Une animation qui leur ressemble

SOMMETS DU CINÉMA D’ANIMATION 2014 13e édition ./* Panorama étudiant Québec/Canada

Des doutes envers l’avenir de l’animation d’ici ? Quelques réticences à s’intéresser aux travaux d’étudiants et une préférence a priori pour les sélections internationales ? Le Panorama étudiant Québec/Canada présenté dans le cadre des Sommets du cinéma d’animation a de quoi faire changer d’avis, avec près de 30 très courtes formes, toutes avec leurs attraits particuliers et fièrement défendus. L’enchaînement défile à un rythme intense mais aéré, et chaque capsule semble répondre à la consigne de l’exercice de style, à la technique ciblée et menée à bout. Aussi brèves soient-elles, ces visites éclair dans des univers marquants démontrent une richesse d’idées, une ambition visuelle, un souci du genre narratif de la nouvelle. Minuscules démonstrations en rafale de bien des talents à développer, et découvrir bientôt, plus affirmés encore, en compétition. Autre remarque: en plus de l’éventail de supports, de dessins et de lignes esthétiques à répertorier dans son anthologie de la création animée, ce programme offre une large variété de travaux sonores – compos, bruitages, trame électro et plus rarement musiques existantes – pouvant accompagner, souligner et pimenter l’image.

On vieillit, on dérive, et on déprime aussi. Plusieurs courts ne font qu’une bouchée de nos sociétés en profonde dépression, qu’elle soit économique, sociale, intime. Et ils font partie des bons et plus percutants tableaux de cette promo. La palme revient à Blobby de Laura Stewart de l’Université Concordia. Sa marionnette de vieux tricot beige est un monsieur âgé et seul qui se réveille avec, à ses côtés, un tas de boue grise prenant de plus en plus de place et polluant son quotidien. Sa peine lui joue des tours, jusqu’à ce qu’il l’accepte, et accueille sa solitude en nourrissant le souvenir de temps plus heureux et colorés. Bien pensé et réalisé, sans excès.  +  De Concordia aussi, Daniel Sterlin-Altman imagine la drôle d’histoire Headstrong, celle d’une jeune femme qui, faisant preuve d’une détermination rigolote et d’un sens pratique à tout défier, n’en fait qu’à sa tête pour tout réaliser: ouvrir des portes, découper des bouchées, enfoncer des clous. Un comportement borné et surhumain qui semble toutefois bien fonctionner, à part qu’il déplaît à son entourage sonnant l’alerte psychiatrique, pour qu’elle se mette au diapason commun d’utiliser ses mains. Transposition physique du mode de fonctionnement bélier, à socialiser.  +  Petit bijou offert par Jaime Giraldo de la Vancouver Film School, Religatio dresse le portrait d’une communauté de chiures dégoulinantes dans laquelle se distinguent des altruistes, des familles, ceux qui n’hésitent pas à en écraser d’autres et de simples moutons. Système collectif confronté à l’instinct individualiste de survie, ce noir et blanc ultra épuré et humoristique suppure de vérités montrées dans leur plus unicellulaire appareil.

Des excursions un peu plus dépaysantes ? Sur une musique et un décor arabisants, Empire détone. Travail collectif d’étudiants de Concordia (Alex Langlois + Julie Lefaivre + Dimitri Néron + Martin Paré), ce coup d’oeil efficace sur la pêche locale enlaidit le devenir de l’activité vitale à mesure que le progrès s’affirme, que l’architecte impérial avance ses plans et que les monuments s’érigent sur la côte. Critique droit au but de l’appauvrissement par la course à l’opulence. Un pêcheur modeste et heureux se retrouve ainsi condamné à déserter le marécage gris, car le règne de l’argent ne fait pas bon ménage avec les bonheurs simples des honnêtes gens. Une métaphore de qui hameçonne le gros poisson ?

