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Monthly Archives: November 2014

AKOUSMA XI ./* Du 5 au 8 novembre à l’Usine C

Avec SETH NEHIL (US) + JANA WINDEREN (NOR) + MARK FELL (GB) 

Sélection de photos des premières soirées par Caroline Campeau

Ce troisième programme d’AKOUSMA XI, présenté ce vendredi soir (7 novembre), était plus équilibré et particulièrement attendu : trois prestations d’environ 40 minutes chacune de pointures internationales aux démarches démarquées. Plutôt à la hauteur, il s’est avéré comme les soirées précédentes, très chargé, et en comparaison de l’ouverture, peut-être plus situé dans l’expérience acousmatique « classique ». Chacun des trois artistes en développait une caractéristique précise: Seth Nehil la spatialisation dans l’acousmonium, Jana Winderen la collecte phénoménologique de sons concrets, et Mark Fell la stratification subtile de couches de synthèse. Des approches divergentes et déterminées, bien que des trois l’on ait découvert qu’une petite partie des grands chantiers.

La première pièce de l’Américain Seth Nehil est une création pour le festival de cette année intitulée Collide. Désorganisée à l’écoute, elle consiste en une succession d’événements sonores qui se rapportent tous à des registres distincts et typés: certains instrumentaux, d’autres mécaniques, synthétiques, graphiques, mélodieux, ou simplement des déchirures et des explosions momentanées. Il n’y a aucune volonté d’enchaînement, il s’agit davantage d’un travail se superposition et d’intervention, et pourtant le résultat n’est pas un catalogue de bruits selon un ordre improvisé. Autant le compositeur recherche la collision des éléments qu’il provoque en accentuant leurs contrastes et leur rapprochement brutal et forcé, autant sa composition y trouve une structure en perpétuel recommencement, une sorte d’histoire des astres et de Big Bang répétés en boucle et en accéléré. De cette façon, il traite à la fois un lexique riche et divers de sonorités, mais également une panoplie de formes syntaxiques s’appuyant sur leur fusion, résorption, distorsion ou leur désintégration en microparticules infinitésimales. Surtout, son univers accroche par ses arythmies incessantes et ses pulsations relevant de mouvances électro plus dansées et catchy. Son exploitation du système immersif de haut-parleurs mis à sa disposition fait enfin plaisir, même si la constante autodestruction de sa partition ne permet pas totalement une plongée dans l’infiniment grand du cosmos auquel il fait appel. Des mondes nouveaux en devenir de ruines, qui n’ont jamais le temps suffisant de nous intriguer par leurs modes de fonctionnement avant de disparaître.

Opérant debout à la console, la Norvégienne Jana Winderen réanime en salle tout un bagage de paysages, de stimuli et d’émotions emmagasinés en expédition. Tranquillement, par touches impressionnistes, minérales et aquatiques, sa toile se peuple de minuscules organismes, de reliefs glaciers, d’étendues océaniques et d’une flore en mouvement. Comme elle s’est fait le témoin passionné dans l’observation et l’enregistrement de ces bruissements terrestres et marins, elle revient dans un second temps comme un passeur et un guide dans ce monde lointain qu’elle reconstruit de toutes pièces. Luxuriant, subtil. Mais qu’on pourrait diffuser interminablement sans rien en extraire de différent. On est ici immergé dans le décor sonore, poétique et exotique, d’une créatrice à l’oreille attentive. Quelques voix et râles animaux viennent heureusement sortir de la torpeur, un peu tard. Autre mix créé spécialement pour AKOUSMA, Nightfall, de Energy Field to Dive est un continent blanc et froid à la dérive au milieu de nulle part, alerte à tout ce qui l’environne. Conscience accrue du privilège d’être vivant et doué de sens alertes.

