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Monthly Archives: November 2014

CINEMANIA 2014 20e anniversaire ./* Tristesse Club de Vincent Mariette (France, 2014) + Elle l’adore de Jeanne Herry (France, 2014)

L’acteur Laurent Lafitte était présent pour la dernière édition de Cinemania, et venait soutenir en salle deux films en première nord-américaine, tous deux premiers longs-métrages de jeunes réalisateurs. Avec son nom agrémenté des lettres de la Comédie Française en générique (« pour prolonger le rayonnement de l’institution à travers les implications connexes de ses membres »), ses interventions généreuses, pleines d’humour et de familiarité en période de commentaires après les projections ont permis de replacer le comédien, certes doué et en demande, dans un rôle plus humain et chaleureux qui semble naturellement le sien au quotidien. Il en a coulé, de l’eau sous les ponts et des bons sentiments de l’écran depuis Juan, son personnage de séducteur dans Classe Mannequin d’M6. Malgré une liste d’apparitions et rôles qui ne cesse de s’allonger à la télé, sur scène et au cinéma, ainsi que des commandes d’animation de soirées grand public, Laurent Lafitte attache visiblement de l’importance à rester proche du public, en dialogue et à l’écoute. Contre la suffisance de l’ego gonflé et sa déconnection des réalités. Une confrontation entre l’individu ordinaire et ses aspirations héroïques sur laquelle il joue volontiers dans l’interprétation de ses personnages.

Elle l’adore de Jeanne Herry

Ce superbe petit polar décalé fait montre d’un talent de réalisation parfait, autant dans sa construction scénaristique, que dans l’articulation filmique et la direction des acteurs. Sandrine Kiberlain y est tout simplement rayonnante, plus vraie que nature dans le personnage de Muriel, une esthéticienne mère monoparentale, complètement mythomane et illuminée, mais aussi carrément ancrée dans les préoccupations ordinaires et le bon sens pratique, terriblement convaincante aussi plus elle ment et s’enfonce. Sa prestation lui avait d’ailleurs mérité le prix de meilleure actrice au Festival du film francophone d’Angoulême plus tôt cette année. Elle tient le rôle d’une fan finie du chanteur populaire Vincent Lacroix, incarné par le dit Laurent Lafitte. Lui n’est pas moins solide dans son interprétation, seulement son personnage le discrédite et lui impose un registre de fausseté, de superficialité et d’effritement de la personnalité.

À une échelle tout à fait banale, l’histoire déroule un fil absolument incroyable, à la fois surréaliste, totalement improbable et hasardeux, et très réaliste. Les subtilités et non-dits s’équilibrent avec les scènes de crédulité feinte et de sentiments de série B tournées au commissariat de police, où l’humour, la manipulation et le détournement s’immiscent avec une précision discrète mais évidente pour le public qui sait. D’un doigté d’investigation réjouissant. Il est en ce sens flagrant que la production a bénéficié de recherches sérieuses (8 ans à convaincre les investisseurs, perdus entre les étiquettes de comédie et policier) et s’appuie sur des informations judiciaires solides, particulièrement judicieuses quant aux portraits psychologiques et sociaux des personnages. En filigrane, l’inspection de conscience n’en est pas moins active, et sous ses dessous de film anecdotique, Elle l’adore amorce un joli chemin critique. De l’ordre du film Le petit Lieutenant qui a fait reconnaître Xavier Beauvois dès sa sortie, en dépit de sa simplicité et de son récit local, presque d’un niveau télévisé en apparence. Ce n’est pas pour rien que le film a été récompensé du Prix du Public TFO, dédié aux premières œuvres, soulignant d’entrée de jeu la contribution de Jeanne Héry, héritière de Miou-Miou et Julien Clerc, comme une promesse pour la nouvelle comédie française. On adore !

Tristesse Club de Vincent Mariette

L’histoire est bateau et le film pourrait s’avérer navrant. Toutefois cette comédie familiale repose sur une élaboration de personnages tout en faux. Le trio est composé de l’insupportable Ludivine Saigner, coucheuse et pétasse, du poser macho Laurent Lafitte et du pas très propre et un peu raté Vincent Macaigne. Trois acteurs excellents dans ces rôles imparfaits et perdants. Deux frères réunis dans la demeure abandonnée de leur père détesté pour ses obsèques voient débarquer une minette qui s’annonce comme leur soeur. La nouvelle n’a rien de surprenant tant le vieux découchait à droite à gauche en collectionnant la rancoeur de ses maîtresses délaissées l’une après l’autre. Pourtant, la jeunesse et la blondeur de Chloé ne laissent pas indifférents Léon et surtout Bruno, de même que les liens tendres et la proximité qu’elle revendique avec le paternel juste avant sa disparition.

Les personnages masculins font penser aux deux frères dans Les particules élémentaires de Michel Houellebecq, sans bien sûr la même profondeur ni le pedigree générationnel et émotionnel de ces derniers.  Quelques plans jouent effectivement sur la symétrie et des cadrages construits, mais pas au point d’être comparés légitimement au cinéma de Wes Andersson… Du point de vue du scénario (le réalisateur Vincent Mariette en collaboration avec Vincent Poymiro), il y a une efficace rétention d’information à l’origine d’un suspense né de rien (la découverte d’un vrai prénom, par exemple). Une comédie d’un niveau somme toute ordinaire dont l’humour n’est ni irrésistible ni vraiment original. Mais l’ensemble (film, interprétation, histoire) respecte une certaine modestie qui protège le terre-à-terre des images, des répliques et des situations. Pas de rebondissements majeurs et un déroulement attendu, en compagnie d’un trio désaccordé pas totalement désagréable ni inintéressant.

