Plus si affinités

SOMMETS DU CINÉMA D’ANIMATION 2014 13e édition ./* Compétition internationale Programme 2

Fraîchement arrivés de Québec où ils étaient présentés la fin de semaine dernière, les 13e Sommets du cinéma d’animation occupent la Cinémathèque québécoise de Montréal depuis mercredi et jusqu’à dimanche, dans une ambiance définitivement festive, conviviale et passionnée. Cette année encore sont proposés une variété de programmes de courts, sélections internationale et Québec/Canada, panoramas étudiants et rétrospectives de maîtres – dont les japonais Ôfuji Noburô et Masaoka Kenzô, l’incontournable Norman McLaren ainsi que le Londonien Robert Morgan, spécialiste réputé de l’animation d’horreur – complétés de multiples activités éducatives, de réseautage, d’exposition et de partage. Premier rendez-vous avec les animations en compétition internationale du programme 2 (de 3): un éventail solide et varié, dont même les propositions moins accessibles suscitent l’intérêt. Des préliminaires plutôt sexys et prometteurs. (Parions que le prix du jury en fait partie. Pour moi: Laznia !)

Pris qui croyait prendre

De Lettonie, Edmunds Jansons apporte le souffle glacial et surtout rafraîchissant d’Isle of Seals, une animation presque documentaire sur un coin nordique où des chasseurs de phoques pratiquent leur art martial et assurent leur survie, en toute impunité, à l’abri des regards. Jusqu’à ce qu’un curieux photographe accoste la banquise en quête d’un paysage dont l’action surprise briserait la monotonie. Aussi brève et géométrique soit-elle (dans le genre de l’illustrateur Benoît Tardif), cette construction est hautement efficace dans ses pieds de nez (le bras si long qu’il revient chatouiller par en arrière) et ses crocs en jambe (des bonshommes à la rigidité playmobil toutefois armés de membres spaghettis). Bande-annonce alternative au tant attendu Les loups de Sophie Deraspe annoncé en ouverture des RVCQ hivernales de 2015 ?

Faire l’avion

Les célèbres époux Olga et Priit Pärn imaginent le retour à pied de trois aviateurs en manque de leurs dulcinées respectives dans le réjouissant Pilots on the Way Home (Le retour des aviateurs). Agrémenté d’une musique jazzée et de rebondissements marrants joliment dessinés, leur périple séduit surtout par ce qu’ils cachent dans leurs valises et leurs pantalons de fantasmes grivois aux arrondis avenants. En effet, les formes incongrus de leurs trois mallettes ne sont pas d’origine instrumentale, sinon à l’image complète d’une femme de rêve, du genre poupée gonflable à chair bien humaine. Aussi, lorsque la nuit se fait longue et sombre, le gagnant d’un tirage rituel à la courte paille remporte le gros lot des seins et fesses raboutés en un seul beau morceau. Et place aux positions et pratiques les plus exotiques, du cabaret pulpeux au Kâmasûtra acrobatique, chacun divertissant sa solitude au gré de ses pensées et transpositions de sa propre femme attendant à la maison.

L’humour de cette composition emprunte aux déclinaisons classiques du trio de brigands, le tout revisité d’une généreuse libido virile. L’appétit sensuel s’en sort avec belle mine et bonne conscience tant ces trois esprits typiquement masculins ne sont pas mal tournés, mais plein de bonnes intentions fidèles envers leurs moitiés. C’est du moins ce qu’entend montrer leur dénigrement des offres de la maison de passe, et leur excitation à l’approche de la maison. Joli voyage dans l’illustration sexuelle aux charmes ethniques.

Frère misère et Soeur malheur

Tu ressembles à moi (You look like me) est à l’origine un texte de Paule Marier, passé entre plusieurs mains (mise en musique de René Lussier), sur les ondes de CBC (Jim Corcoran), et de l’anglais au français avant de trouver à l’écran des yeux et des coeurs pour l’incarner (Pierre Hébert). Partant d’une photo de fait divers, le court et la chanson-poème qui le trame évoquent le regard de jeunes abîmés par la vie, frères de misère et soeurs de malheur. Façon « Salut à toi » des Bérus, cet hymne à la compassion tisse une solidarité entre tous ces prénoms écorchés par le viol, la dépression, la pauvreté, la guerre, les conflits, la peur et la souffrance. Cri du coeur contre l’indifférence. On repense à ces enfants innocents condamnés par le bal de vieux malades qui se joue à l’ambages, de Renaud, aux clichés historiques de National Geographic des yeux persans aux corps napalmés. Et l’on se dit que si chaque année la prestigieuse compétition photographique mondiale, le World Press Photo, renouvèle son palmarès d’émotions figées pour l’éternité, ce n’est pas seulement que l’actualité propose une suroffre d’images, mais aussi que celles-ci ne manquent pas de sujets percutants ni n’ont perdu leur pouvoir de rejoindre les gens, même pris dans des réalités aux antipodes.

« Je t’ai croisé, seulement croisé, dans la rue, dans le métro, ou bien je t’ai vu, je t’ai seulement vu, à la télé, dans les journaux, j’ai lu ta vie, vu des photos, je t’ai vu passer, seulement passé, mais tes deux yeux me sont restés, ils me disaient: “Petit frère, petite soeur, tu ressembles à moi”. »

De l’autre côté du bain

Ce court-métrage est sans doute l’un des plus attrayants pour la simplicité de sa facture, l’originalité sans fioritures de son histoire et sa portée symbolique très perméable à toute lecture. Du jeune et prometteur réalisateur polonais Tomek Ducki, Laznia (Bains) s’égrène comme un poème pour enfants imprimé dans la mémoire d’une vieille personne, une ode à la mémoire et à l’espoir, qu’on souhaite tous deux d’une éternelle jeunesse.

