Couples déboussolés

CINEMANIA 20e anniversaire ./* Arrête ou je continue de Sophie Fillières (France, 2014) + Dans la cour de Pierre Salvadori (France, 2014)

Le plaisir de prendre place à l’Impérial malgré la cacophonie des files, la surprise de salles bien remplies, le typique film français au rendez-vous. Cinemania fête son 20e avec peut-être le profit de l’expérience : une organisation convenable et surtout une programmation complète, variée, attrayante. Pour commencer, deux histoires de couples ayant pour seul point commun d’avoir totalement perdu le nord, ensemble ou séparés. Dans un cas l’égarement les distance et les isole, dans l’autre il les rapproche et les unit à jamais.

Pierre et Pomme tombent à l’eau… qu’est-ce qui reste ?

Arrête ou je continue de Sophie Fillières met en scène la relation épuisée de Pierre et Pomme. Le fils de Pomme parti et installé, leur cohabitation côte-à-côte, face-à-face, n’est pas supportable. S’agacer n’est plus un jeu, et même la dynamique des retrouvailles est usée. Ils ont développé les tics salutaires du vieux-couple à la rescousse: s’éclipser des vernissages d’amis en prétextant l’ennui, des plans de régime et des cours de gym à domicile, les week-end de rando et pique-nique en périphérie de la ville. Mais plus rien ne marche et ce qui sans doute les tient ensemble (une lassitude commune, l’habitude, une opération récente du cerveau accompagnée de soucis) n’a pas vraiment d’importance. Ni même de remédier à cette impasse, ou de départager qui de l’autre a eu tort ou gagné. Perdants les deux, ils s’empoisonnent l’existence dorénavant. Leur seul divertissement.

Emmanuelle Devos et Mathieu Amalric excellent dans leurs personnages de prédilection: exécrables, vulnérables, piquants et chiants, attachants. Leur naïveté et leurs jeux méchants les habillent du matin au soir en les rendant parfaitement désaccordés. Ce n’est même pas le poids du corps vieillissant ou l’attrait d’une fraîcheur de chair, il n’y a pas d’ennemi à viser ni de ruines à sauver. Arrête ou je continue se situe dans ce no man’s land de la guerre déjà finie qui n’a pas achevé ses soldats agonisants. Perdus, exsangues, sans plus aucun motif de continuer ou d’arrêter à vrai dire. Si ce n’est le chantage et les enchères qui servent désormais de repères. Les événements et le rythme du film sont assez aléatoires, comme si le dénouement de chaque prise de bec était tirée aux dés et pouvait se défaire ou se resserrer brutalement, sans d’autre raison que l’irritation et des conditions météorologiques passagères. Les accalmies ne durent jamais longtemps, et tonnerre et éclairs accompagnent des orages dévastateurs. Les dynamiques pipées de couple y sont exposées comme des paysages, dans toute leur laideur. Et le recours à la marche en forêt est en cela une belle métaphore, un détour de scénario original, et une source pleine de sensations pour qui a perdu le naturel moussu de l’affection.

Le film travaille de façon étonnante cet égarement de la relation, son moment d’errance profonde qui anesthésie tout ressenti violent ou réflexion, ainsi que la mesure du temps, des obligations et des conséquences à leur manquement. D’un j’m’enfoutisme fatigué qui fait réaliser qu’on peut passer une vie entière à s’éloigner de l’essentiel: être bien. « Et ça continue encore et encore. »Du début à la fin on souhaiterait qu’ils arrêtent, et quand ils en ont finalement le courage, cela soulage à peine tellement l’heure passée à les voir y arriver n’a servi à rien. Sinon qu’on y gagne cette ingénieuse scène d’aveux et de retrouvailles ratées. Léger, gluant, terreux. Utile, espérons-le.

Sous le papier peint, la plage 

Naturellement élégante et maternelle, Catherine Deneuve incarne Mathilde, une sexagénaire active qui s’implique dans toutes les causes, grandes et de quartier, avec la même détermination dévouée. Quand son mari (Pio Marmaï en Serge) lui concède d’engager Antoine (Gustave Kerven) comme nouveau gardien d’immeuble, elle ne mesure pas l’amitié et l’empathie qui la lieront bientôt à cet individu bourru, déprimant, instable. Antoine vit un abattement sans fin ni fond. Il abandonne sa carrière de chanteur et ses proches: agoraphobe, insomniaque, dépendant à la poudre pour se donner un high de break avant la redescente décourageante. Il a juste baissé les bras d’épuisement plutôt que de s’obstiner, une faiblesse que Mathilde ne s’accorderait jamais, si elle s’en rendait compte. Mais elle se déconnecte peu à peu de la réalité.

Dans la cour de Pierre Salvadori touche avec banalité et humour à des sujets sensibles qui infiltrent nos comportements de routine, sournoisement. La xénophobie, l’angoisse, la méfiance et le pouvoir de la propriété peuvent très bien s’exercer à l’échelle aussi confinée qu’une cour d’immeuble. Et parce que l’étroitesse de cette cour fait résonner le quotidien et les petites hontes un peu vite aux oreilles des voisins, parce que les commères adorent s’arrêter aux apparences, et parce que la frontière est mince entre la conviction et la démence, il est finalement plus facile de s’y terrer et se taire. Aussi la rencontre improbable de ces deux êtres, foncièrement humains, l’un sur le point de perdre les pédales et l’autre tellement habitué à déraper, va leur offrir un arrimage inespéré à la vie et à l’espoir. Ensemble ils redécouvrent la poésie de l’entretien quotidien et des attentions, et défendent une posture positive et généreuse face à ce qui est étranger, imparfait ou apeurant. L’indulgence envers le défaut ou la faiblesse dont tout individu, même le plus parfait, est forcément frappé un jour ou l’autre. À cause d’une fissure dans un mur, une brèche dans le bon paraître, la faille de l’âge ou du caractère qui fait flancher le confort de la normalité, ces deux-là ne se quitteront plus, et couteaux et racloirs en main, ils porteront au regard de tous et fièrement la modestie de leurs êtres, prêts à redonner si on leur laisse l’espace d’exister discrètement. Un peu de chaleur avant le dernier départ.

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