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Monthly Archives: March 2015

RVCQ 2015 33e édition ./* Les Loups de Sophie Deraspe, présenté en ouverture des RVCQ 2015 (19 au 28 février)

Les loups de mer, ceux qui vivent en meute, et les solitaires qui disparaissent au loin. Les Loups de Sophie Deraspe comble parfaitement les attentes hautes suscitées par sa bande-annonce et son intrigue intelligentes. Tout en lenteur et en apnée, le film pénètre les réalités nord-québécoises de la chasse prohibée, du quotidien en région éloignée, des liens familiaux à couteaux tirés ou tricotés serré. Il travaille surtout, avec une extrême pudeur et sans aucun jeu d’humour ou de métaphore, ce que peut signifier l’avènement d’être mère, à long terme, et l’abattement de se voir tout reprendre (vie, mari et enfants) par une autre mer qui se démonte et se venge de temps en temps. Avec un étrange regard qui bifurque vers la paternité en arrière-plan.

La région est magnifique et les plans contemplatifs desservent bien les paysages (Philippe Lavalette à la direction photo), tandis que les personnages, non moins parfaitement campés et abordés, sont cadrés de près avec d’importants contrastes flous / nets. Et quelle distribution : Evelyne Brochu, Martin Dubreuil, Gilbert Sicotte, Louise Portal. Les secondaires sont tout autant exceptionnels et essentiels. Des répliques fusent, qui ne seront pas répétées, d’autres mots hésitent ou restes tus. La bande sonore est folle, à la fois aquatique et silencieuse, hyperréaliste et nettoyée, un mélange d’immensité géographique et de vide intérieur (Frédéric Cloutier aux prises et Benjamin Viau au mixage). Tout cela sert de métaphore à la mise au point existentielle qu’une jeune femme de 26 ans présentée comme Elie vient chercher, seule et sans motif apparent, dans une communauté de pêcheurs isolée. Débarquée avec les légumes frais et aussi hors-saison maritime qu’eux, la Montréalaise ne peut que détoner aux yeux des habitants, qu’elle respecte et séduit pourtant, tout en discrétion, autant qu’elle semble les épier. Il en va de même pour ses hôtes qui ne sont ni mauvais ni tout bons, et la surveillent, la défient, l’adoptent ou la soupçonnent, tout d’un même élan insulaire.

Le pourquoi du comment de sa présence ne tarde pas à se faire connaître du spectateur, bien qu’il reste un secret dans le temps réel. Se faire connaître ? Se faire comprendre serait plus juste. Sophie Deraspe distille les clés au fur et à mesure, sans trop de sous-entendus ni de paraphrases, mais avec assez de mâchouille et d’idiomes authentiques pour qu’on en échappe. Et de filet en hameçon, on se construit un récit de non-dits et d’aspérités possibles sur lesquelles ces vies ont pu achopper, les unes en se croisant, sombrant ou s’écartant des autres.

Pour la dernière séquence de dix minutes, la lentille se disperse, fouille où s’amarrer, la joue imparfait, parce qu’il faut bien la jouer, la fin des choses. Et qu’elle n’a pas à être parfaitement tournée, en réalité. Jusqu’à ce plan fixe ultime qui persiste au-delà du générique et du dénouement. Elle est attachante cette gamine à la poursuite de ses origines, dont la quête, mise en contexte, s’explique sur tous les plans: la maman militante, l’avortement, le gouffre libre et désabusé de l’entre 20-30, le mutisme paternel terriblement présent. Ils sont tous touchants, ces femmes et ces hommes dévoués, échoués, qui s’acharnent pour gagner leur pain, protéger leur région, à leur façon et en y mettant les mains. Elle est correcte et complexe cette façon de montrer sans juger, et de juger dans les deux directions sans prendre une position définitive: pour ou contre, tout le monde l’a été ou pourrait l’être. Ces allusions à la consanguinité autant qu’aux mauvaises influences de l’urbanisation, à la violence macho, aux couraillages de jupons, à nos quotidiens de ville à la con. D’une maturité passionnante. Tout comme il est percutant de vérité d’observer Elizabeth dans la force et l’obstination inépuisable de son âge, alors qu’en frôlant à peine sa faiblesse (soit l’absence paternelle) elle s’effondre sans résistance. Au pied de l’innocence.

Il paraitrait qu’en comparaison des précédents objets de la réalisatrice (Rechercher Victor Pellerin, Les signes vitaux), Les Loups fricote moins à la frontière de ce qui est avéré ou non. Il est vrai qu’on sait, et que certaines scènes insistent à mettre des mots au moins une fois, peut-être trop. Mais il est probable que sans elles, comme sans les premières notes sonores dramatiques qui jettent d’office le doute et le drame sur le hasard de cet exil soudain, le film marchait moins. De sorte qu’il fallait insister sur ce qui se tramait. Sophie Deraspe démontre qu’elle tient habilement les cartes en main pour déjouer l’itinéraire – simple et sensé, deux qualités – du scénario. À elle de jouer, en s’aventurant à nouveau en zones périphériques de la banalité. Le profil Amina (Esperamos Films) gagne l’écran montréalais le 10 avril (Excentris, pour ceux qui l’ont manqué aux RVCQ car complet).

