Champions du mensonge

RVCQ 2015 ./* La Petite Reine d’Alexis Durand-Brault, de nouveau à l’affiche à l’occasion des RVCQ 2015 (19 au 28 février)

La vérité, on l’apprenait au cours des derniers mois à l’occasion du dévoilement des bande-annonces des films Les Loups de Sophie Deraspe et Chorus de François Delisle, événements ouverture et clôture des RVCQ désormais dans les salles, ainsi que des multiples acclamations et récompenses et annonces de projets d’un Xavier Dolan plus que jamais en feu ou d’un Stéphane Lafleur qui se fait aussi discrètement que sûrement connaître outre-atlantique (par exemple à l’Actoral 2014 marseillais): le cinéma québécois vit un réveil fougueux, et 2015 prévoit d’excellents crus. Il est donc tout à l’honneur des derniers Rendez-vous du cinéma québécois que d’alimenter cette déferlante d’oeuvres fortes, poétiques, percutantes et réjouissantes, et de recueillir au passage les lauriers (belle affluence aux projections cette année) de contribuer à leur rayonnement prolongé sur grand écran. Parmi une panoplie de programmes de courts, de longs-métrages, de premières et de reprises, de documentaires, de classes de maîtres et autres activités professionnelles, il était nécessaire d’attraper, si ce n’était déjà fait, La Petite Reine d’Alexis Durand-Brault.

En ce qui concerne cette Petite Reine, la jeune cycliste québécoise Geneviève Jeanson au coeur de ce biopic captivant et critique, la vérité qui a éclaté au grand jour a retranché dans l’ombre cette championne promise, avec elle aux oubliettes le rêve de gloire collective dont l’auréolait son public et un débat plus profond sur l’étoffe des vainqueurs face à l’engouement qu’ils suscitent.

Le film n’y va pas par quatre chemins: dès la première scène, la jeune femme qui vient de se piquer illégalement, visitée par surprise par une brigade de dépistage antidopage, s’explose les veines de soluté pour camoufler les substances illicites. Coach ambitieux et manipulateur, parents aveuglés et protecteurs, et difficile concurrence pour s’affirmer à la tête d’une équipe de secondes professionnelles qui paieraient cher pour la première place sous les applaudissements. La pression est omniprésente. Et la demoiselle semble imperturbablement confiante et sûre d’elle, un poisson dans l’eau qu’importe les remous. Le surentraînement, les sacrifices, la méfiance constante et la vie brûlée. La solitude et le mensonge à perpétuité. Pour atteindre le sommet des podiums et y rester, ce n’est pas tant la qualité de l’EPO, son dosage ou sa fréquence qui feront la différence. La vraie victoire au départ, qui s’avère une terrible et définitive défaite, c’est d’accepter tout, à n’importe quel prix, pour y arriver.

Dans ce rôle de première et de perle rare, l’actrice Laurence Leboeuf – resplendissante au point que c’en est trop parfait – rayonne de la plus impeccable détermination et assurance qui ont propulsé la jeune athlète en tête de peloton, et l’ont condamnée tout aussi vite dans son jusque-boutisme. Il en faut sûrement, du cran, pour choisir une pareille discipline, réussir de tels exploits, bousiller son intégrité dans ce qu’elle a de plus authentiquement sportif: la loyauté de sa performance.

Sur ce point, accompagné par l’une des coscénaristes Sophie Lorain (aux côtés de Catherine Léger), le réalisateur Alexis Durand-Brault va lui-aussi droit au but. La Petite Reine est moins un film sur Geneviève Jeanson et sa trahison que sur les déclencheurs de son adulation puis sa condamnation publique, et peu importe le dopage ou l’erreur commise, ce qui fascine, c’est le mensonge. Le mensonge d’une championne, après tant d’investissement et d’obstination, le mensonge d’une société entière, si fière de se construire des héros, si offusquée et désolidarisée de leurs moyens de parvenir au top. En discussion d’après film, l’intervention du réalisateur fait mouche, d’abord lorsqu’il explique que nous sommes tous, à nos niveaux et plus nous visons haut, coupables de notre volonté de réussir et de tout ce que nous sacrifions pour, dans le déni; puis lorsqu’il évoque la vie reconstruite de Geneviève Jeanson, la trentaine maintenant et plus discrète que jamais, le trait tiré sur ses performances de jeunesse mais à jamais ensevelie sous les ruines salies et les blessures vives de son passé.

Alors qu’un spectateur relate l’avoir prise en flagrant délit d’isolement après une de ses éblouissantes victoires, prostrée, esseulée et vide, on reconnaît l’habilité du film à ne jamais tomber dans l’apitoiement en maintenant jusqu’à la toute fin les apparences vernies et foncièrement solides de la sportive professionnelle. Quand la seule échappatoire à l’impasse est de foncer violemment dans le mur qui fait face, quand reculer, abandonner ou admettre n’est plus une solution offerte. Le traitement de ce conte de fée aux revers frauduleux et décevants respecte une certaine simplicité de ton, et s’impose un rythme réparti entre plusieurs courses et interrogatoires qui évite la redondance des événements tout en saisissant avec tact la finesse des personnages pris dans l’engrenage du succès et de la dégringolade. Une incursion instructive dans le monde des championnats comme dans la réalité de toute figure hautement publique. Portée par une distribution juste et égale, autant dans sa naïveté que son hypocrisie.

Il n’y a rien de plus absurde que de ne pouvoir être fier des raisons de sa réussite. Comment gagner en trichant ? Pourtant La Petite Reine le rappelle simplement, comme il est facile et dangereux de se laisser prendre au jeu, et que la gloire et les bénéfices qui brillent, aussi aveuglants soient-ils, ne durent jamais qu’un temps. Une grande leçon défendue avec modestie et sans moralisation par un petit film, honnête et précis.

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