Moins dans la misère économique que la misère humaine, Circus de Simon Vézina (Université Laval) est un bel essai stylistique sis au fond d’une boutique sombre: un homme reçoit une invitation à une adresse inconnue qui lui défrise les moustaches. Pomponné il s’y rend, et devra dès lors assumer la virilité, ou la cruauté, de son passé de dompteur de cirque. La vengeance de l’ours n’a rien de domestiqué.  +  Cette fois-ci plongeon sous les mers: avec La dérive, de Sindre Ulvik Péladeau (Concordia). Intérieur confortable dans cité lacustre, parfait pour deux et sofa intégré devant la télé. Il se lève et de quelques bulles va voir dehors, y aperçoit les mêmes annonces qu’au poste, rentre et se rassied. Elle n’a pas bougé. Mine de rien vient de se jouer là un drame typiquement nord-européen dans son silence et sa lenteur inactive, transposé à l’ère du tout-est-possible et rien-n’est-nouveau, mais restons hyper-connectés. Malgré vous, vous y repenserez bientôt, et c’est subtilement inquiétant, sournois.  +  Enfin Fallow, tourné dans cette ville désertée de Stelburne (il faut l’avoir vécu), en friche, au dynamisme agricole grillé sur tige. Deux personnages y font office de mannequins de cire, probablement un travailleur et une waitress dans leur genre, et par leur prostration et routine quotidienne réduite au minimum (un café, une cigarette), ils créent parfaitement le contraste avec ce qui reste. Car dans ce no-man’s-land imaginé par Breanna Cheek d’Emily Carr University, il n’y a pas rien, tout tourne à vide (le ventilateur, la tasse fumante, les reflets dans la vitre et peut-être une girouette au vent). Le vide c’est différent, ça parle silencieusement pour tout ce qui fût.

Plusieurs élèves sont demeurés dans des formes de cartoon assez classiques. Christopher Noël de l’Université Laval a par exemple conçu une sortie de pêche aux rebondissements prévisibles dès lors que s’exerce une Tension sur le fil.  +  Dans la même veine, Vompt Attaque! de Jérémie Locas (Cégep du Vieux-Montréal) mise sur l’action à outrance et la surenchère de gros monstres méchants dans un genre interplanétaire et super-héros assez maîtrisé.  +  Du même Cégep et toujours dans un dessin caricatural, Karma de Jessie Lemelin se démarque par un fil humoristique à l’enfilade de déboires infligée au méchant, puisqu’il s’agit d’un voleur du bijou d’une cartomancienne qui se voit puni par le sort des cartes: foudre, piano tombé du ciel, etc. Déjà s’installe une double lecture du court, menant en parallèle une réflexion de base sur les outils et possibilités de l’animation dont il est fait.  +  En introduction de programme, c’est Mauvaise étoile de leur collègue Camille Perreault qui s’approprie de façon un peu plus réaliste le dessin animé populaire et lui donne des allures de conte urbain moderne. Jeune, son récit est attendu: deux adolescents mornes s’illuminent à la vue l’un de l’autre, juste avant que les portes du métro ne se renferment sur leurs retrouvailles improbables. Poisse et mésaventure solitaire d’aujourd’hui, sous un luminaire qui lui même démissionne.

En contrepartie, d’autres étudiants ont exploré des pistes moins fréquentées, dans une volonté visible de distinction et d’innovation. Pour exemple Learning to Draw, typique DIY anglophone sur les techniques et les satisfactions affranchies du dessin à la main.  +  Aussi le recherché La dernière danse sur la Main d’Aristofanis Soulikias sur l’historique artistique et urbanistique de la fameuse Main de Montréal.   +  Également Spectrum, une virée dans le jeu vidéo avec un héros défiant une contrée peuplée de méchants sorciers afin de replacer dans la mosaïque évolutionniste la pièce contenant l’homme. Celui-là même qui devra reprendre le flambeau de sa course-poursuite à travers un temps immémorial et sans fin.  +  Le Banc : étude intéressante mais tellement vue déjà sur la ségrégation. Un seul accessoire occupant l’écran, un banc. Qui plus gros l’occupe, qui l’occupe moque, qui trébuche devant se ridiculise à encore plus petit qu’il n’est déjà. Mais se révolte plus grand que l’offense et déloge le dominant du banc. Afin d’y prendre place et de répéter fatalement cette loi animale du plus fort. Et ainsi de suite. Pas assez d’excentricité graphique pour compenser la prévisibilité du discours.  +  Quant à Traditional Healing de Raymond Caplin, dans le cadre du précieux Wapikoni Mobile, c’est différent. Une femme se rend dans un bois, un bois trop proche de la ville, desséché de son manque d’air, arrosé par ses évacuations. La nature morte qui l’entoure reprend pourtant vie et couleurs à mesure que sa danse réveille en tapant du pied le sens de la terre. Ça paraît enfantin et simpliste, ça ne manque pas d’enseignement, ne serait-ce que pour faire fleurir un paysage en animation.

