Aux portes de l’aéroport

CINEMANIA 2014 20e anniversaire ./* Bird People de Pascale Ferran (France, 2014)

Avec sa photo de femme de chambre échouée, sa promesse de plans de l’Aéroport de Paris-Charles de Gaulle uniques, sa sélection à la catégorie Un certain regard de Cannes et au TIFF 2014, son titre étrange et son histoire en deux temps mis bout-à-bout, Bird People de Pascale Ferran annonce une expérience hors du commun et visuellement captivante. Son côté expérimental est pourtant assez limité, si ce n’est sa dramaturgie totalement décousue, et une succession de genres étonnamment discordante et incohérente.

Les premières impressions sont mitigées, alors que le film emprunte aux pensées et musiques enchaînées d’une paire d’écouteurs à l’autre dans un wagon de RER parisien (procédé nommé Les ailes du désir à l’origine). L’univers est cependant intéressant – celui des coulisses d’un hôtel -, rappelant d’autres productions récentes comme Love Steaks de Jakob Lass et The Grand Budapest Hotel de Wes Andersson, de 2013 les deux, d’une classe bien différente. Malgré ses promesses, la photographie n’est pas à la hauteur, mais flirte avec quelques hauteurs de toit d’intérêt architectural, surtout les vues d’ensemble de l’infrastructure aéroportuaire de jour. (Les survols de nuit et les captations de nature sont moins éloquentes.)

L’histoire, scindée entre deux personnages, se concentre sur leur lieu de rencontre – d’abord en différé: la chambre 817 que Gary Josh (Josh Charles, Dead Poets Society) occupe et qu’Audrey Camuzet (Anaïs Demoustier, aux côtés de Romain Duris dans le dernier Ozon) remet en ordre à l’occasion. Il est un américain dynamique en route pour Dubaï et en escale pour affaires à Paris, elle est étudiante et arrondit ses fins de mois par des ménages en périphérie de la capitale. Des ponts symboliques sont tentés entre eux deux à mesure que le récit échappe son mince fil: individus cernés dans leur petite réalité, qui n’auraient pas dû se croiser, leur clash devient inévitable dès lors que l’un et l’autre foncent au grand air le plus proche, aveuglés par un besoin pressant de liberté. Il largue sa vie outre-atlantique et elle se transforme en oiseau. Il défait tous les liens un à un, professionnels,m familiaux, temporels. Elle largue l’apesanteur, la rationalité et se jette dans le vide avec l’instinct pour guide. Propulsés hors du quotidien, et irrémédiablement l’un vers l’autre. Complices dans leurs singularités.

Le traitement a de belles particularités. À commencer par la distribution, des physiques et des personnalités ordinaires dans des rôles normalement imparfaits mais pas dysfonctionnels. Le rythme, plutôt aberrant, permet des longueurs sur des scènes stériles et des panoramiques contemplatifs, tandis que rien n’avance franchement. Une enfilade de journées ponctuées d’activités déplacées accentue aussi l’impression de décalage horaire et d’égarement dans la fatigue. Enfin: les personnages secondaires (le maître d’hôtel, le dessinateur asiatique), la vie des petites gens, le camouflage de la précarité, les dessous du décorum, soit tout ce qui est exposé sous un angle flatteur, et relève ici d’une observation plus attentive et intime, rendant apparentes des aspérités qu’évite habituellement le polissage à l’écran.

Nombreuses sont les anomalies en réponse, comme ce choix d’invoquer des procédés nouvelle-vague, irritants par nature: une voix off sortie de nulle part pour disparaître aussitôt, deux chapitres introduits à l’ancienne sur fond noir (« Gary »puis « Audrey »bien sûr) dont l’épilogue fait malencontreusement suite sans être annoncé proprement, et le recours à la transformation magique sans autres effets spéciaux que le plaquage d’une voix humaine sur des « mimiques » de moineau (qu’il se surnomme Anisette, Béatrice, Camille ou autres). Puis il y a les erreurs tout court, telle qu’une mésange volant à la vitesse d’une voiture, ou un chat traînant dans un couloir d’hôtel. Comme si l’appel au fantastique n’était pas suffisamment assumé pour justifier des écarts flagrants.

Après deux heures de recherche cinématographique en toutes directions, juste avant d’atteindre la destination du face-à-face (qu’empêchaient jusque là la contingence des couloirs labyrinthiques d’hôtel, des shifts d’entretien, la longueur des transports en commun et les conversations de rupture via Skype), on identifie peut-être le point de départ de cette non-histoire: les oiseaux installés dans les structures de l’ADP. Ceux qu’on entend en salle d’embarquement ou qu’on observe en attendant la mise en branle du carrousel. Ceux qui assistent aux adieux, aux premiers taxis en terre inconnue, aux retrouvailles comme aux séparations ou aux manqués. Les moineaux qui sont arrivés un peu par hasard, n’en sont pas repartis et ont adapté cet environnement artificiel comme nouveau cadre naturel. En cage, prisonniers presque volontaires. Devenus inconscients de la possibilité d’évasion.

Alors qu’ils se ruent vers les portes et fenêtres de ce bas monde, en quête avide de larges horizons, nos Gary et Audrey se télescopent. Et le fait de se reconnaître un alter ego pourra possiblement les encourager à poursuivre dans leur nouvelle direction. Migrateurs isolés. Oiseaux rares sans fil à la patte.

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