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Monthly Archives: December 2014

SOMMETS DU CINÉMA D’ANIMATION 2014 13e édition ./* Panorama étudiant Québec/Canada

Des doutes envers l’avenir de l’animation d’ici ? Quelques réticences à s’intéresser aux travaux d’étudiants et une préférence a priori pour les sélections internationales ? Le Panorama étudiant Québec/Canada présenté dans le cadre des Sommets du cinéma d’animation a de quoi faire changer d’avis, avec près de 30 très courtes formes, toutes avec leurs attraits particuliers et fièrement défendus. L’enchaînement défile à un rythme intense mais aéré, et chaque capsule semble répondre à la consigne de l’exercice de style, à la technique ciblée et menée à bout. Aussi brèves soient-elles, ces visites éclair dans des univers marquants démontrent une richesse d’idées, une ambition visuelle, un souci du genre narratif de la nouvelle. Minuscules démonstrations en rafale de bien des talents à développer, et découvrir bientôt, plus affirmés encore, en compétition. Autre remarque: en plus de l’éventail de supports, de dessins et de lignes esthétiques à répertorier dans son anthologie de la création animée, ce programme offre une large variété de travaux sonores – compos, bruitages, trame électro et plus rarement musiques existantes – pouvant accompagner, souligner et pimenter l’image.

On vieillit, on dérive, et on déprime aussi. Plusieurs courts ne font qu’une bouchée de nos sociétés en profonde dépression, qu’elle soit économique, sociale, intime. Et ils font partie des bons et plus percutants tableaux de cette promo. La palme revient à Blobby de Laura Stewart de l’Université Concordia. Sa marionnette de vieux tricot beige est un monsieur âgé et seul qui se réveille avec, à ses côtés, un tas de boue grise prenant de plus en plus de place et polluant son quotidien. Sa peine lui joue des tours, jusqu’à ce qu’il l’accepte, et accueille sa solitude en nourrissant le souvenir de temps plus heureux et colorés. Bien pensé et réalisé, sans excès.  +  De Concordia aussi, Daniel Sterlin-Altman imagine la drôle d’histoire Headstrong, celle d’une jeune femme qui, faisant preuve d’une détermination rigolote et d’un sens pratique à tout défier, n’en fait qu’à sa tête pour tout réaliser: ouvrir des portes, découper des bouchées, enfoncer des clous. Un comportement borné et surhumain qui semble toutefois bien fonctionner, à part qu’il déplaît à son entourage sonnant l’alerte psychiatrique, pour qu’elle se mette au diapason commun d’utiliser ses mains. Transposition physique du mode de fonctionnement bélier, à socialiser.  +  Petit bijou offert par Jaime Giraldo de la Vancouver Film School, Religatio dresse le portrait d’une communauté de chiures dégoulinantes dans laquelle se distinguent des altruistes, des familles, ceux qui n’hésitent pas à en écraser d’autres et de simples moutons. Système collectif confronté à l’instinct individualiste de survie, ce noir et blanc ultra épuré et humoristique suppure de vérités montrées dans leur plus unicellulaire appareil.

Des excursions un peu plus dépaysantes ? Sur une musique et un décor arabisants, Empire détone. Travail collectif d’étudiants de Concordia (Alex Langlois + Julie Lefaivre + Dimitri Néron + Martin Paré), ce coup d’oeil efficace sur la pêche locale enlaidit le devenir de l’activité vitale à mesure que le progrès s’affirme, que l’architecte impérial avance ses plans et que les monuments s’érigent sur la côte. Critique droit au but de l’appauvrissement par la course à l’opulence. Un pêcheur modeste et heureux se retrouve ainsi condamné à déserter le marécage gris, car le règne de l’argent ne fait pas bon ménage avec les bonheurs simples des honnêtes gens. Une métaphore de qui hameçonne le gros poisson ?