Au rang des scènes plantées au milieu de nulle part, Construction d’Alison James (University of Manitoba) opte pour un plateau statique : un jardin privé entourant une piscine, un cabanon et quelques buissons, sur lequel jonchent les bières vides et autres indices d’un party bien arrosé. Les protagonistes apparaissent dans diverses situations, d’abord immobiles puis l’un après l’autre animés par le discours de jeunes filles se rappelant, avec difficulté, le vrai et le faux de ce qu’il s’est passé. Avant de disparaître de la même façon, signant la fin de la fête. Joli « tout le monde flirte ensemble et ment », décadent et futile.  +  Reprenant des ingrédients identiques ponctués d’un pareil franc-parler un peu vulgaire, That Bitch Becky de Rebecca Rochon (Emily Carr University) annonce plus clairement sa couleur. Intérieur soirée avec bols de chips, alcool et divan, les leçons de pétasserie règnent entre ces insectes à la taille de guêpe anorexique, à l’appétit sexuel de mante-religieuse ou au dard brandi de moustique excité. La voix off commentant des arrêts sur image est assez limitée, aux répliques toutefois piquantes.

D’un autre genre mais là encore dans un décor planté, celui d’une maison de poupée en coupe, filmé en plans 3D tournants, Evelyne est une digression sur ce prénom répété à l’amnésie, par une jeune infirmière dont le logis familial referme des souvenirs d’elle enfant et son image de vieille femme errant dans le désordre de sa démence. Réalisé par Rebecca St-John de Concordia, cet essai sur la mémoire s’organise autour d’éléments simples, qui font écho au récent spectacle Dans ma maison de papier, j’ai des poèmes sur le feu (Coups de théâtre 2014).  +  On retrouve d’ailleurs l’accessoire clé de ce spectacle, les souliers d’enfance, dans la proposition Éphémère de Monica Carolina Chen (Université Concordia), où la sénilité perd une fois de plus pied entre la réalité, l’hallucination et les scènes du passé.  +  Troisième réflexion sur le sujet, Unordinary journey in an ordinary day de Yoshino Aoki (de Concordia encore) poursuit une allégorie plus évocatrice de la vie qui voyage, fleurit et s’évanouit comme une musique. Métaphore riche et enjovélie de ces airs inoubliables qui réveillent parfois la mémoire et des moments forts de nos vies.

Aussi présentés dans ce complet panorama: Plugin de Sergio Di Bitetto (Vancouver Film School) + Hollow de Catheirne Dubeau (Université Concordia) + Illusion de Laurence Grégoire (Collège de Bois-de-Boulogne) + The Cave de Marie-Josée Doutre (Université Concordia) + Collision de Jeremy Berger (Collège de Bois-de-Boulogne) + Windsor 3:10 de Louis Roy (qui ne devrait pas se retrouver là vu sa qualité, mais la fin de programme, c’est toujours pénalisant… Tro’z’injuste). Pas que ceux-ci soient des mal-aimés ou mal-notés… Ils sont victimes du manque de temps et doivent être fiers de s’être rendus jusque-là. Non moins convaincants si ce ne sont des détails qui pourraient être réglés en se confrontant une ou deux fois aux critiques – constructives – d’un public.

À tous. Merci !

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