Sans conteste la star de cette soirée, le Britannique Mark Fell n’a pas besoin d’introduction éclatante ni de projet révolutionnaire pour transporter son public. Il agit en maître, en pleine maîtrise des détails, et reste seul debout après avoir tout soumis autour de lui. One Dimensional Music Without Context and Meaning est une composition de 2013 jouée publiquement pour la première fois en sol canadien. Cette forme prévisible s’impose d’elle-même à partir d’un silence à peine sifflant, couche par couche, jusqu’à ce que 32 de celles-ci emplissent l’espace d’un vacarme hautement intelligent, précis et délicat, aux limites d’une puissance supportable. La montée sonore est graduelle, bien qu’elle transite par des détours qui parfois s’annulent au lieu de s’amplifier. L’ensemble est enveloppant et omniprésent, suscitant une attention sans relâche pour se réapproprier le confort à chaque niveau de tension, et percevoir les variations qui s’ajoutent, chacune en leur temps. Cette première longue ascension était suivie d’un court bonus testant la capacité maximale des haut-parleurs, alors que les échelles d’intensité tapaient de plus en plus souvent dans les orange et rouge jusqu’à ce que le maximum devienne la normale. Encore là, bien fait par la bonne personne, on s’élance en confiance dans l’aventure, sans le stress du pas-de-bouchons, de la migraine ou de l’abrutissement. Fort, extrême et sensible.

./*  Le changement a été annoncé clairement et le remplacement accueilli avec excitation, mais pour ceux qui auraient manqué l’information: Pour des raisons médicales, la contribution de Paul Lansky au dernier programme de ce samedi a dû être annulée, et laissera place à trois performances de Jean Piché, Guillaume Cliche et Pierre-Luc Lecours.

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AKOUSMA XI ./* Du 5 au 8 novembre à l’Usine C

Avec JAMES O’CALLAGHAN (QC) + CHRISTIAN BOUCHARD (QC) + LAURIE RADFORD (CA) + JULLIAN HOFF (QC) + DAVID BEREZAN (GB) + MYRIAM BLEAU (QC)

Hier débutait, dans une ambiance rockeuse, la 11e édition d’AKOUSMA, hébergé pour 4 soirées chargées à l’Usine C. Et l’événement promet de faire quelques vagues. La salle était pleine, la communauté au rendez-vous, et après un mot introductif du fidèle Réjean Beaucage, le directeur du festival chapeauté par Réseaux, Louis Dufort, est venu faire tout un show de présentation de cette nouvelle édition. Car elle a des ambitions – 18 artistes présentés en lieu des 8 de l’an passé – et des surprises. À commencer par le lancement du nouvel opus Dômes de Robert Normandeau ce jeudi en formule 5@7, suivi de la présentation de deux de ses pièces inédites offertes gratuitement à 19h, avant sa réapparition en compagnie de quatre autres compositeurs d’ici et d’ailleurs : Gilles Gobeil et Adam Basanta, la suédoise Hanna Hartman et l’américaine Olivia Block.

Le programme d’ouverture, en deux parties, était davantage québécois. Et généreusement long dans son choix de programmer autant d’artistes, même à coup de prestations de 10-15 maximum 20 minutes par tête. La première pièce de James O’Callaghan intitulée Objects-Interiors a définitivement retenu l’attention, par des spécificités sonores précises. Dans ce travail logé dans l’antre d’un piano, il n’est pas question de voyage, de paysage, ni même de déplacement, mais bien d’un remue-ménage immobilier, d’un décor changeant relevant du design intérieur et de l’agencement d’éléments. Pas de matières, ni de textures ou de perspectives. Les sons apparaissent comme des meubles dans des coins, et l’oreille les localise comme on balaie du regard avant de se poser sur un autre relief au timbre propre.

S’il manque un peu de destination et de contraste dans les profondeurs, ce tétris donne une impression de jeu vidéo dont le héros peut scanner à 360°, sans pour autant distinguer précisément ce que capte sa vision limitée : peu de couleurs, pas d’analyse des surfaces et une perception très approximative des distances. De ce flou assumé du mouvement et de l’espace émerge cependant des qualités inverses, comme celle d’une réalité schématisée, dont les dimensions irrationnelles et constamment redéfinies peuvent facilement absorber le surnaturel. Ainsi les objets musicaux peuvent faire irruption ou s’évaporer sans incohérence de la partition, à l’image des hologrammes fantaisistes hantant les pièces à rideaux de velours de David Lynch.

La seconde proposition Bodies-Soundings (2014) accentue cette dématérialisation de sorte que les interventions de notes sont plus des irruptions, et qu’à défaut de visiter un espace dont la construction s’efface à mesure, la pièce impose sa nature jukebox, qui rebondit sur des obstacles sonores sans aucune volonté d’organisation ou d’enchaînement. Et puisque les sonorités humides du premier morceau ont disparu, il n’y a plus de liant sensoriel ni de repère thématique pour arrimer l’écriture et l’écoute. Une succession d’appeaux aux résonances singulières.