Retrouvant à la piscine sa compagne de nage quotidienne, une dame âgée, un peu ronde dans son costume démodé, entame un crawl encore assez gracieux et libérateur. Faisant équipe, l’une en bleu l’autre en rouge, elles renouent dans l’eau avec l’apesanteur de leurs belles années, jusqu’à atteindre, intact, le piquant de la compétition et la fierté de pleine forme physique. Le jeu de bain et âges inversés, qui les fait émerger dans un bassin olympique sous les applaudissements émerveillés du public, est d’une touchante naïveté et d’une esthétique aquarelle renversante. Parce que l’on a tous eu (ou que l’on aura tous) l’âge à l’envers de ses parents, un siècle à deux, et le rêve de compter les ans en rajeunissant à chaque printemps. Déjà joliment récompensé.

Partie du décor

Petite étude de d’intérieur sud-coréen somme toute assez banal, Man on the Chair de Dahee Jeong s’intitule comme un tableau dans un musée, état sédimentaire voire immobile qui mène son personnage principal, de calibre sumo, à des questions et des angoisses existentielles concernant sa propre réalité humaine ou sa transformation mimétique en élément du mobilier, moins branlant encore qu’un verre d’eau, une table bancale ou la chaise qui le supporte. Cette mise en abîme graphique propage quelques sueurs froides et vertiges quant à l’impact d’un design non Feng shui sur l’organisation de notre quotidien et notre perception de la vie.

Un Cheval De Troie Quatre Cinq

Sur le principe des illustrations du mouvement décomposé d’Eadweard Muybridge, Horse du réalisateur chinois Jie Shen décortique cinq temps d’une séquence dont on découvre le vrai sens de l’action à mesure que les images principales cèdent leur place à leur face cachée. La morale de l’événement se complique de tours de magie, plans d’agression, déguisements qui trompent sa première lecture.

Décrocher la Lune

Réalisé par les Britanniques Ainslie Henderson et Will Anderson, ces Monkey Love Experiments ne sont pas séduisants au premier abord, mêlant des images de laboratoire scientifique et de reportage télévisé à des poupées et chimpanzés en cage aux yeux ahuris. Déconstruit en plans à la chronologie remaniée, ce court dévoile progressivement ses clés et attendrit d’une histoire d’amour d’impossible, d’un rêve d’astronaute irréalisable, d’expérimentations folles sur les comportements simiesques. Si les singes avaient marché sur la Lune, on tournerait peut-être La planète des hommes.

La femme-boisson

Soif de Michèle Cournoyer a été présenté en ouverture avec le long-métrage Rocks in My Pockets de l’américaine Signe Baumane, et constituait un rendez-vous attendu de cette année 2014 en animation québécoise. Une femme se revisite à différents âges, de la petite enfance à la maturité, en illustrant la place qu’a pris l’alcool dans son existence, son corps, sa pensée et la vision d’elle-même. Les bouteilles et leur liquide composent une métaphore illustrée qui rassemble toutes les sensations et images: se noyer, être vide, s’avaler, se liquéfier. Tout en dessins noirs et blancs à l’encre, cette décomposition lente de l’estime de soi maintient un équilibre fragile entre les ravages de la consommation et l’échappatoire léger et éphémère de l’ivresse. Une poésie que seule permet l’animation, mais qui, dans le fond, rappelle des campagnes de santé publique et prévention en toxicomanie, qui opposaient les rêves de jeunesse, de beauté et de séduction à la réalité moins glamour du « Tu t’es vu(e) quand t’as bu ? ». C’est le retour des Nez rouges !

À souligner: le générique de cette parenthèse aussi aquatique qu’alcoolique mentionne plusieurs noms qui confirment la qualité du projet et de l’équipe de réalisation, dont Olivier Calvert à la conception sonore (qui a également signé le son du dernier Olga et Priit Pärn au même programme), la voix éthérée d’Émilie Laforest (de Forêt) en finale, ainsi qu’une participation d’Ottoblix (il me semble).

Feues vieilles branches

D’un type dessin animé plus classique, le Suisse Nils Hedinger joue la carte du jeu de mots et de l’humour mesquin, alors que son court Timber fait feu de tout bois pour réchauffer l’atmosphère. À l’orée d’une forêt menacée par les bûcherons, un paquet de branches taillées se rejoignent, grelottantes, à la merci du froid, de la nuit et du vent. Leur initiative de rassemblement solidaire autour d’un feu de joie vire en un irrémédiable carnage cannibale.

Germinaison

La réalisatrice croate Petra Zlonoga offre avec Glad (Faim) une création toute en suggestion et enchaînement d’images autour de l’idée de graine, de germinaison, de descendance et de transmission du désir. Superposant trois mondes, l’un de floraison, l’autre d’éclosion, et celui principal de l’attirance humaine, elle illustre à merveille la naissance d’un projet amoureux et d’enfantement entre deux êtres. Tandis que la femme fertile bourgeonne de l’intérieur, l’homme grandit en se plaçant derrière elle et la protège. Leurs deux corps s’emplissent d’une nature en harmonie et en communication directe avec le monde qui les entoure, et ensemble ils forment ce nid douillet familial prêt à accueillir la vie. Illustrations d’une sensibilité douce et tendre.

Amours hippopotames

Hipopotamy, réalisé par Piotr Dumala (Pologne), est sans doute l’un des morceaux les plus durs à avaler de la série. Outre son esthétique léchée: des personnages blancs dans un lac noir, nus de femmes, hommes et enfants se baignant, son propos brutal fait difficilement l’unanimité – mettre en scène l’accouplement et la perpétuation de l’espèce humaine selon le système propre aux hippopotames.. De la copulation pas dans la dentelle, et une conception plutôt contestable de la procréation.

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