Plans, projections, coupes

./* Double performance de Martin Messier présentant un work in progress et Projectors au Conservatoire de musique de Montréal dans le cadre de la série Électrochoc d’Akousma

En vue d’Akousma XI qui se tiendra du 5 au 8 novembre à l’Usine C (passeports à tarif réduit en vente sur place jusqu’au mardi 15 octobre, hâtez-vous), la série Électrochoc accueillait la semaine passée son premier invité de la scène locale, Martin Messier. Les occasions manquent dorénavant à ce compositeur de se produire à Montréal, tandis que sa série autour des machines (Sewing Machine Orchestra Installation, La Chambre des Machines) et autres travaux plus récents, notamment sa collaboration Machine_Variation avec Nicolas Bernier, continuent de tourner en Europe et ailleurs (actuellement au Festival Maintenant de l’Electroni-k à Rennes). Ce premier rendez-vous de la saison lui faisait donc la part belle en offrant un double-programme, dont une oeuvre en cours, déjà bien aboutie, suivie après entracte de l’installation-performance Projectors.

De ces deux propositions ressortent plusieurs constats, caractéristiques des recherches de Martin Messier et des orientations qu’il poursuit depuis plusieurs années. Tout d’abord, son univers est définitivement empreint de la production cinématographique. Le terme production a son importance, car il ne s’agit pas de sa musique qui inspire des décors et actions de fiction. Ni de construction scénaristique de ses partitions avec une alternance de phrases sentimentales, climax et dénouement. Le rapprochement se situe davantage dans l’investigation visuelle, les effets de flashs et d’ombres, ainsi que les profondeurs texturées et les perspectives que le son vient presque illustrer et accentuer dans l’image plutôt que l’inverse.

Son talent s’apparente à un art du montage : repérer les potentiels distincts et complémentaires de séquences, les recadrer pour en isoler l’intensité et les juxtaposer en un enchaînement rythmé et accrocheur. Ainsi son « work in progress »exposé ici scanne l’opacité entre des panneaux de plexi formant une cage invisible, dont les parois répercutent un faisceau de lumière intrusif. La schématisation est d’abord unidimensionnelle, puis elle prend du volume, de l’espace, de la densité et de la vitesse, et gagne de cette manière des configurations plus complexes en explorant de nouvelles voies de variation. Pas de révolution ni de révélation incroyable, mais ce qu’il faut de surprises successives et de trouvailles à petite échelle pour démultiplier progressivement la richesse et accroître l’intérêt global de l’installation.

Le résultat s’impose alors comme une sorte de répertoire technique complet, élaboré à partir d’une idée électroacoustique lumineuse. Et se mérite des médailles, mais aussi leurs revers. Martin Messier a en effet d’excellentes idées de départ, fruit de son inventivité, de sa curiosité et de son activité internationale en musique et arts numériques qui lui donne accès aux œuvres les plus actuelles d’artistes précurseurs et renommés, autant qu’aux expérimentations de bidouilleurs marginaux et allumés. Suite à cela, il démontre également une intelligence de la déclinaison et de la synthèse, qui lui permet de développer ses idées dans plusieurs directions prolifiques, de les sélectionner et de les organiser en un tout à la fois instructif et divertissant, suffisamment concis pour ne pas être redondant. Tout cela couronné de goûts esthétiques assez tranchés et catchy, ses propositions d’installations et performances sont souvent séduisantes, excitantes et efficaces. D’autant qu’elles peuvent ensuite grandir en fonction des espaces dans lesquelles elles sont délocalisées (par exemple ses machines à coudre installées en plein Cryptoportique de Reims lors du Festival Elektricity le mois dernier).

Ce travail appliqué, bien fait, technologiquement poussé, met souvent en exergue un caractère artisanal qui contrebalance joliment sa nature purement électro. La manœuvre des dispositifs captive et déclenche souvent de l’émerveillement, à entendre et surtout à voir. Puisque l’exploration des techniques est entièrement et honnêtement menée, la démonstration s’opère d’elle-même quant à l’utilité de chaque projet. En contrepartie, le souci mécanique contrevient au développement d’un sens plus abstrait et conceptuel. Les pièces de Martin Messier se concentrent (sans doute volontairement) sur l’aspect manuel de la construction sonore et visuelle, et font peu appel à l’imaginaire et à l’émotif, résultantes de calculs moins carrés et d’engagements plus aléatoires en matière d’art.

Projectors en est un exemple parlant, encore plus parce que la pièce affirme une présence en scène du manipulateur, maître d’oeuvre du trio de projecteurs, sans trouver le juste degré de mise en scène… Martin Messier déambule entre son écran d’ordinateur et ses stations mécaniques, dont il joue à activer des pistons ou des bobines. Cependant son rôle, soit concret soit fabulateur, n’est pas convaincant, et étrangement cet appel à la féerie scénique manque de magie et de projection. Tant qu’à invoquer sur les murs et dans les silhouettes les fantômes du début du film ou la chute dramatique de Cinema Paradiso (de Giuseppe Tornatore avec Philippe Noiret, 1989), pourquoi ne pas les inviter sur les planches et les faire danser de façon plus ouverte et assumée ? Les références à la symbolique de la matière pellicule et de sa chanson sont simplement effleurées, et peuvent être totalement omises pour une réception terre-à-terre de l’oeuvre, dont le relief fait défaut. Il en allait en quelque sorte de même pour son exploitation de la machine à coudre, si riche d’histoires et de traditions si l’on ouvre les yeux, tend l’oreille et fouille les mémoires.

En somme, le défrichage de Martin Messier, proprement construit, gagnerait peut-être à la longue à s’éloigner de ses plans, en termes de renouvellement, de prise de risque et de spontanéité artistique. Ce qui opère lorsque le compositeur collabore en chorégraphie, en l’occurrence avec Caroline Laurin-Beaucage (Hit and Fall, Soak) ou Anne Thériault (Derrière le rideau, il fait peut-être nuit). Une aventure plus musicale viendrait aussi rajouter du piquant à l’expérience. L’investissement est déjà beau, remarqué, stimulant. Moins attendu et léché, il serait tout autant sinon plus réussi. À venir.

./* Akousma XI se tiendra du 5 au 8 novembre à l’Usine C. Programme ici 

./* La série Électrochoc se poursuit jusqu’en avril prochain à raison d’une présentation mensuelle. Prochain rendez-vous le 30 octobre pour Soundwich n°3 avec Alexeï Kawolski, Fernando Alexis Franco Murillo, Markus Floats et Philippe Vandal. Programme ici 

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