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COUPS DE THÉÂTRE 2014 13e édition ./* Spectacle d’ouverture L’Éveil de la compagnie Le Fils d’Adrien danse

Les Coups de théâtre 2014 se sont achevés ce dimanche, alors qu’ils débutaient, une semaine plus tôt, à l’occasion de la création mondiale de la pièce L’Éveil de la compagnie québécoise Le Fils d’Adrien danse, chorégraphie d’Harold Rhéaume mise en scène par Marie-Josée Bastien. Une production pour adolescents attendue, mélange de danse, théâtre et vidéo, pour laquelle on pouvait d’office regretter qu’il y ait trop d’invités et pas assez de public cible dans les rangs.

La programmation d’un spectacle de danse en ouverture du festival était un choix réfléchi et tout à fait assumé de la part du directeur Rémi Boucher, qui soulignait en entrevue l’engagement des Coups pour la présentation d’autres formes complémentaires au théâtre, et son respect de la danse comme une ouverture à d’autres langages que le parler. Dans le cadre de L’Éveil, une création destinée aux 13 ans et plus, le mouvement est d’autant plus justifié et efficace qu’il s’adresse aux adolescents sur un registre qu’ils vivent au quotidien: celui de l’énergie, de l’action, de l’ambition de bouger et d’entreprendre. C’est d’ailleurs cet angle, général et émotionnel, qui offre au spectacle une certaine justesse de ton et une originalité d’approche. Des anecdotes précises y sont abordées, telles que le départ de la maison familiale, les premières relations, le questionnement de son image physique ou des déceptions amicales marquantes. Plutôt que d’être caricaturées pour une catégorie de 12-17 ans, dont on moque souvent des comportements types, elles sont déclinées entre les six interprètes, s’appropriant autant de façons de vivre leur âge et son intensité.

Par couple, isolés ou en groupe, ils sont tour à tour confrontés à des situations d’éveil – communautaire, politique, sexuel, des sentiments ou de la conscience – face auxquelles ils réagissent instinctivement, en fonction de leur caractère, la personnalité qu’ils se donnent et ceux qu’ils souhaiteraient être, projetés dans un monde adulte. L’un démontre un attachement facile, une autre de la méfiance, un autre un esprit de conciliation naturel qui lui fait contourner les conflits et problèmes. Certains d’eux sont explosifs là où d’autres s’éloignent en solitaires ou se contiennent et s’effacent. Ces traits de caractère qui traversent les mises en situations sont autant des indicateurs du milieu dans lequel ils ont grandi que des signes annonciateurs de la façon dont ils traverseront les épreuves à venir, et des individus qu’ils se préparent à être inconsciemment. S’y lisent à la fois les prémisses de « patterns », les modèles qu’ils fuient, les idéaux nourris et surtout l’élan qu’il leur faudra apprendre à maîtriser. S’y dessine aussi l’authenticité de leur personne et les valeurs enracinées qui guideront leur être en devenir cerné par un horizon de possibles.

Alors que le choix des tableaux démontre une sélection laborieuse et somme toute pertinente, et que les portraits dressés prennent forme, relief et sens au fur et à mesure d’une dramaturgie impressionniste, le discours (qui débute la pièce) et le mouvement s’avèrent les pièces faibles de l’ensemble. Peu d’éloquence, voire de la gratuité et du cliché dans les deux. Ils sacrent pour mieux toucher ? Pètent les plombs ou s’unissent en un ballet jazz collectif ? Ces recettes trop vues, servies sur le ton de l’impulsion qui distingue le spectacle, sonnent faux, faciles et ennuient. C’est totalement l’inverse avec l’inventivité scénographique (collaboration de la metteur en scène avec Christian Fontaine), la construction des éclairages (Antoine Caron) et l’accompagnement filmique d’une qualité détonnante (Éliot Laprise). Le travail musical de Josué Beaucage cherche aussi à s’affirmer, par des ambiances cinématographiques relativement fortes et des thèmes instrumentaux narratifs, même s’il ne défend pas tout à fait son originalité face au punch de son style. Heureusement la dérive pop commerciale a été évitée.

Séduisant et travaillé, le décor s’est calqué en métaphore du propos. Autant la vidéo pouvait ouvrir des portes vers de grands espaces verts de liberté à explorer d’une course folle, autant les spots-parapluie pouvaient se resserrer sur un individu enfermé dans sa cage psychologique, en introspection, lumières vers lui. L’image de cases préformatées impossibles à occuper, également de succession d’expériences ou de choix existentiels déterminants revenait souvent, par le biais des divers éléments de scène (son, lumière, film) ou des combinaisons de corps dans l’espace (moins lisible).

Particulièrement fragile quant aux messages conviés – en ce qui a trait par exemple au traitement abstrait de la sexualité ou de l’engagement idéologique, ou encore à la prise de conscience du temps et de l’important, visiblement plus tardive que la période évoquée ici -, L’Éveil est à prendre tel quel, dans sa nature inconstante, papillonnante, futilement sérieuse. Tout y est touché en surface et rien n’est approfondi, car plus qu’un événement et une réaction singuliers, il s’agit d’une posture caractéristique quel que soit ce qui advient. Un passage obligé par un foisonnement d’émotions ingérables, qui force à tester des directions, des convictions, et faire des erreurs. Et ce qui demeure de toutes ces orientations somme toute hasardeuses et zélées, ce n’est ni leur radicalisme (discours suicidaire, dévouement affectif) ni leurs conséquences irréparables, sinon la perméabilité au moment présent et la vivacité de son expérience. Ce ne sont pas tant les actes qui sont décisifs que leur idée, leur limon générationnel, le berceau de commencements de vie et de fins du monde en chaîne auxquels, simplement, survivre. Et se rendre à l’âge adulte qu’on rejetait en ayant fait ce qu’il aura fallu, sans trop de casse ni d’aliénation de cette force vive incarnée. Un puissant cri de liberté, avec tout ce qu’il comprend de vertige et d’inconnu.