Moins dans la misère économique que la misère humaine, Circus de Simon Vézina (Université Laval) est un bel essai stylistique sis au fond d’une boutique sombre: un homme reçoit une invitation à une adresse inconnue qui lui défrise les moustaches. Pomponné il s’y rend, et devra dès lors assumer la virilité, ou la cruauté, de son passé de dompteur de cirque. La vengeance de l’ours n’a rien de domestiqué.  +  Cette fois-ci plongeon sous les mers: avec La dérive, de Sindre Ulvik Péladeau (Concordia). Intérieur confortable dans cité lacustre, parfait pour deux et sofa intégré devant la télé. Il se lève et de quelques bulles va voir dehors, y aperçoit les mêmes annonces qu’au poste, rentre et se rassied. Elle n’a pas bougé. Mine de rien vient de se jouer là un drame typiquement nord-européen dans son silence et sa lenteur inactive, transposé à l’ère du tout-est-possible et rien-n’est-nouveau, mais restons hyper-connectés. Malgré vous, vous y repenserez bientôt, et c’est subtilement inquiétant, sournois.  +  Enfin Fallow, tourné dans cette ville désertée de Stelburne (il faut l’avoir vécu), en friche, au dynamisme agricole grillé sur tige. Deux personnages y font office de mannequins de cire, probablement un travailleur et une waitress dans leur genre, et par leur prostration et routine quotidienne réduite au minimum (un café, une cigarette), ils créent parfaitement le contraste avec ce qui reste. Car dans ce no-man’s-land imaginé par Breanna Cheek d’Emily Carr University, il n’y a pas rien, tout tourne à vide (le ventilateur, la tasse fumante, les reflets dans la vitre et peut-être une girouette au vent). Le vide c’est différent, ça parle silencieusement pour tout ce qui fût.

Plusieurs élèves sont demeurés dans des formes de cartoon assez classiques. Christopher Noël de l’Université Laval a par exemple conçu une sortie de pêche aux rebondissements prévisibles dès lors que s’exerce une Tension sur le fil.  +  Dans la même veine, Vompt Attaque! de Jérémie Locas (Cégep du Vieux-Montréal) mise sur l’action à outrance et la surenchère de gros monstres méchants dans un genre interplanétaire et super-héros assez maîtrisé.  +  Du même Cégep et toujours dans un dessin caricatural, Karma de Jessie Lemelin se démarque par un fil humoristique à l’enfilade de déboires infligée au méchant, puisqu’il s’agit d’un voleur du bijou d’une cartomancienne qui se voit puni par le sort des cartes: foudre, piano tombé du ciel, etc. Déjà s’installe une double lecture du court, menant en parallèle une réflexion de base sur les outils et possibilités de l’animation dont il est fait.  +  En introduction de programme, c’est Mauvaise étoile de leur collègue Camille Perreault qui s’approprie de façon un peu plus réaliste le dessin animé populaire et lui donne des allures de conte urbain moderne. Jeune, son récit est attendu: deux adolescents mornes s’illuminent à la vue l’un de l’autre, juste avant que les portes du métro ne se renferment sur leurs retrouvailles improbables. Poisse et mésaventure solitaire d’aujourd’hui, sous un luminaire qui lui même démissionne.

En contrepartie, d’autres étudiants ont exploré des pistes moins fréquentées, dans une volonté visible de distinction et d’innovation. Pour exemple Learning to Draw, typique DIY anglophone sur les techniques et les satisfactions affranchies du dessin à la main.  +  Aussi le recherché La dernière danse sur la Main d’Aristofanis Soulikias sur l’historique artistique et urbanistique de la fameuse Main de Montréal.   +  Également Spectrum, une virée dans le jeu vidéo avec un héros défiant une contrée peuplée de méchants sorciers afin de replacer dans la mosaïque évolutionniste la pièce contenant l’homme. Celui-là même qui devra reprendre le flambeau de sa course-poursuite à travers un temps immémorial et sans fin.  +  Le Banc : étude intéressante mais tellement vue déjà sur la ségrégation. Un seul accessoire occupant l’écran, un banc. Qui plus gros l’occupe, qui l’occupe moque, qui trébuche devant se ridiculise à encore plus petit qu’il n’est déjà. Mais se révolte plus grand que l’offense et déloge le dominant du banc. Afin d’y prendre place et de répéter fatalement cette loi animale du plus fort. Et ainsi de suite. Pas assez d’excentricité graphique pour compenser la prévisibilité du discours.  +  Quant à Traditional Healing de Raymond Caplin, dans le cadre du précieux Wapikoni Mobile, c’est différent. Une femme se rend dans un bois, un bois trop proche de la ville, desséché de son manque d’air, arrosé par ses évacuations. La nature morte qui l’entoure reprend pourtant vie et couleurs à mesure que sa danse réveille en tapant du pied le sens de la terre. Ça paraît enfantin et simpliste, ça ne manque pas d’enseignement, ne serait-ce que pour faire fleurir un paysage en animation.

