Reprendre le contact

FNC 2014 43e édition ./* She’s Lost Control d’Anja Marquardt

Reprise le vendredi 17 octobre à 17h15 au Cinéma du Parc salle 3 

Ce long-métrage, au traitement étudié et pour ainsi dire médical, a fait sensation hier soir alors qu’il était diffusé en première canadienne au Quartier Latin dans le cadre du FNC, tout comme il s’est mérité des récompenses aux festivals qui l’ont accueilli cette année (Berlin, Cannes, Rio). L’Américaine d’origine berlinoise Anja Marquardt y traite de l’assistance sexuelle, thème qui s’impose manifestement sur l’agenda des législateurs, des militants associatifs et de l’opinion publique. Elle l’aborde cependant avec une aisance ravissante et une esthétique renversante, portant à l’écran une histoire simple d’isolement moderne et de réapprentissage du contact humain.

La qualité photographique relève d’un souci d’épuration et presque de symétrie léchée de l’image, qui n’ôte rien à son authenticité, jouant dans des tons mornes d’automne, de l’ocre au roux en accentuant le ton-sur-ton chair et les textiles vaporeux. Production à budget limité (via Kickstarter), le soin porté aux costumes ébahit (Andrea Sundt), ultra sexys sous leurs apparences démodées et ordinaires, coupés et revêtis à la perfection pour camper le personnage principal par exemple. Le choix des intérieurs et extérieurs, les vitrines de quartiers nocturnes, les recoins de couloirs et les pièces d’appartements : rien n’est laissé au hasard, et participe au contraire activement à illustrer la solitude urbaine et son inconfort écrasant, si vite installés.

Parce qu’elle établit un parallèle direct entre son sujet, intime, et les logements new-yorkais, les anecdotes décourageantes de voisinage ou les fantasmes de déménagement, la réalisatrice de She’s Lost Control réussit admirablement à fouiller sa matière en préservant une pudeur et une franchise irréprochables. L’esseulement, les tentatives de rapprochement, l’hypocrisie sociale, les déboires ou les limites du rapport personnel, tout est transposé dans le découpage immobilier citadin et ses ajustements difficiles. Là où toutefois la cohabitation confinée trouve  l’espace nécessaire pour dresser des murs et s’entourer de places vides contre le rapprochement trop gênant, l’élévation de boucliers émotionnels et physiques est, elle, plus violente et irréparable, et surtout inadmissible.

Les exercices de regard ont une importance capitale, ils constituent une porte sur l’être, une possibilité d’entrer, et bien sûr une brèche vers la vulnérabilité de chacun. Une main, la peau, la confiance et le temps voué à l’autre, l’attention entière accordée sans distraction de messages ou alertes extérieures reprennent ici toute leur valeur, du fait de leur rareté et de leur oubli presque complet de nos vies. Pour s’intégrer à la société, monter un site web personnel que d’aucuns iront visiter est déjà une prouesse contre sa timidité ou son asociabilité. Et puis il y a cette réappropriation du sentiment, du désir, du sexe. Les plans débordent d’une sensualité absolument assumée et touchante, due à la beauté froide des scènes et cadrages de près, et essentiellement à la présence charmante de l’actrice Brooke Bloom en Ronah. Rassurante, discrètement avenante, fine et avisée. On s’inscrirait en psychologie comportementale pour l’espionner des cours durant. Le genre de silhouette dont une seule mèche ou l’angle de la clavicule absorbent les heures et l’appréhension.

Les quelques personnages du film ont des profils justes, réalistes bien qu’assez atypiques (l’infirmier Johnny joué par Marc Menchaca, Dennis Boutsikaris en psychiatre). Leur distinction se fait en termes de limpidité et de zones d’opacité, de recroquevillement ou d’invitation, mais aucunement en jugeant d’une quelconque réussite, quels qu’en soient les critères. Le travail de lumière relève de la peinture hollandaise ou de contrastes en noir et blanc. La musique (Simon Taufique) s’infiltre également dans le décor, l’ambiance, l’ameublement. Et puis il y a cette ingénuité du montage qu’Anja Marquardt a échafaudée en collaboration avec Nick Carew, s’appliquant à semer d’imperceptibles inversions chronologiques ou détails de circonstances qui ont leurs conséquences routinières subtiles (rappels manqués du plombier).

En apprenant qu’il s’agit d’une première expérience de réalisation, qu’elle a été inspirée par des recherches en robotique et reproduction du sens tactile, que de lourdes embûches financières et des délais ont pesé sur la distribution et le tournage… on ne peut qu’être profondément impressionné du résultat, et de la maturité modeste d’un engagement artistique si récent. Il en persiste aussi une impression de rectitude et d’efficacité d’influence allemande, qui allait si bien à Das Lied in Mir de Florian Cossen (FFM, 2010), quant à la perception d’une ville étrangère comme Buenos Aires, au traitement très loin du sentimentalisme malgré la fragilité du propos, et aux bleutés de la vérité crue qui voit enfin le jour.

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