Avec Jean-François Duke, Gabriel FournierOdile-Amélie Peters, André Robillard, Claudiane Ruelland et Ariane Voineau.

COUPS DE THÉÂTRE 2014 13e édition ./* Dans ma maison de papier, j’ai des poèmes sur le feu par Les Deux Mondes sur un texte de Philippe Dorin

Cette pièce annoncée par un fabuleux titre est toute à son image: l’histoire explore une métaphore poétique du temps éclipsé, au fil d’une langue élaborée et de figures scéniques calquées sur le jeu linguistique. D’où la volonté des Coups de théâtre de mettre en lumière le talent acrobatique et rieur du langage de l’auteur français Philippe Dorin, dont les textes sont principalement destinés à la mise en scène jeunesse. Ici accaparée par la compagnie québécoise phare Les Deux Mondes – dont les trois fondateurs étaient présents au soir de la première, Daniel Meilleur, France Mercille et Monique Rioux -, l’imagerie semble confortablement installée dans la mise en scène d’Eric Jean (Quat’Sous). Récit d’une grand-mère aux portes de la Mort qui, par l’entremise d’une paire de souliers de fillette, retournera jouer avec la silhouette de son enfance pour faire durer un peu le plaisir et transmettre l’importance de se souvenir avant de s’en aller.

La construction mise donc sur un décor tournant, une entrée de maison vue de l’extérieur ou de l’intérieur selon, un abri plein de souvenirs à remonter le temps. La porte se referme définitivement sur le présent et mène à l’ultime voyage, ou s’ouvre sur l’imaginaire du rêve et de l’espoir de l’autre côté du miroir. Dans ce mélange des temps, la seule concordance qui tienne est celle de deux êtres en parallèle, de deux noms qui se répondent: Aimée et Emma.

«  Moi, je m’appelle Aimée. Et toi ?

–  Moi, c’est Emma.

–  Aimée, Emma, c’est presque le même nom…

–  Oui, c’est juste le temps qui change.

–  Tiens… C’est l’hiver soudainement. » 

Habillées en jumelles des bouclettes aux sandales sans âge, elles défient le passage du temps, et repoussent à plus tard l’heure d’éteindre la lumière dans ce jeu répété qui ponctue le texte et la scène: Allume ! Éteins ! Le sonneur de glas est là qui les attend, rôde autour de l’édifice dont il inspecte les failles de l’inattention, de la fatigue. Les deux alliées comparent leurs mémoires et font équipe contre le noir – le cauchemar, la fin, le sommeil, l’oubli. Elles se glissent l’une dans l’ombre de l’autre, et prolongent leur rencontre le temps d’une pensée, défendant cette jolie inversion que « Tous les enfants sont à l’intérieur d’une vieille personne, mais ils ne le savent pas encore ». Les « poèmes sur le feu »évoquent l’éphémère d’une vie, sa saveur sensorielle et l’urgence de la croquer (comme une pomme). Tout est jeu d’images et de mots.

« Ce que j’écris n’est que le négatif de l’histoire. Ce que j’essaie de faire voir, ce sont plutôt les choses invisibles, comme le temps qui passe ou le bruit des couleurs. »

Philippe Dorin

Les interprètes Louise Laprade et Marie-Pier Labrecque sont parfaites dans leur pas de deux, observées par Michel-Maxime Legault. De sorte qu’il est nécessaire de souligner l’équipe qui orchestre leur danse: par exemple la scénographie et les costumes de Geneviève Lizotte tout comme les coiffures et maquillages de Sylvie Rolland Provost qui rendent leur ressemblance flagrante. Le travail musical de Laurier Rajotte et l’environnement sonore construit par Olivier Gaudet-Savard sont à-propos, peut-être trop quand les bruitages sont collés sur le texte plutôt que d’accéder à une lecture plus fantaisiste (pas besoin d’entendre le berger, le chien et les moutons l’un après l’autre pour illustrer le pré quand quelques oiseaux suffiraient). Les éclairages de Martin Sirois complètent avec brio la construction scénique de la maison et des différentes dimensions de réalité et de rêve qui s’y superposent.

Au final, c’est une création souriante, intelligente et colorée qui était dévoilée aux Écuries devant une salle pleine. Son rythme et l’enchaînement roulant de ses tableaux ont très certainement séduit petits et grands, les premiers fascinés par le jeu à rebondissement et l’illusion visuelle, les seconds appréciant la structure bien faite et la beauté dans ses détails de langage. Une ravissante découverte !

