Plein d’yeux

COUPS DE THÉÂTRE 2014 13e édition ./* La fille qui fixait de Zonzo Compagnie (Belgique)

La fille qui fixait est un magnifique coup de cœur de ces Coups de théâtre 2014 qui en met plein les yeux, avec toutes ces histoires d’yeux. Zonzo Compagnie, la troupe belge à l’origine de cette production, vient également présenter Écoute le silence, un voyage avec John Cage, une autre proposition de théâtre musical qu’on suspecte tout aussi réussie. Ces deux spectacles adoptent des préceptes similaires quant au théâtre jeunesse. Celui-ci peut être un excellent vecteur d’autres univers artistiques comme ceux, allumés et extraordinaires, de compositeurs ou de cinéastes hors du commun (qui plus que John Cage ou Tim Burton ?). La richesse de tels imaginaires visuels et sonores ne saurait être mieux transmise qu’en la mettant à l’oeuvre directement sur scène, et qu’elle opère d’elle-même sa magie sur les enfants. Ce que défend la compagnie quitte à ne pas laisser de place aux réactions du petit public, pris par la main et emmené loin, captivé, ébloui. Enfin, pourquoi pas des enfants pour jouer les méchants avec séduction.

Dans le Théâtre Rouge du Conservatoire, cette jeune fille qui fixe tout, et tout le temps, envahit l’écran de son regard insistant. Son histoire est évoquée par un enchaînement de plans étudiés, bien cadrés, de constructions esthétiques et de situations anecdotiques, qui respirent la marginalité et l’isolement. Dans des lieux parallèles, de drôles d’enfants-créatures aussi étranges qu’elle répondent à l’appel, chacun spécial, effrayant et touchant à sa façon. La fillette albinos de coton, l’enfant-robot des Smith, Ludovic le toxique, la laide de la déchèterie, la Reine Pelote-à-épingles, la sorcière vaudou… L’une troue sa peau en s’asseyant, l’autre le ventre d’une poupée en maudissant, l’un a la tristesse qui lui crève les yeux, l’autre éviscère des édredons qui revolent partout. Tous avec leurs cils de biche et leurs iris ébène ou diamant. Irrésistiblement attendrissants, et intimidants malgré eux.

Ainsi se déploie un monde à l’écart, dont les personnages se croisent en arrière-plan, avant d’oser mêler leurs solitudes et allier leurs différences. Les visages, les expressions, mais également les décors et les ambiances relèvent d’une poésie toute burtonnienne: teints de cadavres, yeux qui mangent la face, intérieurs sombres et forêts lugubres, inspirations d’outre-tombe, anormalités physiques et surnaturelles en gros plan. Toute cette féerie monstrueuse, typique du réalisateur, croquée en quelques habitudes et histoires bizarres, droit sorties de La triste fin du petit enfant huître (et autres histoires). Ce recueil de poèmes accompagné de dessins magiques cède ici ses illustrations aux images et à la voix, qui donnent aux paroles des contes de Burton tout leur relief métaphorique.

L’écran occupe la moitié gauche de la scène, et les courts films qui y sont projetés, d’une remarquable qualité, sont l’oeuvre de la vidéaste flamande Nathalie Teirlinck. On sent qu’un intérêt majeur du projet s’est situé en amont: dans la réalisation des extraits, la direction des jeunes comédiens, le soin apporté à leurs costumes, leurs personnalités en marge, leurs mises en situation, et leur plaisir.  L’entrecroisement de ces aventures singulières démontre également de l’ingéniosité. Le travail filmique constitue clairement la moitié de la matière dramaturgique, l’autre moitié étant comblée par le concert. La musique est interprétée en direct par une chanteuse et deux instrumentistes – un claviériste et bruiteur, et un homme-orchestre percussionniste (batterie, triangle, cymbales, etc.). Tous trois fascinants, passionnés, absorbés. Leur studio cubique aux parois tendues de toiles est aménagé dans la partie droite de la scène et, plongé dans le noir, offre des surfaces de projection secondaires pour la vidéo, comme des niveaux de doublure de l’action et de lecture moins superficielle des personnages.

« It’s great to know a girl who has so many eyes,

but you really get wet when she breaks down and cries. »

(The Girl With Many Eyes)

Comme dans les productions de Burton, on passe totalement outre la bizarrerie et la monstruosité pour se prendre d’affection pour l’anomalie, le défaut. Asociabilité apparaît comme la conséquence d’une tare qui stigmatise, plus qu’un comportement désiré. Et être seul est finalement plus simple. On apprend ainsi à regarder au-delà des préjugés ou apparences, à écouter et à comprendre, à plaindre aussi et à tenter de se rapprocher plutôt que de se méfier, contourner, ignorer. Une attitude de curiosité et de tolérance peut-être plus évidente encore pour les enfants que chez les adultes. Le spectacle fait ainsi appel à une ouverture qu’il revendique dans sa forme musicale et visuelle éclatée, dans la fantaisie de sa langue et l’immersion de sa scénographie. Titillé par la corde sensible et bercé par les oreilles, on oublie de juger pour tomber sous le charme. Une fabuleuse invitation à l’imagination libre. De sorte que la peau de renard mort, suspendue au coin avant du studio, pourrait aussi bien être un doudou chat de Cara Carmina qui sèche son poil au vent.

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