Au rang des scènes plantées au milieu de nulle part, Construction d’Alison James (University of Manitoba) opte pour un plateau statique : un jardin privé entourant une piscine, un cabanon et quelques buissons, sur lequel jonchent les bières vides et autres indices d’un party bien arrosé. Les protagonistes apparaissent dans diverses situations, d’abord immobiles puis l’un après l’autre animés par le discours de jeunes filles se rappelant, avec difficulté, le vrai et le faux de ce qu’il s’est passé. Avant de disparaître de la même façon, signant la fin de la fête. Joli « tout le monde flirte ensemble et ment », décadent et futile.  +  Reprenant des ingrédients identiques ponctués d’un pareil franc-parler un peu vulgaire, That Bitch Becky de Rebecca Rochon (Emily Carr University) annonce plus clairement sa couleur. Intérieur soirée avec bols de chips, alcool et divan, les leçons de pétasserie règnent entre ces insectes à la taille de guêpe anorexique, à l’appétit sexuel de mante-religieuse ou au dard brandi de moustique excité. La voix off commentant des arrêts sur image est assez limitée, aux répliques toutefois piquantes.

D’un autre genre mais là encore dans un décor planté, celui d’une maison de poupée en coupe, filmé en plans 3D tournants, Evelyne est une digression sur ce prénom répété à l’amnésie, par une jeune infirmière dont le logis familial referme des souvenirs d’elle enfant et son image de vieille femme errant dans le désordre de sa démence. Réalisé par Rebecca St-John de Concordia, cet essai sur la mémoire s’organise autour d’éléments simples, qui font écho au récent spectacle Dans ma maison de papier, j’ai des poèmes sur le feu (Coups de théâtre 2014).  +  On retrouve d’ailleurs l’accessoire clé de ce spectacle, les souliers d’enfance, dans la proposition Éphémère de Monica Carolina Chen (Université Concordia), où la sénilité perd une fois de plus pied entre la réalité, l’hallucination et les scènes du passé.  +  Troisième réflexion sur le sujet, Unordinary journey in an ordinary day de Yoshino Aoki (de Concordia encore) poursuit une allégorie plus évocatrice de la vie qui voyage, fleurit et s’évanouit comme une musique. Métaphore riche et enjovélie de ces airs inoubliables qui réveillent parfois la mémoire et des moments forts de nos vies.

Aussi présentés dans ce complet panorama: Plugin de Sergio Di Bitetto (Vancouver Film School) + Hollow de Catheirne Dubeau (Université Concordia) + Illusion de Laurence Grégoire (Collège de Bois-de-Boulogne) + The Cave de Marie-Josée Doutre (Université Concordia) + Collision de Jeremy Berger (Collège de Bois-de-Boulogne) + Windsor 3:10 de Louis Roy (qui ne devrait pas se retrouver là vu sa qualité, mais la fin de programme, c’est toujours pénalisant… Tro’z’injuste). Pas que ceux-ci soient des mal-aimés ou mal-notés… Ils sont victimes du manque de temps et doivent être fiers de s’être rendus jusque-là. Non moins convaincants si ce ne sont des détails qui pourraient être réglés en se confrontant une ou deux fois aux critiques – constructives – d’un public.

À tous. Merci !

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SOMMETS DU CINÉMA D’ANIMATION 2014 13e édition ./* Compétition internationale Programme 2

Fraîchement arrivés de Québec où ils étaient présentés la fin de semaine dernière, les 13e Sommets du cinéma d’animation occupent la Cinémathèque québécoise de Montréal depuis mercredi et jusqu’à dimanche, dans une ambiance définitivement festive, conviviale et passionnée. Cette année encore sont proposés une variété de programmes de courts, sélections internationale et Québec/Canada, panoramas étudiants et rétrospectives de maîtres – dont les japonais Ôfuji Noburô et Masaoka Kenzô, l’incontournable Norman McLaren ainsi que le Londonien Robert Morgan, spécialiste réputé de l’animation d’horreur – complétés de multiples activités éducatives, de réseautage, d’exposition et de partage. Premier rendez-vous avec les animations en compétition internationale du programme 2 (de 3): un éventail solide et varié, dont même les propositions moins accessibles suscitent l’intérêt. Des préliminaires plutôt sexys et prometteurs. (Parions que le prix du jury en fait partie. Pour moi: Laznia !)