COUPS DE THÉÂTRE 2014 13e édition ./* La fille qui fixait de Zonzo Compagnie (Belgique)

La fille qui fixait est un magnifique coup de cœur de ces Coups de théâtre 2014 qui en met plein les yeux, avec toutes ces histoires d’yeux. Zonzo Compagnie, la troupe belge à l’origine de cette production, vient également présenter Écoute le silence, un voyage avec John Cage, une autre proposition de théâtre musical qu’on suspecte tout aussi réussie. Ces deux spectacles adoptent des préceptes similaires quant au théâtre jeunesse. Celui-ci peut être un excellent vecteur d’autres univers artistiques comme ceux, allumés et extraordinaires, de compositeurs ou de cinéastes hors du commun (qui plus que John Cage ou Tim Burton ?). La richesse de tels imaginaires visuels et sonores ne saurait être mieux transmise qu’en la mettant à l’oeuvre directement sur scène, et qu’elle opère d’elle-même sa magie sur les enfants. Ce que défend la compagnie quitte à ne pas laisser de place aux réactions du petit public, pris par la main et emmené loin, captivé, ébloui. Enfin, pourquoi pas des enfants pour jouer les méchants avec séduction.

Dans le Théâtre Rouge du Conservatoire, cette jeune fille qui fixe tout, et tout le temps, envahit l’écran de son regard insistant. Son histoire est évoquée par un enchaînement de plans étudiés, bien cadrés, de constructions esthétiques et de situations anecdotiques, qui respirent la marginalité et l’isolement. Dans des lieux parallèles, de drôles d’enfants-créatures aussi étranges qu’elle répondent à l’appel, chacun spécial, effrayant et touchant à sa façon. La fillette albinos de coton, l’enfant-robot des Smith, Ludovic le toxique, la laide de la déchèterie, la Reine Pelote-à-épingles, la sorcière vaudou… L’une troue sa peau en s’asseyant, l’autre le ventre d’une poupée en maudissant, l’un a la tristesse qui lui crève les yeux, l’autre éviscère des édredons qui revolent partout. Tous avec leurs cils de biche et leurs iris ébène ou diamant. Irrésistiblement attendrissants, et intimidants malgré eux.

Ainsi se déploie un monde à l’écart, dont les personnages se croisent en arrière-plan, avant d’oser mêler leurs solitudes et allier leurs différences. Les visages, les expressions, mais également les décors et les ambiances relèvent d’une poésie toute burtonnienne: teints de cadavres, yeux qui mangent la face, intérieurs sombres et forêts lugubres, inspirations d’outre-tombe, anormalités physiques et surnaturelles en gros plan. Toute cette féerie monstrueuse, typique du réalisateur, croquée en quelques habitudes et histoires bizarres, droit sorties de La triste fin du petit enfant huître (et autres histoires). Ce recueil de poèmes accompagné de dessins magiques cède ici ses illustrations aux images et à la voix, qui donnent aux paroles des contes de Burton tout leur relief métaphorique.

L’écran occupe la moitié gauche de la scène, et les courts films qui y sont projetés, d’une remarquable qualité, sont l’oeuvre de la vidéaste flamande Nathalie Teirlinck. On sent qu’un intérêt majeur du projet s’est situé en amont: dans la réalisation des extraits, la direction des jeunes comédiens, le soin apporté à leurs costumes, leurs personnalités en marge, leurs mises en situation, et leur plaisir.  L’entrecroisement de ces aventures singulières démontre également de l’ingéniosité. Le travail filmique constitue clairement la moitié de la matière dramaturgique, l’autre moitié étant comblée par le concert. La musique est interprétée en direct par une chanteuse et deux instrumentistes – un claviériste et bruiteur, et un homme-orchestre percussionniste (batterie, triangle, cymbales, etc.). Tous trois fascinants, passionnés, absorbés. Leur studio cubique aux parois tendues de toiles est aménagé dans la partie droite de la scène et, plongé dans le noir, offre des surfaces de projection secondaires pour la vidéo, comme des niveaux de doublure de l’action et de lecture moins superficielle des personnages.

« It’s great to know a girl who has so many eyes,

but you really get wet when she breaks down and cries. »

(The Girl With Many Eyes)

Comme dans les productions de Burton, on passe totalement outre la bizarrerie et la monstruosité pour se prendre d’affection pour l’anomalie, le défaut. Asociabilité apparaît comme la conséquence d’une tare qui stigmatise, plus qu’un comportement désiré. Et être seul est finalement plus simple. On apprend ainsi à regarder au-delà des préjugés ou apparences, à écouter et à comprendre, à plaindre aussi et à tenter de se rapprocher plutôt que de se méfier, contourner, ignorer. Une attitude de curiosité et de tolérance peut-être plus évidente encore pour les enfants que chez les adultes. Le spectacle fait ainsi appel à une ouverture qu’il revendique dans sa forme musicale et visuelle éclatée, dans la fantaisie de sa langue et l’immersion de sa scénographie. Titillé par la corde sensible et bercé par les oreilles, on oublie de juger pour tomber sous le charme. Une fabuleuse invitation à l’imagination libre. De sorte que la peau de renard mort, suspendue au coin avant du studio, pourrait aussi bien être un doudou chat de Cara Carmina qui sèche son poil au vent.

COUPS DE THÉÂTRE 2014 13e édition ./* Survol de la programmation avec son directeur et fondateur Rémi Boucher

Le festival montréalais Les Coups de théâtre, organisé aux deux ans depuis maintenant 25 années, revient cet automne 2014 avec une 13e édition haute en propositions et découvertes, pour le plaisir de tous. C’est au nom de ce principe de plaisir partagé que Rémi Boucher, directeur du Festival depuis sa création et de tous temps impliqué dans les arts et la scène jeunesse, défend une programmation éclatée mêlant danse, théâtre, musique et marionnettes, parfois technologies, pour tous les goûts et les âges.