La création suivante, Conséquence (2014) de Christian Bouchard, s’est imposée par une longue ascension dont des tons supérieurs viennent bizarrement chercher des notes plus graves, sans pour autant casser la montée vers des aigus qui n’arrivent jamais. Ces entraves de plus en plus nombreuses font appel à un registre ironique de dysfonctionnement des haut-parleurs – grésillements, soubresauts et courts-circuits – et finissent par miner l’écoute et égarer la composition, malgré sa thématique de cause à effet évoquée en titre.

Quant aux deux productions qui ont clos cette première partie, elles relevaient de recherches et d’esthétiques moins captivantes, pas assez ou trop excentriques. Laurie Radford a performé une nouvelle pièce, Vagus II, qu’il décrit avec justesse comme une errance dans le vague. Travaillant la respiration du Tu-Yo inventé par Jean-François Laporte, il développe une ligne sonore aux modulations et à la musicalité limitées, dont l’effet majeur est un bourdonnement relativement lassant. En dépit de la folle capacité de déplacement, d’éloignement et d’amplification de l’acousmonium (qui a ensuite fait l’objet d’une passionnante identification et démonstration de ses 48 haut-parleurs sources par Frédéric Auger à la console et Louis Dufort en chef d’orchestre), la grosse mouche qui volait au-dessus du public semblait assez repue, ralentie et paresseuse dans son exploration de l’espace aux possibles sonores – autrement plus prometteurs. Sur fond de fiction informatique, Jullian Hoff a pour sa part concocté Denise, Agnus et Paula (2014), un mariage dissonant et criard de visuels tridimensionnels fluos et de hurlements de guitare sur trame électroacoustique au tempo métronome. Une expérience pas ordinaire et probablement douée si l’on en comprend les différentes références, qui m’est personnellement apparue extra-terrestre, hermétique et horriblement dépareillée.

Trois compositions de David Berezan ont fait office de second programme avant les attendus Soft Revolvers de la jeune et déjà remarquée Myriam Bleau (en photo). Ces derniers s’inscrivent définitivement dans une mouvance électro et numérique plus branchée et performative que l’écoute somme toute plus puriste, même si expérimentale, à laquelle fait habituellement appel l’acousmatique. Ou si ça ne plaît pas dit ainsi : on penche ici davantage vers l’installation d’arts vidéonumériques dans laquelle la compositrice inscrit ses mouvements d’interprétation comme partie prenante d’une chorégraphie musicale. Le dispositif de toupies lumineuses et bruyantes sur table rend curieux, bien qu’en parallèle leur potentiel sonore ne semble que partiellement exploité, pour laisser place à un rendu au beat hip-hop plus léché et accrocheur. Et face à ce pouvoir de séduction de la performance dynamique, c’est très appréciable que l’œuvre soit courte et se saborde d’elle-même par interruptions lentes. Moins spectaculaire qu’attendue, mais plus intéressante de caractère et d’anti-jeu.

Deux travaux de David Berezan illustraient sa série sur l’univers sonore maritime, Buoy (2011) et Lightvessels (2014), et leur mise en regard a permis de souligner des choix, des impressions et des points de vue particuliers à chacun. Le premier faisait référence aux bouées, dont le flottement invitait autant des sons aquatiques que des bruits plus clairs et oxygénés, à l’air libre. Un large vocabulaire caillouteux évoquait les berges et l’ancrage dans les fonds marins, toujours dans cette perspective étonnante mais réelle qu’une vaste étendue d’eau est une surface aussi impressionnante de ciel qui la surplombe. En comparaison, Lightvessels rencontrait des masses dans son océan, des bâtiments faisant obstruction aux vagues et interférant dans le paysage, diffusant peut-être des signaux de repérage. Outre les craquements de coque et les manœuvres de gouvernail, cette partition s’agrémentait ici et là de ricanements de dauphins par exemple, qui accentuaient l’idée d’orientation, de géolocalisation, et d’appartenance à un tout plus grand. À travers ces deux déclinaisons, la poésie de cet univers a transparu par touches, laissant presque entendre le miroitement de la lumière sur l’eau. Avec un léger manque de sensibilité, de subtilité, pour contrer la fatigue de la soirée. Le minimalisme instrumental de la pièce Thumbs (2011, élaborée à partir d’une seule note de kalimba), insérée entre les deux autres, a cependant aidé à éviter la monotonie de la navigation et le mal de mer, sans non plus réveiller en sursaut.

