alcoolisée et recluse sans blonde, et sa blonde occasionnelle mais steady pas une prostituée du bar à côté. Le fils collectionne les mauvais coups pas par colère gratuite ni rejet de l’autorité sinon pour se défier lui-même, et il n’est pas, pour quelques joints, le méchant dealer profiteur du patelin. Quant aux déboires avec sa petite copine, ils reposent plus sur la timidité et les sentiments d’un âge innocent et changeant que sur de l’abus, de la manipulation ou du sexisme. Enfin il ne faudra pas une conclusion en bain de sang, en faillite ou en prison. Le drame sensation n’est aucunement dans les cordes du duo Péloquin-Lévesque ni de leurs acteurs Roy Dupuis et Antoine L’Écuyer, qui l’un comme l’autre se tiennent à l’écart des personnages à gros traits, insolents ou bourrus, qu’on leur a peut-être déjà vus.

Le parti pris d’une psychologie subtile, à demi-mots et de beaucoup de silences (peuplés du bruit de l’industrie et de la nature), ne signifie pour autant qu’il ne se passe rien. Au contraire ils existent, le voisin dealer rejeté par la communauté, le chien baignant dans son sang, la venue aux poings entre paternel et garçon. Ils font partie du paysage ici pas plus ou moins qu’ailleurs. Pourquoi la caméra viendrait les rajouter ou les effacer pour la beauté ou le malheur de l’histoire ? Cette histoire c’est avant tout des gens, qui décident de leurs actions, ont de l’espoir et un avenir tant qu’ils ne sont pas abattus comme des arbres. Ou tant qu’il reste des arbres à abattre, selon.

Les rapports entre les divers protagonistes sont touchants, à la fois abordés dans leur complexité et pudiques. Les zones inexpliquées autour du passé et du futur des personnages, autant que l’enchaînement rapide de leurs actes présents créent un rythme très réel et non-romancé, qui montre juste ce qu’il faut sans y revenir. Aussi peut-on lire dans cette latitude envers le scénario un choix cinématographique, et une volonté anti-déterministe qui porte le récit. Voilà de quoi ça parle en gros, à travers les images de coupe de bois. Reste à écouter ce que ça dit, derrière les scies, le vent, les nombreux chars et moteurs.

Certains moments de vulnérabilité ou d’encaissement sont renversants. Plusieurs événements incroyablement amenés et tournés: l’accident du chien, la scène du bois, le bordage et le départ. Et s’il faut au final chercher une morale, c’est en quelque sorte de ne jamais condamner d’avance. Un arbre à terre est aussi la promesse d’investir son bois ailleurs, de chauffer un foyer. Métaphore de l’homme qui avance sur le territoire. Chaîne de production qui fait que les générations se succèdent et que la vie ronfle. Définitivement d’ici, Le bruit des arbres sort des sentiers récemment battus par les cinéastes québécois, et montre la région autrement, moins par la séduction folklorique que par les promesses de son monde, tout à fait correct.

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./* Amy d’Asif Kapadia

Le cinéma de début d’après-midi, qu’il s’agisse d’une journée chaude ou orageuse, connaît un public intime de quelques esseulés à maximum dix personnes, relativement désœuvré et ouvert à toute proposition d’escapade simple. Plusieurs films à l’affiche cet été répondent à la demande, chacun à sa façon.

Amy d’Asif Kapadia dresse l’étonnant portrait de la chanteuse et compositrice Amy Winehouse, loin de s’arrêter à la star médiatique déchue disparue trop vite il y a quatre ans. Biopic d’une égérie de la génération selfie, des microfilms et photos d’amis et proches se succèdent à l’écran, créant une ribambelle de témoignages visuels touchants, intimes et authentiques, sur la naissance d’une étoile. Filante. Le traitement privilégie le grain et le noir et blanc, comme si ces archives dataient des années 70, afin d’accentuer la personnalité jazz de cette artiste innée. C’est ce qui frappe dès les premiers instants, l’aisance de cette effrontée autant que son impertinence naturelle, cette assurance qu’elle impose, ensorcelée par la musique.