« Il y a vingt ans, quand on a fondé le festival, j’ai voulu inscrire le théâtre jeunesse dans le théâtre. Et on a toujours maintenu ça au fil des ans, on a toujours cogné sur le même clou. C’est un théâtre aussi intéressant, aussi novateur. Et on a fini par marquer des points. Parce que le défi il est là : créer une articulation claire, prendre position sur ce qu’on fait. »

Hier dimanche, le spectacle espagnol A mano lançait donc le bal en toute simplicité: concerto de mains agiles parmi quelques objets et figurines de pâte à modeler, pour célébrer l’amitié et le bonheur d’être ensemble, en petit comité. (Le spectacle est rejoué ce midi et mardi à l’Usine C.) Et ce soir c’est le grand jeu, avec la compagnie Le fils d’Adrien Danse et sa première mondiale L’éveil. La pièce, chorégraphiée par Harold Rhéaume et mise en scène par Marie-Josée Bastien en collaboration avec Steve Gagnon à l’écriture, vise un auditoire adolescent, en offrant à voir le moment de l’éclosion de certains sentiments nouveaux et contradictoires chez des jeunes en pleine affirmation et recherche de qui ils sont. Pour Rémi Boucher, c’est une fierté que d’ouvrir l’édition 2015 sur cette création mondiale, parce que la présence de la danse, comme de toutes les autres formes d’art représentées dans le programme, est une volonté d’ouverture, également une prise de position: le théâtre ne se limite pas à un texte et son accessoirisation.

A Mano (c) Clara Larrea

Les Coups font ainsi de la place pour tout: des pièces sans parole (L’histoire du grillon égaré dans un salon du Théâtre des Confettis), d’autres en langue étrangère (Los cuervos no se peinan de la compagnie mexicainee Los Endebles). Le diffuseur québécois explique que lorsqu’il prospecte de par le monde, il faut aller au-delà des frontières linguistiques et culturelles pour comprendre la richesse de ce qui prend forme différemment, ailleurs. Un des critères les plus aidants peut-être, mais déstabilisants et imprévisibles, reste la réaction de ce public si particulier et changeant: l’enfant. À lui la notion même de « mise en scène »on ne lui joue pas. Les mascarades, la crème et la facilité sont son quotidien, et il en est maître, servez-lui autre chose. Son langage est encore pur, innocent, imagé.

« Les enfants ils sont neufs. Aucun préjugé possible, aucune attente. Ils sont là et il faut les intéresser. Et les acteurs quand ils sortent de scène, ils sont lavés, ils ont tout donné. »

Cela, les compagnies jeunesse l’ont bien saisi et n’hésitent pas à se diriger vers des objets et projets plus insolites et travaillés. De retour par exemple, l’irrésistible équipe de La Pire Espèce, à l’origine du Petit bonhomme en papier carbone qui tourne sans relâche depuis Les Coups 2012. Olivier Ducas, Mathieu Gosselin et Francis Monty ont vidé leurs coffres et leurs greniers et redonnent vie et comique à toute une galaxie d’objets et de matière pour la création mondiale de Futur Intérieur, racontant leur extraordinaire périple dans l’hyperespace (une seule date le 23 novembre aux Écuries, mais ils repasseront c’est sûr). Les propositions belges de Zonzo Compagnie promettent également une expérience de théâtre musical hors du commun. Avec Écoute le silence, un voyage avec John Cage, ils emportent les 6 ans et plus au coeur du fascinant univers du compositeur, dont les mises en scène du silence sont présentées avec inventivité et sans simplification inutile. Autre production très attendue et curieuse, La fille qui fixait inspirée de la nouvelle de Tim Burton.

« 1) J’ai connu une fille, jadis,

qui restait là à regarder, l’oeil fixe,

quoi, qui, y ou x,

elle s’en souciait comme d’une cerise.

2) Elle fixait les pâquerettes.

3) Le ciel au-dessus de sa tête.

4) Ou pareillement vous fixait, vous, à perpète,

sans que vous sachiez pourquoi cette fixette… »

L’illusion, Théâtre de marionnettes n’est pas en reste avec Philémon et Baucis, une exploration en paroles et chansons tout à fait inusitée sur les pas de l’Opéra d’Haydn. (Une seule représentation ici aussi, le 23 novembre au Studio-théâtre déménagé sur la rue Saint-Denis coin Beaubien). Et du fameux collectif de Québec L’eau du bain, le spectacle Impatience sera indéniablement passionnant et innovant, puisqu’il interroge la notion de vérité alors que de jeunes acteurs dévoilent leur histoire au public via un dispositif sonore interactif spécialement pensé pour relier la salle et la scène. Un autre must pour adolescents conçu par Anne-Marie Ouellet et Thomas Sinou, qui sera en reprise à l’Usine C en fin de saison.

Impatience (c) Jean-Philippe Tremblay

En contrepartie de ces formes variées, le festival conserve un espace privilégié en l’honneur de la langue, comme en témoigne l’éclairage consacré à l’oeuvre du Français Philippe Dorin. En raison de l’annulation d’Abeilles, habillez-moi de vous, l’auteur présent pour des activités de médiation accompagne un seul spectacle finalement, dont la poésie et la délicatesse semble briller pour deux: Dans ma maison de papier, j’ai des poèmes sur le feu. Portée par la troupe française Les Deux Mondes, cette histoire est celle d’un passage atemporel entre les rêves d’une enfant et ses souvenirs de vieille femme, par le raccourci magique d’une paire de souliers et d’une écriture imagée. Établissant un même pont surnaturel entre les morts et les vivants et entre les générations de l’innocence et de la mémoire, Les grands-mères mortes de Karine Sauvé, aux mains de la Cie Mammifères, déploie aussi une langue et des procédés étonnants pour célébrer les derniers moments de la vie.