Six artistes en une soirée. Expédition 1 bien menée.

FNC 2014 43e édition ./* Gente de bien de Franco Lolli (Colombie, 2014) + Vincent n’a pas d’écailles de Thomas Salvador (France, 2014)

Parmi les films présentés au FNC 2014, beaucoup attestaient de choix de programmation plus sauvages et hétéroclites qu’à l’habitude, et plusieurs ont su séduire ou surprendre agréablement, par des moyens plutôt détournés : la personnalité de leur réalisateur présent, un style outrancier au delà des préjugés, ou la carte de l’anti-genre. Retours sur quelques expériences.

Gens de bien(s)

Invité à prendre la parole à la suite de sa première canadienne, Franco Lolli n’a visiblement aucun secret pour le public, dont il attend le verdict et les différentes compréhensions avec une certaine curiosité mêlée d’appréhension. Réalisateur de plusieurs courts et moyens, il tente ici son premier long avec Gente de bien, dont le titre déjà revendique cette distinction de fond entre ceux qui possèdent un bien, et ceux qui le font autour d’eux. Le film aborde la situation d’une famille séparée dont le jeune fils rejoint son père qu’il connaît peu, tandis que ce dernier est hébergé à titre de manoeuvre dans la demeure secondaire d’une femme aisée pour des rénovations d’été. Outre les réactions de gêne, de manipulation et de méfiance qui se dissipent peu à peu entre le père et l’enfant qui apprennent à se connaître, un double jeu de classes s’insinue en parallèle avec les autres protagonistes, dont la dynamique est pour ainsi dire inverse: plus l’on se côtoie et l’on se veut familiers, moins les apparences tiennent le coup contre les différences viscérales.

Sans être révolutionnaire dans l’histoire, élagué au maximum de scènes rejetées par la tension dramaturgie elle-même (réintervention de la mère, répliques ouvertes), le scénario se déroule de façon totalement prévisible quant à l’enchaînement des émotions et des anecdotes, mais très pudique et  concis dans leur traitement. On sait c’est quoi: avoir une piscine ou pas, bouder un repas, se faire traiter de salope et pleurer de concert à l’euthanasie d’un chien. Les plans sont bien. Il subsiste cependant une impression d’entre-deux: entre le dénuement complet et l’Ozon latino-américain, équilibre difficile à marquer en critique sociale entre la précarité du milieu et l’exubérance de son opposé. Reste que comme leçon de cinéma réalité, c’était exemplaire et plus qu’instructif d’écouter la discussion d’après projection. (Chut l’éthique)

Super-bien

Vincent n’a pas d’écailles, c’est avant tout l’histoire d’un héros malgré lui qui préférerait sans doute qu’on n’en parle pas trop. Parce que ses super-pouvoirs, vu de l’ordinaire c’est génial, mais dans la pyramide des super-héros ça se place pas haut. Et puis la postérité, sauf exception des élus des Marvel Studios, ça a surtout du mauvais. C’est aussi l’histoire de Thomas Salvador, le réalisateur et interprète principal – soit Vincent -, qui n’a peut-être rien de spécial sauf un oeil qui divague et la séduction attachante des maladroits adorables de ce monde. Thomas est généreux: il invite, il parle, il y croit. Il est content d’être là et s’obstine pour trouver les fonds. Si la scène finale ressemble au bois québécois, c’est là que ça finira. Le FNC n°43 constitue donc pour lui et son équipe de tournage d’ici des retrouvailles et festivités chaleureuses.

Pour ce qui est de la production: il s’agit une idylle d’été un peu bohème donc l’actrice (Vimala Pons) resplendit de liberté, façon jolie môme, sous ses pulls pas de soutien-gorge. Y’a également du polar avec la police locale qui rappelle les meilleurs De Funès et La grande vadrouille, et le registre des films d’action et de dons secrets surnaturels est épinglé à souhait. Les effets spéciaux mode maison donnent le change sur les accélérations dans l’eau et les sauts, de sorte que le côté bricolage conserve son authenticité sans être ridicule, et défend un intérêt réel à la base de trouver les moyens bons marché que ça passe à l’écran.