Pris qui croyait prendre

De Lettonie, Edmunds Jansons apporte le souffle glacial et surtout rafraîchissant d’Isle of Seals, une animation presque documentaire sur un coin nordique où des chasseurs de phoques pratiquent leur art martial et assurent leur survie, en toute impunité, à l’abri des regards. Jusqu’à ce qu’un curieux photographe accoste la banquise en quête d’un paysage dont l’action surprise briserait la monotonie. Aussi brève et géométrique soit-elle (dans le genre de l’illustrateur Benoît Tardif), cette construction est hautement efficace dans ses pieds de nez (le bras si long qu’il revient chatouiller par en arrière) et ses crocs en jambe (des bonshommes à la rigidité playmobil toutefois armés de membres spaghettis). Bande-annonce alternative au tant attendu Les loups de Sophie Deraspe annoncé en ouverture des RVCQ hivernales de 2015 ?

Faire l’avion

Les célèbres époux Olga et Priit Pärn imaginent le retour à pied de trois aviateurs en manque de leurs dulcinées respectives dans le réjouissant Pilots on the Way Home (Le retour des aviateurs). Agrémenté d’une musique jazzée et de rebondissements marrants joliment dessinés, leur périple séduit surtout par ce qu’ils cachent dans leurs valises et leurs pantalons de fantasmes grivois aux arrondis avenants. En effet, les formes incongrus de leurs trois mallettes ne sont pas d’origine instrumentale, sinon à l’image complète d’une femme de rêve, du genre poupée gonflable à chair bien humaine. Aussi, lorsque la nuit se fait longue et sombre, le gagnant d’un tirage rituel à la courte paille remporte le gros lot des seins et fesses raboutés en un seul beau morceau. Et place aux positions et pratiques les plus exotiques, du cabaret pulpeux au Kâmasûtra acrobatique, chacun divertissant sa solitude au gré de ses pensées et transpositions de sa propre femme attendant à la maison.

L’humour de cette composition emprunte aux déclinaisons classiques du trio de brigands, le tout revisité d’une généreuse libido virile. L’appétit sensuel s’en sort avec belle mine et bonne conscience tant ces trois esprits typiquement masculins ne sont pas mal tournés, mais plein de bonnes intentions fidèles envers leurs moitiés. C’est du moins ce qu’entend montrer leur dénigrement des offres de la maison de passe, et leur excitation à l’approche de la maison. Joli voyage dans l’illustration sexuelle aux charmes ethniques.

Frère misère et Soeur malheur

Tu ressembles à moi (You look like me) est à l’origine un texte de Paule Marier, passé entre plusieurs mains (mise en musique de René Lussier), sur les ondes de CBC (Jim Corcoran), et de l’anglais au français avant de trouver à l’écran des yeux et des coeurs pour l’incarner (Pierre Hébert). Partant d’une photo de fait divers, le court et la chanson-poème qui le trame évoquent le regard de jeunes abîmés par la vie, frères de misère et soeurs de malheur. Façon « Salut à toi » des Bérus, cet hymne à la compassion tisse une solidarité entre tous ces prénoms écorchés par le viol, la dépression, la pauvreté, la guerre, les conflits, la peur et la souffrance. Cri du coeur contre l’indifférence. On repense à ces enfants innocents condamnés par le bal de vieux malades qui se joue à l’ambages, de Renaud, aux clichés historiques de National Geographic des yeux persans aux corps napalmés. Et l’on se dit que si chaque année la prestigieuse compétition photographique mondiale, le World Press Photo, renouvèle son palmarès d’émotions figées pour l’éternité, ce n’est pas seulement que l’actualité propose une suroffre d’images, mais aussi que celles-ci ne manquent pas de sujets percutants ni n’ont perdu leur pouvoir de rejoindre les gens, même pris dans des réalités aux antipodes.

