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Monthly Archives: October 2014

FNC 2014 43e édition ./* The Good Lie de Philippe Falardeau, précédé du court-métrage Mynarski chute mortelle de Matthew Rankin, au Théâtre Maisonneuve

Le Festival du Nouveau Cinéma a lancé cette année sa 43e édition avec la projection de The Good Lie de Philippe Falardeau, précédée du court-métrage Mynarski chute mortelle de Matthew Rankin, dans un Théâtre Maisonneuve à la foule imposante et enthousiaste. La fébrilité ambiante était prévisible compte tenu des divers défis* de cette programmation 2014 et de la chauffe médiatique des dernières semaines, et a laissé place à un accueil chaleureux, prometteur pour la suite. Un pari non gagné d’avance.

Au rang des invités au lutrin, le réalisateur du court Mynarski Death Plummet, Matthew Rankin, dont la prestation au micro était aussi psychédélique et allumée que l’expérience filmique qu’il venait annoncer. En quelques huit minutes, une ribambelle d’images d’archive de la Seconde Guerre Mondiale et des coups de pinceaux tirés d’une inépuisable palette de couleurs LSD, il se propose d’illustrer les ultimes instants de l’aviateur militaire Andrew Mynarski dans sa chute libre vers le royaume de la mort. Tous deux originaires de Winnipeg, le créateur et sa muse se sont donnés rendez-vous en plein délire explosif, piégé par le feu de l’action, le chant des sirènes (d’alarme) et l’appel paradisiaque de l’au-delà. Une fantaisie cinématographique digne d’un bouquet final patriotique ou d’une élucubration sur la partition du Boléro de Ravel. Dommage que, forte d’un tel pouvoir imaginatif, la machine de guerre s’écrase à terre, dans la chute qu’elle laissait prédire, plutôt que de plonger à dos de méduse vers d’autres aventures salvatrices.

Philippe Falardeau n’était pas moins déchaîné alors qu’il vendait The Good Lie, dont il a vanté ironiquement l’acclamation récente au TIFF. Partie de sa chère équipe l’accompagnait à cette première québécoise, et c’est avec une émotion palpable qu’ils ont évoqué leur périple depuis les portes d’un camp de réfugiés au Soudan jusqu’en foyer d’accueil au Missouri, devant et derrière la caméra, et maintenant dans les salles. L’enfer ils l’ont traversé, et en sont revenus pour nous dire qu’il n’est pas tout à fait derrière ni passé.

Écrit par Margaret Nagle autour de l’histoire vraie de ceux qu’on a surnommés les « Lost Boys of Sudan », ce scénario dramatique et beau offrait l’écueil béant du bon sentiment plein l’écran et des nez mouchés. Simple, le traitement a su rester honnête, réaliste, et évident plus que militant. Un bon mélange de faits réels et d’anecdotes romancées afin d’être captivé par le déroulement du récit tout en se conscientisant un peu sur la situation des populations en guerre civile, des cauchemars des réfugiés et des difficultés de l’adaptation à une réalité à l’abri. Reste qu’on se sent toujours un peu bête et profondément inutile en analysant tout cela d’un fauteuil de velours rembourré… Et de sourire de blagues primaires qui n’en sont pas. Mais l’histoire a eu assez bon goût de mettre en action des personnages pas nécessairement bons samaritains par vocation, et de les faire un peu évoluer – alors qu’ils se veulent en retrait de la « bonne société » – vers un minimum d’ouverture, de responsabilisation et de compassion; à leur niveau. Prêts à donner le coup de pouce, très local, mais qui peut aider.

L’intrigue est intéressante, car elle se situe en parallèle de ce qui est dit et montré: la guerre, le refuge, l’expatriation, l’assimilation. En réalité il s’agit plutôt de l’affirmation de la force du collectif et de l’espoir de réunion, en réponse à toutes les attaques. Des frères et sœurs chassés et assoiffés, avec pour seul arrimage les liens qui les unissent, liens avec lesquels ils rejoignent d’autres qu’ils greffent à leur canevas d’espoir. Et comment ce tissage organique se perpétue ailleurs et résiste, en dépit des distances géographiques, culturelles et contextuelles.