Et pour compléter le tour, seront également de la fête Simon Boulerice avec Tu dois avoir si froid, le Théâtre Bouches décousues de Québec avec Papoul, l’incroyable Bob Théâtre français (Princesse K, Nosferatu) de retour avec Fin de série, et Bouffe, une collaboration franco-canadienne du Théâtre populaire d’Acadie et du Satellite Théâtre. Dans la vision de Rémi Boucher cependant, ceux qui prendront part à l’événement seront beaucoup plus nombreux. Les adultes par exemple constituent une cible que les spectacles oublient rarement de séduire à un autre niveau.

« Ce qui m’intéresse particulièrement est de présenter des spectacles avec des lectures pour adultes et des lectures pour jeunes. Ne pas ennuyer les adultes, c’est important. Au sein d’une salle, il y a aussi une dynamique qui s’installe entre les parents et les enfants. Et ça, pour moi, c’est extraordinaire et ce qui fait la force de ce théâtre-là. C’est un théâtre pour tous. »

Les créateurs du milieu du théâtre, même s’ils visent des publics majeurs, ne devraient pas se priver des enseignements d’ingéniosité et de modestie que procurent des mises en scène destinées avant tout aux enfants, dont chaque tranche d’âge présente des défis particuliers et de taille. Plus généralement, Les Coups comptent attirer une grande variété de professionnels – auteurs, diffuseurs, programmateurs, comédiens – à l’occasion de la vitrine surf le théâtre jeune public québécois, Focus Québec qui se déroulera du 19 au 21 novembre cette semaine.

Tu dois avoir si froid (c) Agathe Bray-Bourret

Dans le cadre de ces réflexions sur l’avenir du théâtre jeunesse, Rémi Boucher a nombre d’expériences de scène, de coulisses et d’initiatives connexes qu’il a menées (Les P’tits Loups, Ciné-Kid) à partager. Il souhaite également rendre curieux des dramaturges à la langue vive d’ici et d’ailleurs (on pense aux Histoires à faire des cauchemars d’Étienne Lepage programmé aux Coups 2012) pour qu’ils se frottent à l’aventure du jeune public et poussent la discipline plus loin. Parmi les pistes en développement constant, il y a aussi le réseautage institutionnel dont Les Coups sont un fier contributeur et exemple (par exemple en s’associant à diverses échelles avec le MAC, le CCA, The Brooklyn Academy of Music de New York ou le Bellas Artes Museo de Mexico, le Centre National des Arts d’Ottawa et Les Gros-Becs de Québec, ou en poursuivant les collaborations et discussions avec La Maison Théâtre, L’Illusion Théâtre, Les Castelliers). Dans cette optique, le directeur du festival fait déjà fantasmer sur la prochaine édition en chatouillant des liens américains nord-sud, un foisonnement théâtral venu d’Europe du Nord et Scandinavie voire d’Asie, en complément des compagnies traditionnellement invitées du Québec, de France et de Belgique.

« Comme on ne peut pas tout présenter, et pour profiter de la présence des diffuseurs, de la rétroaction d’autres artistes et d’une expérience devant public, on a offert aux compagnies de s’inscrire dans une sorte de programmation off. C’est un service que l’on rend si on veut, en tant que temps fort du théâtre, en parallèle de notre programmation officielle. »

Donc pour ceux qui n’en ont jamais assez, Les Coups ont prévu le coup avec une programmation off permettant à d’autres compagnies absentes cette année de saisir l’occasion d’un auditoire de jeunes et de diffuseurs au rendez-vous pour reprendre des productions récentes ou tester sur les planches des étapes préliminaires de projets passionnants à venir. C’est le cas du Bluff Théâtre, qui s’exposera ce début de semaine avec leurs derniers travaux, le spectacle Un monde qui s’efface et la création en cours Les haut-parleurs (texte et mise en scène de Sébastien David). L’opportunité d’attraper au bond, si vous les aviez manqués ou adorés, Gros Paul du Moulin à musique (Anne-Marie Olivier) en cocréation avec l’ECM+, Le plus court chemin entre l’école et la maison de Mathieu, François et les autres… (texte de Jean-Rock Gaudreault et mise scène de Jacinthe Potvin et Yves Dagenais), Ô Lit ! de Bouge de là.

La liste d’événements et rendez-vous est ici incomplète de tout ce qui vous surprendra dans cette trépidante programmation. 45 représentations de 15 compagnies du Canada, de France, de Belgique, du Mexique et d’Espagne, dont neuf créations mondiales, des conférences, une table ronde, et une multitude de rencontres inimaginables. Ça fait deux ans qu’on les attend, et deux ans qu’ils nous attendent. Marquons Les Coups !

« La prochaine édition ? Ça roule ! On est très aguerri. J’ai une super bonne équipe je dois dire, vraiment. Ils ont une énergie que j’aime énormément, et on a beaucoup de plaisir. Voilà, on va vous partager ça ! »

./* Toute la programmation

CINEMANIA 20e anniversaire ./* Arrête ou je continue de Sophie Fillières (France, 2014) + Dans la cour de Pierre Salvadori (France, 2014)

Le plaisir de prendre place à l’Impérial malgré la cacophonie des files, la surprise de salles bien remplies, le typique film français au rendez-vous. Cinemania fête son 20e avec peut-être le profit de l’expérience : une organisation convenable et surtout une programmation complète, variée, attrayante. Pour commencer, deux histoires de couples ayant pour seul point commun d’avoir totalement perdu le nord, ensemble ou séparés. Dans un cas l’égarement les distance et les isole, dans l’autre il les rapproche et les unit à jamais.