« Je t’ai croisé, seulement croisé, dans la rue, dans le métro, ou bien je t’ai vu, je t’ai seulement vu, à la télé, dans les journaux, j’ai lu ta vie, vu des photos, je t’ai vu passer, seulement passé, mais tes deux yeux me sont restés, ils me disaient: “Petit frère, petite soeur, tu ressembles à moi”. »

De l’autre côté du bain

Ce court-métrage est sans doute l’un des plus attrayants pour la simplicité de sa facture, l’originalité sans fioritures de son histoire et sa portée symbolique très perméable à toute lecture. Du jeune et prometteur réalisateur polonais Tomek Ducki, Laznia (Bains) s’égrène comme un poème pour enfants imprimé dans la mémoire d’une vieille personne, une ode à la mémoire et à l’espoir, qu’on souhaite tous deux d’une éternelle jeunesse.

Retrouvant à la piscine sa compagne de nage quotidienne, une dame âgée, un peu ronde dans son costume démodé, entame un crawl encore assez gracieux et libérateur. Faisant équipe, l’une en bleu l’autre en rouge, elles renouent dans l’eau avec l’apesanteur de leurs belles années, jusqu’à atteindre, intact, le piquant de la compétition et la fierté de pleine forme physique. Le jeu de bain et âges inversés, qui les fait émerger dans un bassin olympique sous les applaudissements émerveillés du public, est d’une touchante naïveté et d’une esthétique aquarelle renversante. Parce que l’on a tous eu (ou que l’on aura tous) l’âge à l’envers de ses parents, un siècle à deux, et le rêve de compter les ans en rajeunissant à chaque printemps. Déjà joliment récompensé.

Partie du décor

Petite étude de d’intérieur sud-coréen somme toute assez banal, Man on the Chair de Dahee Jeong s’intitule comme un tableau dans un musée, état sédimentaire voire immobile qui mène son personnage principal, de calibre sumo, à des questions et des angoisses existentielles concernant sa propre réalité humaine ou sa transformation mimétique en élément du mobilier, moins branlant encore qu’un verre d’eau, une table bancale ou la chaise qui le supporte. Cette mise en abîme graphique propage quelques sueurs froides et vertiges quant à l’impact d’un design non Feng shui sur l’organisation de notre quotidien et notre perception de la vie.

Un Cheval De Troie Quatre Cinq

Sur le principe des illustrations du mouvement décomposé d’Eadweard Muybridge, Horse du réalisateur chinois Jie Shen décortique cinq temps d’une séquence dont on découvre le vrai sens de l’action à mesure que les images principales cèdent leur place à leur face cachée. La morale de l’événement se complique de tours de magie, plans d’agression, déguisements qui trompent sa première lecture.

Décrocher la Lune

Réalisé par les Britanniques Ainslie Henderson et Will Anderson, ces Monkey Love Experiments ne sont pas séduisants au premier abord, mêlant des images de laboratoire scientifique et de reportage télévisé à des poupées et chimpanzés en cage aux yeux ahuris. Déconstruit en plans à la chronologie remaniée, ce court dévoile progressivement ses clés et attendrit d’une histoire d’amour d’impossible, d’un rêve d’astronaute irréalisable, d’expérimentations folles sur les comportements simiesques. Si les singes avaient marché sur la Lune, on tournerait peut-être La planète des hommes.

La femme-boisson

Soif de Michèle Cournoyer a été présenté en ouverture avec le long-métrage Rocks in My Pockets de l’américaine Signe Baumane, et constituait un rendez-vous attendu de cette année 2014 en animation québécoise. Une femme se revisite à différents âges, de la petite enfance à la maturité, en illustrant la place qu’a pris l’alcool dans son existence, son corps, sa pensée et la vision d’elle-même. Les bouteilles et leur liquide composent une métaphore illustrée qui rassemble toutes les sensations et images: se noyer, être vide, s’avaler, se liquéfier. Tout en dessins noirs et blancs à l’encre, cette décomposition lente de l’estime de soi maintient un équilibre fragile entre les ravages de la consommation et l’échappatoire léger et éphémère de l’ivresse. Une poésie que seule permet l’animation, mais qui, dans le fond, rappelle des campagnes de santé publique et prévention en toxicomanie, qui opposaient les rêves de jeunesse, de beauté et de séduction à la réalité moins glamour du « Tu t’es vu(e) quand t’as bu ? ». C’est le retour des Nez rouges !