Au final, le film est à l’image des images de promotion que l’on ne comprenait pas trop: physiques de sitcom, sourires séduisants, paysages de savane floutés. On retiendra davantage la citation finale, qui donne à elle seule du volume à ce qui plus tôt manquait de quelque chose pour s’élever (retranscription libre) :

« Si tu veux aller vite, va seul ; pour aller loin, pars accompagné. »

Démarrer un festival sur pareille dose de détresse humanitaire et sociale, certes baignée d’une sensibilité sincère et d’une solidarité époustouflante, c’était une bien courageuse façon d’ouvrir les hostilités. Alors que les Lost Boys s’inquiétaient de croiser des fauves dans leur ranch américain d’accueil, on aurait pu les rassurer que non, il n’y avait pas de lion dans la salle. Mais une Louve oui ! Fidèle au rendez-vous, les crocs sortis et le poil dur, comme auparavant. Cet automne encore, elle a attaqué certainement par surprise et demeure incontestablement sur le qui-vive, qu’on se le tienne pour dit.

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FNC 2014 43e édition ./* The Tale of Princess Kaguya des Studios Ghibli réalisé par Isao Takahata

Reprise le vendredi 17 octobre à 18h30 au Quartier Latin

Ce plus de deux heures d’animation japonaise est un rendez-vous attendu avec une profonde nostalgie, puisqu’il marque à la fois la mort annoncée du mythique Studio Ghibli (Le Voyage de Chihiro, Mon voisin Totoro, Le Château dans le ciel, Princesse Mononoké, et le récent Le vent se lève) qui le produit, et le départ à la retraite de son réalisateur Isao Takahata, cofondateur des Studios aux côtés d’Hayao Miyazaki. Il s’agit bien « d’un temps que les moins de vingt ans »… Génération de cinéastes d’animés inspirés directement des univers de Prévert et Grimault, et qui ont su conserver un précieux équilibre entre le potentiel de la technologie et l’authenticité du dessin, la richesse moderne et la poésie traditionnelle, l’élan précurseur et l’héritage sage. Armés de siècles de contes fantastiques portés à l’écran (la légende de Kaguya-Hime évoquée ici remonte au Xe siècle), ils s’envoleront donc prochainement et s’évanouiront à l’horizon de leurs paysages imaginaires, non sans laisser une trace brillante dans les mémoires des spectateurs et à l’écran.

Au rappel de ce sevrage à venir, on pleurniche déjà sur le générique de début. The Tale of Princess Kaguya est tissé de cette mélancolie rose et mouillée que toute chose à une fin, et que celle-ci n’est jamais loin. Mais pire que cette évidence est la suivante: que cette fin inéluctable, qui suscite les plus vifs refus et reculs jusqu’au moment ultime, puisse être au final désirable et bénéfique dès lors que les souvenirs sombrent dans l’oubli. L’amnésie absolue du bonheur inestimable pour lequel on s’est battu toute une vie ? Et oui: puisque tout a une fin, et que toute chose est remplacée par une autre. Il y a peut-être là un message salvateur de la part du géant Ghibli, qui s’efface honorablement pour laisser la place à ceux qui doivent lui succéder. Et qui sait s’il n’a pas mieux à faire ailleurs, au royaume des cerisiers en fleurs, des nuages ou des lucioles éphémères.

La Princesse Kaguya apparaît comme une minuscule poupée russe au visage porcelaine et aux habits en origami, au creux d’un bambou dont elle illumine le tronc et la forêt toute entière. Ainsi elle attire l’attention et les bienfaits d’un honnête tailleur campagnard qui l’accueille avec sa femme au sein de leur modeste maisonnée. Et c’est au milieu « des insectes, des oiseaux et des animaux »de la nature que la rayonnante petite fille poussera à toute allure, et resplendira de joie et d’innocence comme un lotus éclot au soleil.

“Tennyo no Uta” (Song of the Heavenly Maiden)

Go round, come round, come round, O distant time

Come round, call back my heart

Come round, call back my heart

Birds, bugs, beasts, grass, trees, flowers

Teach me how to feel

If I hear that you pine for me, I will return to you

Ses amitiés sont sincères, telle sa fidélité pour son amoureux Sutemaru et son amour pour ses vieux parents. Mais ceux-ci sont confrontés au destin unique et luxueux de celle qui doit devenir princesse, et se font un devoir de la déménager à la capitale, de la vêtir des plus soyeux kimonos et de l’entourer d’une demeure magnifique et des meilleures fréquentations impériales. Habile à décliner les avances de mariage les plus prestigieuses en demandant d’impossibles offrandes, la jeune fille dépérira d’esseulement alors qu’elle réalisera qu’en ayant tout à a portée elle a perdu l’essentiel: sa liberté. Elle se découvre enfant de La Lune au moment où celle-ci la rappelle à ses origines féériques, et tandis qu’elle fait tristement le deuil de tout ce qu’elle chérissait dans sa comptine enfantine (Chanson de la jeune fille des cieux), celle que ses amis surnommait en riant Lil’ Bamboo comprend qu’elle avait supplié de connaître la vraie vie, celle sur Terre, et qu’elle s’est trompée en s’y croyant malheureuse et en priant pour que la Lune la reprenne.