Pierre et Pomme tombent à l’eau… qu’est-ce qui reste ?

Arrête ou je continue de Sophie Fillières met en scène la relation épuisée de Pierre et Pomme. Le fils de Pomme parti et installé, leur cohabitation côte-à-côte, face-à-face, n’est pas supportable. S’agacer n’est plus un jeu, et même la dynamique des retrouvailles est usée. Ils ont développé les tics salutaires du vieux-couple à la rescousse: s’éclipser des vernissages d’amis en prétextant l’ennui, des plans de régime et des cours de gym à domicile, les week-end de rando et pique-nique en périphérie de la ville. Mais plus rien ne marche et ce qui sans doute les tient ensemble (une lassitude commune, l’habitude, une opération récente du cerveau accompagnée de soucis) n’a pas vraiment d’importance. Ni même de remédier à cette impasse, ou de départager qui de l’autre a eu tort ou gagné. Perdants les deux, ils s’empoisonnent l’existence dorénavant. Leur seul divertissement.

Emmanuelle Devos et Mathieu Amalric excellent dans leurs personnages de prédilection: exécrables, vulnérables, piquants et chiants, attachants. Leur naïveté et leurs jeux méchants les habillent du matin au soir en les rendant parfaitement désaccordés. Ce n’est même pas le poids du corps vieillissant ou l’attrait d’une fraîcheur de chair, il n’y a pas d’ennemi à viser ni de ruines à sauver. Arrête ou je continue se situe dans ce no man’s land de la guerre déjà finie qui n’a pas achevé ses soldats agonisants. Perdus, exsangues, sans plus aucun motif de continuer ou d’arrêter à vrai dire. Si ce n’est le chantage et les enchères qui servent désormais de repères. Les événements et le rythme du film sont assez aléatoires, comme si le dénouement de chaque prise de bec était tirée aux dés et pouvait se défaire ou se resserrer brutalement, sans d’autre raison que l’irritation et des conditions météorologiques passagères. Les accalmies ne durent jamais longtemps, et tonnerre et éclairs accompagnent des orages dévastateurs. Les dynamiques pipées de couple y sont exposées comme des paysages, dans toute leur laideur. Et le recours à la marche en forêt est en cela une belle métaphore, un détour de scénario original, et une source pleine de sensations pour qui a perdu le naturel moussu de l’affection.

Le film travaille de façon étonnante cet égarement de la relation, son moment d’errance profonde qui anesthésie tout ressenti violent ou réflexion, ainsi que la mesure du temps, des obligations et des conséquences à leur manquement. D’un j’m’enfoutisme fatigué qui fait réaliser qu’on peut passer une vie entière à s’éloigner de l’essentiel: être bien. « Et ça continue encore et encore. »Du début à la fin on souhaiterait qu’ils arrêtent, et quand ils en ont finalement le courage, cela soulage à peine tellement l’heure passée à les voir y arriver n’a servi à rien. Sinon qu’on y gagne cette ingénieuse scène d’aveux et de retrouvailles ratées. Léger, gluant, terreux. Utile, espérons-le.

Sous le papier peint, la plage 

Naturellement élégante et maternelle, Catherine Deneuve incarne Mathilde, une sexagénaire active qui s’implique dans toutes les causes, grandes et de quartier, avec la même détermination dévouée. Quand son mari (Pio Marmaï en Serge) lui concède d’engager Antoine (Gustave Kerven) comme nouveau gardien d’immeuble, elle ne mesure pas l’amitié et l’empathie qui la lieront bientôt à cet individu bourru, déprimant, instable. Antoine vit un abattement sans fin ni fond. Il abandonne sa carrière de chanteur et ses proches: agoraphobe, insomniaque, dépendant à la poudre pour se donner un high de break avant la redescente décourageante. Il a juste baissé les bras d’épuisement plutôt que de s’obstiner, une faiblesse que Mathilde ne s’accorderait jamais, si elle s’en rendait compte. Mais elle se déconnecte peu à peu de la réalité.

Dans la cour de Pierre Salvadori touche avec banalité et humour à des sujets sensibles qui infiltrent nos comportements de routine, sournoisement. La xénophobie, l’angoisse, la méfiance et le pouvoir de la propriété peuvent très bien s’exercer à l’échelle aussi confinée qu’une cour d’immeuble. Et parce que l’étroitesse de cette cour fait résonner le quotidien et les petites hontes un peu vite aux oreilles des voisins, parce que les commères adorent s’arrêter aux apparences, et parce que la frontière est mince entre la conviction et la démence, il est finalement plus facile de s’y terrer et se taire. Aussi la rencontre improbable de ces deux êtres, foncièrement humains, l’un sur le point de perdre les pédales et l’autre tellement habitué à déraper, va leur offrir un arrimage inespéré à la vie et à l’espoir. Ensemble ils redécouvrent la poésie de l’entretien quotidien et des attentions, et défendent une posture positive et généreuse face à ce qui est étranger, imparfait ou apeurant. L’indulgence envers le défaut ou la faiblesse dont tout individu, même le plus parfait, est forcément frappé un jour ou l’autre. À cause d’une fissure dans un mur, une brèche dans le bon paraître, la faille de l’âge ou du caractère qui fait flancher le confort de la normalité, ces deux-là ne se quitteront plus, et couteaux et racloirs en main, ils porteront au regard de tous et fièrement la modestie de leurs êtres, prêts à redonner si on leur laisse l’espace d’exister discrètement. Un peu de chaleur avant le dernier départ.

