Elle tapait sur des bambous

FNC 2014 43e édition ./* The Tale of Princess Kaguya des Studios Ghibli réalisé par Isao Takahata

Reprise le vendredi 17 octobre à 18h30 au Quartier Latin

Ce plus de deux heures d’animation japonaise est un rendez-vous attendu avec une profonde nostalgie, puisqu’il marque à la fois la mort annoncée du mythique Studio Ghibli (Le Voyage de Chihiro, Mon voisin Totoro, Le Château dans le ciel, Princesse Mononoké, et le récent Le vent se lève) qui le produit, et le départ à la retraite de son réalisateur Isao Takahata, cofondateur des Studios aux côtés d’Hayao Miyazaki. Il s’agit bien « d’un temps que les moins de vingt ans »… Génération de cinéastes d’animés inspirés directement des univers de Prévert et Grimault, et qui ont su conserver un précieux équilibre entre le potentiel de la technologie et l’authenticité du dessin, la richesse moderne et la poésie traditionnelle, l’élan précurseur et l’héritage sage. Armés de siècles de contes fantastiques portés à l’écran (la légende de Kaguya-Hime évoquée ici remonte au Xe siècle), ils s’envoleront donc prochainement et s’évanouiront à l’horizon de leurs paysages imaginaires, non sans laisser une trace brillante dans les mémoires des spectateurs et à l’écran.

Au rappel de ce sevrage à venir, on pleurniche déjà sur le générique de début. The Tale of Princess Kaguya est tissé de cette mélancolie rose et mouillée que toute chose à une fin, et que celle-ci n’est jamais loin. Mais pire que cette évidence est la suivante: que cette fin inéluctable, qui suscite les plus vifs refus et reculs jusqu’au moment ultime, puisse être au final désirable et bénéfique dès lors que les souvenirs sombrent dans l’oubli. L’amnésie absolue du bonheur inestimable pour lequel on s’est battu toute une vie ? Et oui: puisque tout a une fin, et que toute chose est remplacée par une autre. Il y a peut-être là un message salvateur de la part du géant Ghibli, qui s’efface honorablement pour laisser la place à ceux qui doivent lui succéder. Et qui sait s’il n’a pas mieux à faire ailleurs, au royaume des cerisiers en fleurs, des nuages ou des lucioles éphémères.

La Princesse Kaguya apparaît comme une minuscule poupée russe au visage porcelaine et aux habits en origami, au creux d’un bambou dont elle illumine le tronc et la forêt toute entière. Ainsi elle attire l’attention et les bienfaits d’un honnête tailleur campagnard qui l’accueille avec sa femme au sein de leur modeste maisonnée. Et c’est au milieu « des insectes, des oiseaux et des animaux »de la nature que la rayonnante petite fille poussera à toute allure, et resplendira de joie et d’innocence comme un lotus éclot au soleil.

“Tennyo no Uta” (Song of the Heavenly Maiden)

Go round, come round, come round, O distant time

Come round, call back my heart

Come round, call back my heart

Birds, bugs, beasts, grass, trees, flowers

Teach me how to feel

If I hear that you pine for me, I will return to you

Ses amitiés sont sincères, telle sa fidélité pour son amoureux Sutemaru et son amour pour ses vieux parents. Mais ceux-ci sont confrontés au destin unique et luxueux de celle qui doit devenir princesse, et se font un devoir de la déménager à la capitale, de la vêtir des plus soyeux kimonos et de l’entourer d’une demeure magnifique et des meilleures fréquentations impériales. Habile à décliner les avances de mariage les plus prestigieuses en demandant d’impossibles offrandes, la jeune fille dépérira d’esseulement alors qu’elle réalisera qu’en ayant tout à a portée elle a perdu l’essentiel: sa liberté. Elle se découvre enfant de La Lune au moment où celle-ci la rappelle à ses origines féériques, et tandis qu’elle fait tristement le deuil de tout ce qu’elle chérissait dans sa comptine enfantine (Chanson de la jeune fille des cieux), celle que ses amis surnommait en riant Lil’ Bamboo comprend qu’elle avait supplié de connaître la vraie vie, celle sur Terre, et qu’elle s’est trompée en s’y croyant malheureuse et en priant pour que la Lune la reprenne.

Par le biais du père et des prétendants, ce conte aborde les thèmes de l’avidité et de la prétention, par la mère le sentiment de filiation et de dévotion. Les enfants respirent le jeu et la gaieté insouciante. Dans l’ensemble, l’histoire de Kaguya ravive ce qui fait la valeur des gens et des choses à nos yeux, à la façon de la rose du Petit Prince. L’approche n’est pas manichéenne, sinon que personne n’est à l’abri d’une méprise, même par rapport à soi-même. Le film est également à l’image d’une quête incessante de bonheur qui fait que l’on passe à côté de joies simples et pleines. Une leçon gentille de retour à l’essentiel, égrenée calmement au fil de plans bucoliques et d’anecdotes limpides. Isao Takahata et le Studio affirment ensemble un dessin encore plus épuré et pastel qu’à l’habitude, où règnent des motifs floraux et la lumière particulière à chaque saison. Où parfois la colère et la révolte s’emparent du crayon pour des irruptions graphiques puissantes, mais parfois seulement. Globalement, c’est une allégorie mélancolique des saisons de la vie, douce et légère, qui donne au plus l’envie de s’asseoir dans un parc à regarder les feuilles tomber, et penser qu’on pourrait rappeler quelques amis d’enfance à l’occasion.

PLAYLIST ./* Il tape sur des bambous, Philippe Lavil, 1982

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