Par le biais du père et des prétendants, ce conte aborde les thèmes de l’avidité et de la prétention, par la mère le sentiment de filiation et de dévotion. Les enfants respirent le jeu et la gaieté insouciante. Dans l’ensemble, l’histoire de Kaguya ravive ce qui fait la valeur des gens et des choses à nos yeux, à la façon de la rose du Petit Prince. L’approche n’est pas manichéenne, sinon que personne n’est à l’abri d’une méprise, même par rapport à soi-même. Le film est également à l’image d’une quête incessante de bonheur qui fait que l’on passe à côté de joies simples et pleines. Une leçon gentille de retour à l’essentiel, égrenée calmement au fil de plans bucoliques et d’anecdotes limpides. Isao Takahata et le Studio affirment ensemble un dessin encore plus épuré et pastel qu’à l’habitude, où règnent des motifs floraux et la lumière particulière à chaque saison. Où parfois la colère et la révolte s’emparent du crayon pour des irruptions graphiques puissantes, mais parfois seulement. Globalement, c’est une allégorie mélancolique des saisons de la vie, douce et légère, qui donne au plus l’envie de s’asseoir dans un parc à regarder les feuilles tomber, et penser qu’on pourrait rappeler quelques amis d’enfance à l’occasion.

PLAYLIST ./* Il tape sur des bambous, Philippe Lavil, 1982

FNC 2014 43e édition ./* She’s Lost Control d’Anja Marquardt

Reprise le vendredi 17 octobre à 17h15 au Cinéma du Parc salle 3 

Ce long-métrage, au traitement étudié et pour ainsi dire médical, a fait sensation hier soir alors qu’il était diffusé en première canadienne au Quartier Latin dans le cadre du FNC, tout comme il s’est mérité des récompenses aux festivals qui l’ont accueilli cette année (Berlin, Cannes, Rio). L’Américaine d’origine berlinoise Anja Marquardt y traite de l’assistance sexuelle, thème qui s’impose manifestement sur l’agenda des législateurs, des militants associatifs et de l’opinion publique. Elle l’aborde cependant avec une aisance ravissante et une esthétique renversante, portant à l’écran une histoire simple d’isolement moderne et de réapprentissage du contact humain.

La qualité photographique relève d’un souci d’épuration et presque de symétrie léchée de l’image, qui n’ôte rien à son authenticité, jouant dans des tons mornes d’automne, de l’ocre au roux en accentuant le ton-sur-ton chair et les textiles vaporeux. Production à budget limité (via Kickstarter), le soin porté aux costumes ébahit (Andrea Sundt), ultra sexys sous leurs apparences démodées et ordinaires, coupés et revêtis à la perfection pour camper le personnage principal par exemple. Le choix des intérieurs et extérieurs, les vitrines de quartiers nocturnes, les recoins de couloirs et les pièces d’appartements : rien n’est laissé au hasard, et participe au contraire activement à illustrer la solitude urbaine et son inconfort écrasant, si vite installés.

Parce qu’elle établit un parallèle direct entre son sujet, intime, et les logements new-yorkais, les anecdotes décourageantes de voisinage ou les fantasmes de déménagement, la réalisatrice de She’s Lost Control réussit admirablement à fouiller sa matière en préservant une pudeur et une franchise irréprochables. L’esseulement, les tentatives de rapprochement, l’hypocrisie sociale, les déboires ou les limites du rapport personnel, tout est transposé dans le découpage immobilier citadin et ses ajustements difficiles. Là où toutefois la cohabitation confinée trouve  l’espace nécessaire pour dresser des murs et s’entourer de places vides contre le rapprochement trop gênant, l’élévation de boucliers émotionnels et physiques est, elle, plus violente et irréparable, et surtout inadmissible.