À travers de fausses confidences à la caméra et des paroles simplistes sur les méandres de l’existence et le manque d’amour, la jeune Amy oscille entre des apparences futiles, souvent avinées, et une profonde clairvoyance d’un malaise viscéral. Elle sait pointer l’absence de son père, la soumission de sa mère, son auto-destruction et sa catharsis par le chant. Elle fait la distinction entre le masque public et sa vérité, jouant de cette frontière floue entre ce qui relève du privé et ce qui transpire sur scène et dans les tabloïds. Il est fascinant de voir et d’écouter son talent, en contraste totalement avec la décadence de ses consommations. Les deux prennent cependant leur source dans un même gouffre sentimental, un vertige animal devant la vie et son vide, qu’elle comprend instinctivement et remplit à tout prix de création. En plein succès, son sourire s’efface derrière l’ennui. Autant que son regard s’illumine de retomber dans les bras de son mauvais gars. In fine, elle revendique des droits sur cette vie qu’elle hait, prête à se l’ôter et à tuer du même coup son personnage, traîné dans la boue. Sa seule libération.

Noir et blanc pas juste dans l’esthétique, le documentaire choisit de défendre la vulnérabilité de la jeune femme, en proie à ses démons et à ceux qui, en position de la sauver, ont profité d’elle. Son paternel qui ne revient que pour faire de l’argent sur des tournées monstres qui la poussent dans le trou du surmenage. Son âme soeur dans le malheur et époux toxicomane Blake Fielder-Civil, dont un expert en désintox commentera que, confortable dans son héroïnomanie personnelle, le dit mari n’hésitera pas à flinguer leur sevrage de couple pour s’assurer qu’elle demeure son fournisseur. On la décrit particulièrement fragile et influençable, et pourtant dès qu’elle se retrouve seule, envahie par un désespoir noir, elle revit, chante et écrit, exutoires de ses douleurs incarnées. Ainsi elle produit ses deux albums Frank et Back to Black et leurs nombreux titres au succès retentissant et international (Rehab). Ou enregistre Duets II en duo avec son idole et maître du jazz Tony Bennett. Celui-là dira à l’annonce de sa mort qu’il a eu tort de ne pas la prévenir de « slowing down », parce qu’en grande parmi les Ella Fitzgerald, Billie Holliday et Sarah Vaugham, elle avait tant à enseigner au monde, et tant à faire rayonner par son incroyable voix. Et l’on regrette de concert que la jeune artiste n’ait pas trouvé protection auprès d’âmes plus sensibles et solides. Qu’un Fellini, par exemple, ne s’éprenne pas pour ses yeux maquillés à la Dolce Vita, ou qu’un grand couturier ne l’enferme dans une villa pour préserver la muse à l’écart des paparazzis.

Elle s’effondre à 27 ans, rejoignant ceux qui l’ont précédée au triste Club des 27 (Hendrix, Cobain, Joplin, Morrison). Consumée de l’intérieur, on ne peut qu’y lire un geste volontaire de mettre fin au supplice de devoir vivre pour faire résonner la musique. Tout au long de ce voyage chronologique, de sa réussite à sa chute, elle semble destinée à un avenir extraordinaire et déjà abîmé de ceux qui vivent tout trop intensément et vite. Une brûlée. Dès lors peu importe les moyens, l’alcool ou les multiples drogues violentes qu’elle s’inflige, la boulimie, toutes ces manifestations d’une dépression sévère dès toute jeune. Le film est toutefois très informatif sur ces ravages d’un quotidien dépravé, et le cercle vicieux des feux de la postérité, qui en font une bête traquée et la beauté délinquante qu’on observe dégringoler du haut de ses Grammy, trop convoités.

Flambée d’un génie jazz.