À souligner: le générique de cette parenthèse aussi aquatique qu’alcoolique mentionne plusieurs noms qui confirment la qualité du projet et de l’équipe de réalisation, dont Olivier Calvert à la conception sonore (qui a également signé le son du dernier Olga et Priit Pärn au même programme), la voix éthérée d’Émilie Laforest (de Forêt) en finale, ainsi qu’une participation d’Ottoblix (il me semble).

Feues vieilles branches

D’un type dessin animé plus classique, le Suisse Nils Hedinger joue la carte du jeu de mots et de l’humour mesquin, alors que son court Timber fait feu de tout bois pour réchauffer l’atmosphère. À l’orée d’une forêt menacée par les bûcherons, un paquet de branches taillées se rejoignent, grelottantes, à la merci du froid, de la nuit et du vent. Leur initiative de rassemblement solidaire autour d’un feu de joie vire en un irrémédiable carnage cannibale.

Germinaison

La réalisatrice croate Petra Zlonoga offre avec Glad (Faim) une création toute en suggestion et enchaînement d’images autour de l’idée de graine, de germinaison, de descendance et de transmission du désir. Superposant trois mondes, l’un de floraison, l’autre d’éclosion, et celui principal de l’attirance humaine, elle illustre à merveille la naissance d’un projet amoureux et d’enfantement entre deux êtres. Tandis que la femme fertile bourgeonne de l’intérieur, l’homme grandit en se plaçant derrière elle et la protège. Leurs deux corps s’emplissent d’une nature en harmonie et en communication directe avec le monde qui les entoure, et ensemble ils forment ce nid douillet familial prêt à accueillir la vie. Illustrations d’une sensibilité douce et tendre.

Amours hippopotames

Hipopotamy, réalisé par Piotr Dumala (Pologne), est sans doute l’un des morceaux les plus durs à avaler de la série. Outre son esthétique léchée: des personnages blancs dans un lac noir, nus de femmes, hommes et enfants se baignant, son propos brutal fait difficilement l’unanimité – mettre en scène l’accouplement et la perpétuation de l’espèce humaine selon le système propre aux hippopotames.. De la copulation pas dans la dentelle, et une conception plutôt contestable de la procréation.

SOMMETS DU CINÉMA D’ANIMATION 2014 13e édition ./* Du 27 novembre au 1 décembre à Québec et du 3 au 7 décembre à la Cinémathèque québécoise à Montréal

Projeté hier samedi en soirée et de nouveau ce dimanche midi, le programme 3 des courts d’animation en compétition internationale s’adresse aux mélomanes qui aiment que la musique dirige l’image, aux passionnés d’abstrait et d’impressionnisme, aux familles composées à la fois de jeunes enfants et d’ados crash en crise satanique. Autant dire un public hétéroclite dont personne ne repartira satisfait.

Tout débute par Settling, de l’anglaise Emma McCann, un conte d’horreur de Noël au rythme lent et au déroulement prévisible, dont la figurine principale, un jeune homme seul et triste un peu, n’a rien d’extraordinaire sinon sa mésaventure avec son bonbonne de neige.  S’ensuit le bref intermède Interférence de la série politique Libérez Jafar Panahi ! de Claude Cloutier, qui utilise les traits à la mine façon vieux poste télévisé (à la diffusion menacée) pour dénoncer le risque de déformation et d’effacement du portrait du cinéaste, victime de la censure en Iran. Cette capsule vient en rejoindre six autres (dont La Cage de Pierre Hébert, et Le cinéaste d’Eléonore Goldberg), dans le cadre de l’initiative lancée par Marcel Jean en 2011 en réaction à l’emprisonnement de Jafar Panahi par la cour iranienne, empêchant la remise de son Ours d’argent berlinois. Sur une musique électrisante des Pascals, Wonder met bout à bout des formes et créatures colorées qui semblent droit sorties de toiles de Miro ou d’imageries à motifs hindous, tel un interminable serpent de Niki de Saint Phalle. Le maître japonais Mirai Mizue a concocté cet assemblage euphorique de 365 secondes et près de 9000 plans à partir d’une collecte quotidienne sur internet et de dessins journaliers pendant un an.