Les exercices de regard ont une importance capitale, ils constituent une porte sur l’être, une possibilité d’entrer, et bien sûr une brèche vers la vulnérabilité de chacun. Une main, la peau, la confiance et le temps voué à l’autre, l’attention entière accordée sans distraction de messages ou alertes extérieures reprennent ici toute leur valeur, du fait de leur rareté et de leur oubli presque complet de nos vies. Pour s’intégrer à la société, monter un site web personnel que d’aucuns iront visiter est déjà une prouesse contre sa timidité ou son asociabilité. Et puis il y a cette réappropriation du sentiment, du désir, du sexe. Les plans débordent d’une sensualité absolument assumée et touchante, due à la beauté froide des scènes et cadrages de près, et essentiellement à la présence charmante de l’actrice Brooke Bloom en Ronah. Rassurante, discrètement avenante, fine et avisée. On s’inscrirait en psychologie comportementale pour l’espionner des cours durant. Le genre de silhouette dont une seule mèche ou l’angle de la clavicule absorbent les heures et l’appréhension.

Les quelques personnages du film ont des profils justes, réalistes bien qu’assez atypiques (l’infirmier Johnny joué par Marc Menchaca, Dennis Boutsikaris en psychiatre). Leur distinction se fait en termes de limpidité et de zones d’opacité, de recroquevillement ou d’invitation, mais aucunement en jugeant d’une quelconque réussite, quels qu’en soient les critères. Le travail de lumière relève de la peinture hollandaise ou de contrastes en noir et blanc. La musique (Simon Taufique) s’infiltre également dans le décor, l’ambiance, l’ameublement. Et puis il y a cette ingénuité du montage qu’Anja Marquardt a échafaudée en collaboration avec Nick Carew, s’appliquant à semer d’imperceptibles inversions chronologiques ou détails de circonstances qui ont leurs conséquences routinières subtiles (rappels manqués du plombier).

En apprenant qu’il s’agit d’une première expérience de réalisation, qu’elle a été inspirée par des recherches en robotique et reproduction du sens tactile, que de lourdes embûches financières et des délais ont pesé sur la distribution et le tournage… on ne peut qu’être profondément impressionné du résultat, et de la maturité modeste d’un engagement artistique si récent. Il en persiste aussi une impression de rectitude et d’efficacité d’influence allemande, qui allait si bien à Das Lied in Mir de Florian Cossen (FFM, 2010), quant à la perception d’une ville étrangère comme Buenos Aires, au traitement très loin du sentimentalisme malgré la fragilité du propos, et aux bleutés de la vérité crue qui voit enfin le jour.

./* Double performance de Martin Messier présentant un work in progress et Projectors au Conservatoire de musique de Montréal dans le cadre de la série Électrochoc d’Akousma

En vue d’Akousma XI qui se tiendra du 5 au 8 novembre à l’Usine C (passeports à tarif réduit en vente sur place jusqu’au mardi 15 octobre, hâtez-vous), la série Électrochoc accueillait la semaine passée son premier invité de la scène locale, Martin Messier. Les occasions manquent dorénavant à ce compositeur de se produire à Montréal, tandis que sa série autour des machines (Sewing Machine Orchestra Installation, La Chambre des Machines) et autres travaux plus récents, notamment sa collaboration Machine_Variation avec Nicolas Bernier, continuent de tourner en Europe et ailleurs (actuellement au Festival Maintenant de l’Electroni-k à Rennes). Ce premier rendez-vous de la saison lui faisait donc la part belle en offrant un double-programme, dont une oeuvre en cours, déjà bien aboutie, suivie après entracte de l’installation-performance Projectors.

De ces deux propositions ressortent plusieurs constats, caractéristiques des recherches de Martin Messier et des orientations qu’il poursuit depuis plusieurs années. Tout d’abord, son univers est définitivement empreint de la production cinématographique. Le terme production a son importance, car il ne s’agit pas de sa musique qui inspire des décors et actions de fiction. Ni de construction scénaristique de ses partitions avec une alternance de phrases sentimentales, climax et dénouement. Le rapprochement se situe davantage dans l’investigation visuelle, les effets de flashs et d’ombres, ainsi que les profondeurs texturées et les perspectives que le son vient presque illustrer et accentuer dans l’image plutôt que l’inverse.

Son talent s’apparente à un art du montage : repérer les potentiels distincts et complémentaires de séquences, les recadrer pour en isoler l’intensité et les juxtaposer en un enchaînement rythmé et accrocheur. Ainsi son « work in progress »exposé ici scanne l’opacité entre des panneaux de plexi formant une cage invisible, dont les parois répercutent un faisceau de lumière intrusif. La schématisation est d’abord unidimensionnelle, puis elle prend du volume, de l’espace, de la densité et de la vitesse, et gagne de cette manière des configurations plus complexes en explorant de nouvelles voies de variation. Pas de révolution ni de révélation incroyable, mais ce qu’il faut de surprises successives et de trouvailles à petite échelle pour démultiplier progressivement la richesse et accroître l’intérêt global de l’installation.