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RVCQ 2015 ./* La Petite Reine d’Alexis Durand-Brault, de nouveau à l’affiche à l’occasion des RVCQ 2015 (19 au 28 février)

La vérité, on l’apprenait au cours des derniers mois à l’occasion du dévoilement des bande-annonces des films Les Loups de Sophie Deraspe et Chorus de François Delisle, événements ouverture et clôture des RVCQ désormais dans les salles, ainsi que des multiples acclamations et récompenses et annonces de projets d’un Xavier Dolan plus que jamais en feu ou d’un Stéphane Lafleur qui se fait aussi discrètement que sûrement connaître outre-atlantique (par exemple à l’Actoral 2014 marseillais): le cinéma québécois vit un réveil fougueux, et 2015 prévoit d’excellents crus. Il est donc tout à l’honneur des derniers Rendez-vous du cinéma québécois que d’alimenter cette déferlante d’oeuvres fortes, poétiques, percutantes et réjouissantes, et de recueillir au passage les lauriers (belle affluence aux projections cette année) de contribuer à leur rayonnement prolongé sur grand écran. Parmi une panoplie de programmes de courts, de longs-métrages, de premières et de reprises, de documentaires, de classes de maîtres et autres activités professionnelles, il était nécessaire d’attraper, si ce n’était déjà fait, La Petite Reine d’Alexis Durand-Brault.

En ce qui concerne cette Petite Reine, la jeune cycliste québécoise Geneviève Jeanson au coeur de ce biopic captivant et critique, la vérité qui a éclaté au grand jour a retranché dans l’ombre cette championne promise, avec elle aux oubliettes le rêve de gloire collective dont l’auréolait son public et un débat plus profond sur l’étoffe des vainqueurs face à l’engouement qu’ils suscitent.

Le film n’y va pas par quatre chemins: dès la première scène, la jeune femme qui vient de se piquer illégalement, visitée par surprise par une brigade de dépistage antidopage, s’explose les veines de soluté pour camoufler les substances illicites. Coach ambitieux et manipulateur, parents aveuglés et protecteurs, et difficile concurrence pour s’affirmer à la tête d’une équipe de secondes professionnelles qui paieraient cher pour la première place sous les applaudissements. La pression est omniprésente. Et la demoiselle semble imperturbablement confiante et sûre d’elle, un poisson dans l’eau qu’importe les remous. Le surentraînement, les sacrifices, la méfiance constante et la vie brûlée. La solitude et le mensonge à perpétuité. Pour atteindre le sommet des podiums et y rester, ce n’est pas tant la qualité de l’EPO, son dosage ou sa fréquence qui feront la différence. La vraie victoire au départ, qui s’avère une terrible et définitive défaite, c’est d’accepter tout, à n’importe quel prix, pour y arriver.

Dans ce rôle de première et de perle rare, l’actrice Laurence Leboeuf – resplendissante au point que c’en est trop parfait – rayonne de la plus impeccable détermination et assurance qui ont propulsé la jeune athlète en tête de peloton, et l’ont condamnée tout aussi vite dans son jusque-boutisme. Il en faut sûrement, du cran, pour choisir une pareille discipline, réussir de tels exploits, bousiller son intégrité dans ce qu’elle a de plus authentiquement sportif: la loyauté de sa performance.

Sur ce point, accompagné par l’une des coscénaristes Sophie Lorain (aux côtés de Catherine Léger), le réalisateur Alexis Durand-Brault va lui-aussi droit au but. La Petite Reine est moins un film sur Geneviève Jeanson et sa trahison que sur les déclencheurs de son adulation puis sa condamnation publique, et peu importe le dopage ou l’erreur commise, ce qui fascine, c’est le mensonge. Le mensonge d’une championne, après tant d’investissement et d’obstination, le mensonge d’une société entière, si fière de se construire des héros, si offusquée et désolidarisée de leurs moyens de parvenir au top. En discussion d’après film, l’intervention du réalisateur fait mouche, d’abord lorsqu’il explique que nous sommes tous, à nos niveaux et plus nous visons haut, coupables de notre volonté de réussir et de tout ce que nous sacrifions pour, dans le déni; puis lorsqu’il évoque la vie reconstruite de Geneviève Jeanson, la trentaine maintenant et plus discrète que jamais, le trait tiré sur ses performances de jeunesse mais à jamais ensevelie sous les ruines salies et les blessures vives de son passé.

Alors qu’un spectateur relate l’avoir prise en flagrant délit d’isolement après une de ses éblouissantes victoires, prostrée, esseulée et vide, on reconnaît l’habilité du film à ne jamais tomber dans l’apitoiement en maintenant jusqu’à la toute fin les apparences vernies et foncièrement solides de la sportive professionnelle. Quand la seule échappatoire à l’impasse est de foncer violemment dans le mur qui fait face, quand reculer, abandonner ou admettre n’est plus une solution offerte. Le traitement de ce conte de fée aux revers frauduleux et décevants respecte une certaine simplicité de ton, et s’impose un rythme réparti entre plusieurs courses et interrogatoires qui évite la redondance des événements tout en saisissant avec tact la finesse des personnages pris dans l’engrenage du succès et de la dégringolade. Une incursion instructive dans le monde des championnats comme dans la réalité de toute figure hautement publique. Portée par une distribution juste et égale, autant dans sa naïveté que son hypocrisie.

Il n’y a rien de plus absurde que de ne pouvoir être fier des raisons de sa réussite. Comment gagner en trichant ? Pourtant La Petite Reine le rappelle simplement, comme il est facile et dangereux de se laisser prendre au jeu, et que la gloire et les bénéfices qui brillent, aussi aveuglants soient-ils, ne durent jamais qu’un temps. Une grande leçon défendue avec modestie et sans moralisation par un petit film, honnête et précis.