Wonder de Mirai Mizue

De Norvège, Ma Moulton et moi de Torill Kove (récipiendaire d’un Oscar pour The Danish Poet en 2006, dont elle semble assez loin) est une incursion dans une drôle de famille aux parents férus d’art contemporain et à la ribambelle de trois soeurs blondinettes, assez sympa et décalée. Dans l’attente de la bicyclette espérée, les fillettes et surtout la numéro 2 nous présentent l’intérieur de leur appartement, leur grand-mère arrange et les histoires de leur voisinage. Un environnement haut en couleurs, traité par les apparences, à travers des yeux et une voix off jeunes. Sans rebondissement sur sa trame jazz, avec une morale candide à la fin. Avec le recul, la production française La petite casserole d’Anatole d’Eric Montchaud aborde exactement le même thème: l’acceptation de la différence. Pour le coup, il faut absolument faire abstraction de la narration qui vient casser la magie du langage de l’animation sans rien ajouter au propos. Les onomatopées de casseroles que l’on traîne, trébucher sous les moqueries, une maintenue: tous ces événements sont transparents pour la compréhension, des petits comme des grands. Un peu niaiseux.

Fugue for Cello, Trumpet and Landscape réalisé par Jerzy Kucia fait passer la musique avant tout, pour une longue impro instrumentale de près de 20 minutes sur un paysage d’arbres morts défilant majoritairement dans des couleurs ternes. Les lignes de l’horizon, celles de branches qui se prolongent ou de berges à l’infini s’étirent et longent les reliefs comme des cordes poursuivant la note. Illustration de la partition et de ces aspérités sonores, description fleuve du son provenant d’une terre lointaine. Un fantôme de violoncelliste s’immisce en filigrane dans la musique et l’image, ainsi que des pommes qui fracassent le décor et la composition. Sans fil, mélancolique, artistique et expérimental à sa façon, mais ennuyeux. À part complètement, The Obvious Child est un véritable récit d’horreur conté par un lapin terrifiant et une fillette méchante sur ses parents trucidés qui ne remontent pas au ciel. « Go to Heaven! »leur crie-t-elle, en brandissant son poing tatouée d’un F.U.C.K aux jointures. Invitant ! Le Britannique Stephen Irwin y rayonne d’un style totalement sous acide, violent et létal, mais d’une qualité visuelle étonnante (flou, spectre de couleurs, impressions de pellicule mangée) empruntée aux très vieux cartoons revisités pour l’Halloween et les enfants qui préfère Chucky aux gentilles poupées. Une version cauchemardesque de Lewis Caroll.

En conclusion de ce programme aux extrêmes irréconciliables, et à la musique très présente, Hasta Santiago vient apporter une touche hispanisante aux accents du sud de la France, juste ce qu’il faut dépaysante et divertissante pour ne pas sortir traumatisé, endormi ou en rogne. Mauro Carraro y narre le pèlerinage d’un jeune homme sur le chemin de Compostelle, et quelques unes de ses rencontres qui ouvrent grand le paysage des marcheurs et leur motivation à se lancer dans l’aventure. Cuisinier gourmand faisant ses emplettes, couple de comptables à la course, rescapé d’un accident cardiaque mi amnésique, une belle sauvageonne rousse fuyant à dos de rat, et toute une enfilade de bonnes grosses soeurs et ferventes religieuses offrant l’hospitalité et des leçons de bonté. Proche de la démarche du dessinateur Joann Sfar dans À bicyclette: Un tour de France (alors qu’il croque des personnages plus vrais que nature au fil des étapes d’un tour touristique du circuit cycliste mythique), ce périple initiatique entamé en toutes innocence et simplicité regorge d’une poésie humaine et anecdotique brouillant la frontière entre caricature, illumination, insolation et jeunesse influençable que les voyages forment.

Il est bien sûr que le personnage principal que l’on suit, Mapo, a bien d’autres histoires griffonnées dans ses carnets, dont il pourrait facilement imaginer tout un long métrage à la manière des Triplettes de Belleville. Reste qu’il faudrait une fois de plus abandonner la voix off et laisser parler l’image, et la chanson: « Hasta Santiaaaagooo, Voy Caminandooooo ». Petit film sympathique qui a su récolté quelques récompenses sur son trajet depuis 2013. Bonne route !