Le résultat s’impose alors comme une sorte de répertoire technique complet, élaboré à partir d’une idée électroacoustique lumineuse. Et se mérite des médailles, mais aussi leurs revers. Martin Messier a en effet d’excellentes idées de départ, fruit de son inventivité, de sa curiosité et de son activité internationale en musique et arts numériques qui lui donne accès aux œuvres les plus actuelles d’artistes précurseurs et renommés, autant qu’aux expérimentations de bidouilleurs marginaux et allumés. Suite à cela, il démontre également une intelligence de la déclinaison et de la synthèse, qui lui permet de développer ses idées dans plusieurs directions prolifiques, de les sélectionner et de les organiser en un tout à la fois instructif et divertissant, suffisamment concis pour ne pas être redondant. Tout cela couronné de goûts esthétiques assez tranchés et catchy, ses propositions d’installations et performances sont souvent séduisantes, excitantes et efficaces. D’autant qu’elles peuvent ensuite grandir en fonction des espaces dans lesquelles elles sont délocalisées (par exemple ses machines à coudre installées en plein Cryptoportique de Reims lors du Festival Elektricity le mois dernier).

Ce travail appliqué, bien fait, technologiquement poussé, met souvent en exergue un caractère artisanal qui contrebalance joliment sa nature purement électro. La manœuvre des dispositifs captive et déclenche souvent de l’émerveillement, à entendre et surtout à voir. Puisque l’exploration des techniques est entièrement et honnêtement menée, la démonstration s’opère d’elle-même quant à l’utilité de chaque projet. En contrepartie, le souci mécanique contrevient au développement d’un sens plus abstrait et conceptuel. Les pièces de Martin Messier se concentrent (sans doute volontairement) sur l’aspect manuel de la construction sonore et visuelle, et font peu appel à l’imaginaire et à l’émotif, résultantes de calculs moins carrés et d’engagements plus aléatoires en matière d’art.

Projectors en est un exemple parlant, encore plus parce que la pièce affirme une présence en scène du manipulateur, maître d’oeuvre du trio de projecteurs, sans trouver le juste degré de mise en scène… Martin Messier déambule entre son écran d’ordinateur et ses stations mécaniques, dont il joue à activer des pistons ou des bobines. Cependant son rôle, soit concret soit fabulateur, n’est pas convaincant, et étrangement cet appel à la féerie scénique manque de magie et de projection. Tant qu’à invoquer sur les murs et dans les silhouettes les fantômes du début du film ou la chute dramatique de Cinema Paradiso (de Giuseppe Tornatore avec Philippe Noiret, 1989), pourquoi ne pas les inviter sur les planches et les faire danser de façon plus ouverte et assumée ? Les références à la symbolique de la matière pellicule et de sa chanson sont simplement effleurées, et peuvent être totalement omises pour une réception terre-à-terre de l’oeuvre, dont le relief fait défaut. Il en allait en quelque sorte de même pour son exploitation de la machine à coudre, si riche d’histoires et de traditions si l’on ouvre les yeux, tend l’oreille et fouille les mémoires.

En somme, le défrichage de Martin Messier, proprement construit, gagnerait peut-être à la longue à s’éloigner de ses plans, en termes de renouvellement, de prise de risque et de spontanéité artistique. Ce qui opère lorsque le compositeur collabore en chorégraphie, en l’occurrence avec Caroline Laurin-Beaucage (Hit and Fall, Soak) ou Anne Thériault (Derrière le rideau, il fait peut-être nuit). Une aventure plus musicale viendrait aussi rajouter du piquant à l’expérience. L’investissement est déjà beau, remarqué, stimulant. Moins attendu et léché, il serait tout autant sinon plus réussi. À venir.

./* Akousma XI se tiendra du 5 au 8 novembre à l’Usine C. Programme ici 

./* La série Électrochoc se poursuit jusqu’en avril prochain à raison d’une présentation mensuelle. Prochain rendez-vous le 30 octobre pour Soundwich n°3 avec Alexeï Kawolski, Fernando Alexis Franco Murillo, Markus Floats et Philippe Vandal. Programme ici