Avec le temps, va

COUPS DE THÉÂTRE 2014 13e édition ./* Dans ma maison de papier, j’ai des poèmes sur le feu par Les Deux Mondes sur un texte de Philippe Dorin

Cette pièce annoncée par un fabuleux titre est toute à son image: l’histoire explore une métaphore poétique du temps éclipsé, au fil d’une langue élaborée et de figures scéniques calquées sur le jeu linguistique. D’où la volonté des Coups de théâtre de mettre en lumière le talent acrobatique et rieur du langage de l’auteur français Philippe Dorin, dont les textes sont principalement destinés à la mise en scène jeunesse. Ici accaparée par la compagnie québécoise phare Les Deux Mondes – dont les trois fondateurs étaient présents au soir de la première, Daniel Meilleur, France Mercille et Monique Rioux -, l’imagerie semble confortablement installée dans la mise en scène d’Eric Jean (Quat’Sous). Récit d’une grand-mère aux portes de la Mort qui, par l’entremise d’une paire de souliers de fillette, retournera jouer avec la silhouette de son enfance pour faire durer un peu le plaisir et transmettre l’importance de se souvenir avant de s’en aller.

La construction mise donc sur un décor tournant, une entrée de maison vue de l’extérieur ou de l’intérieur selon, un abri plein de souvenirs à remonter le temps. La porte se referme définitivement sur le présent et mène à l’ultime voyage, ou s’ouvre sur l’imaginaire du rêve et de l’espoir de l’autre côté du miroir. Dans ce mélange des temps, la seule concordance qui tienne est celle de deux êtres en parallèle, de deux noms qui se répondent: Aimée et Emma.

«  Moi, je m’appelle Aimée. Et toi ?

–  Moi, c’est Emma.

–  Aimée, Emma, c’est presque le même nom…

–  Oui, c’est juste le temps qui change.

–  Tiens… C’est l’hiver soudainement. » 

Habillées en jumelles des bouclettes aux sandales sans âge, elles défient le passage du temps, et repoussent à plus tard l’heure d’éteindre la lumière dans ce jeu répété qui ponctue le texte et la scène: Allume ! Éteins ! Le sonneur de glas est là qui les attend, rôde autour de l’édifice dont il inspecte les failles de l’inattention, de la fatigue. Les deux alliées comparent leurs mémoires et font équipe contre le noir – le cauchemar, la fin, le sommeil, l’oubli. Elles se glissent l’une dans l’ombre de l’autre, et prolongent leur rencontre le temps d’une pensée, défendant cette jolie inversion que « Tous les enfants sont à l’intérieur d’une vieille personne, mais ils ne le savent pas encore ». Les « poèmes sur le feu »évoquent l’éphémère d’une vie, sa saveur sensorielle et l’urgence de la croquer (comme une pomme). Tout est jeu d’images et de mots.

« Ce que j’écris n’est que le négatif de l’histoire. Ce que j’essaie de faire voir, ce sont plutôt les choses invisibles, comme le temps qui passe ou le bruit des couleurs. »

Philippe Dorin

Les interprètes Louise Laprade et Marie-Pier Labrecque sont parfaites dans leur pas de deux, observées par Michel-Maxime Legault. De sorte qu’il est nécessaire de souligner l’équipe qui orchestre leur danse: par exemple la scénographie et les costumes de Geneviève Lizotte tout comme les coiffures et maquillages de Sylvie Rolland Provost qui rendent leur ressemblance flagrante. Le travail musical de Laurier Rajotte et l’environnement sonore construit par Olivier Gaudet-Savard sont à-propos, peut-être trop quand les bruitages sont collés sur le texte plutôt que d’accéder à une lecture plus fantaisiste (pas besoin d’entendre le berger, le chien et les moutons l’un après l’autre pour illustrer le pré quand quelques oiseaux suffiraient). Les éclairages de Martin Sirois complètent avec brio la construction scénique de la maison et des différentes dimensions de réalité et de rêve qui s’y superposent.

Au final, c’est une création souriante, intelligente et colorée qui était dévoilée aux Écuries devant une salle pleine. Son rythme et l’enchaînement roulant de ses tableaux ont très certainement séduit petits et grands, les premiers fascinés par le jeu à rebondissement et l’illusion visuelle, les seconds appréciant la structure bien faite et la beauté dans ses détails de langage. Une ravissante découverte !

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