CINEMANIA 2014 20e anniversaire ./* Bird People de Pascale Ferran (France, 2014)

Avec sa photo de femme de chambre échouée, sa promesse de plans de l’Aéroport de Paris-Charles de Gaulle uniques, sa sélection à la catégorie Un certain regard de Cannes et au TIFF 2014, son titre étrange et son histoire en deux temps mis bout-à-bout, Bird People de Pascale Ferran annonce une expérience hors du commun et visuellement captivante. Son côté expérimental est pourtant assez limité, si ce n’est sa dramaturgie totalement décousue, et une succession de genres étonnamment discordante et incohérente.

Les premières impressions sont mitigées, alors que le film emprunte aux pensées et musiques enchaînées d’une paire d’écouteurs à l’autre dans un wagon de RER parisien (procédé nommé Les ailes du désir à l’origine). L’univers est cependant intéressant – celui des coulisses d’un hôtel -, rappelant d’autres productions récentes comme Love Steaks de Jakob Lass et The Grand Budapest Hotel de Wes Andersson, de 2013 les deux, d’une classe bien différente. Malgré ses promesses, la photographie n’est pas à la hauteur, mais flirte avec quelques hauteurs de toit d’intérêt architectural, surtout les vues d’ensemble de l’infrastructure aéroportuaire de jour. (Les survols de nuit et les captations de nature sont moins éloquentes.)

L’histoire, scindée entre deux personnages, se concentre sur leur lieu de rencontre – d’abord en différé: la chambre 817 que Gary Josh (Josh Charles, Dead Poets Society) occupe et qu’Audrey Camuzet (Anaïs Demoustier, aux côtés de Romain Duris dans le dernier Ozon) remet en ordre à l’occasion. Il est un américain dynamique en route pour Dubaï et en escale pour affaires à Paris, elle est étudiante et arrondit ses fins de mois par des ménages en périphérie de la capitale. Des ponts symboliques sont tentés entre eux deux à mesure que le récit échappe son mince fil: individus cernés dans leur petite réalité, qui n’auraient pas dû se croiser, leur clash devient inévitable dès lors que l’un et l’autre foncent au grand air le plus proche, aveuglés par un besoin pressant de liberté. Il largue sa vie outre-atlantique et elle se transforme en oiseau. Il défait tous les liens un à un, professionnels,m familiaux, temporels. Elle largue l’apesanteur, la rationalité et se jette dans le vide avec l’instinct pour guide. Propulsés hors du quotidien, et irrémédiablement l’un vers l’autre. Complices dans leurs singularités.

Le traitement a de belles particularités. À commencer par la distribution, des physiques et des personnalités ordinaires dans des rôles normalement imparfaits mais pas dysfonctionnels. Le rythme, plutôt aberrant, permet des longueurs sur des scènes stériles et des panoramiques contemplatifs, tandis que rien n’avance franchement. Une enfilade de journées ponctuées d’activités déplacées accentue aussi l’impression de décalage horaire et d’égarement dans la fatigue. Enfin: les personnages secondaires (le maître d’hôtel, le dessinateur asiatique), la vie des petites gens, le camouflage de la précarité, les dessous du décorum, soit tout ce qui est exposé sous un angle flatteur, et relève ici d’une observation plus attentive et intime, rendant apparentes des aspérités qu’évite habituellement le polissage à l’écran.

Nombreuses sont les anomalies en réponse, comme ce choix d’invoquer des procédés nouvelle-vague, irritants par nature: une voix off sortie de nulle part pour disparaître aussitôt, deux chapitres introduits à l’ancienne sur fond noir (« Gary »puis « Audrey »bien sûr) dont l’épilogue fait malencontreusement suite sans être annoncé proprement, et le recours à la transformation magique sans autres effets spéciaux que le plaquage d’une voix humaine sur des « mimiques » de moineau (qu’il se surnomme Anisette, Béatrice, Camille ou autres). Puis il y a les erreurs tout court, telle qu’une mésange volant à la vitesse d’une voiture, ou un chat traînant dans un couloir d’hôtel. Comme si l’appel au fantastique n’était pas suffisamment assumé pour justifier des écarts flagrants.

Après deux heures de recherche cinématographique en toutes directions, juste avant d’atteindre la destination du face-à-face (qu’empêchaient jusque là la contingence des couloirs labyrinthiques d’hôtel, des shifts d’entretien, la longueur des transports en commun et les conversations de rupture via Skype), on identifie peut-être le point de départ de cette non-histoire: les oiseaux installés dans les structures de l’ADP. Ceux qu’on entend en salle d’embarquement ou qu’on observe en attendant la mise en branle du carrousel. Ceux qui assistent aux adieux, aux premiers taxis en terre inconnue, aux retrouvailles comme aux séparations ou aux manqués. Les moineaux qui sont arrivés un peu par hasard, n’en sont pas repartis et ont adapté cet environnement artificiel comme nouveau cadre naturel. En cage, prisonniers presque volontaires. Devenus inconscients de la possibilité d’évasion.

Alors qu’ils se ruent vers les portes et fenêtres de ce bas monde, en quête avide de larges horizons, nos Gary et Audrey se télescopent. Et le fait de se reconnaître un alter ego pourra possiblement les encourager à poursuivre dans leur nouvelle direction. Migrateurs isolés. Oiseaux rares sans fil à la patte.