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Monthly Archives: April 2013

./* Exposition et table ronde Corps Hybrides / Hybrid Bodies tenue au Centre PHI ce samedi de 14h à 16h

Projet intrigant de collaboration scientifico-artistique que ce PITH – Process of Incorporation of a Transplanted Heart, dont quelques instigateurs et participants des deux communautés étaient réunis au Centre PHI ce week-end pour en exposer les tenants et les intérêts. Conférence somme toute pertinente et inspirante selon ses diverses approches, autant pour la réflexion sur la perméabilité des domaines de l’art et de la science que pour la présentation d’explorations créatives riches, surtout pour les nombreux questionnements suscités par la thématique et nourris par cette recherche inusitée.

Car on le sait, le coeur est ce berceau symbolique des sentiments aussi bien que cet organe vital qui fait pulser le sang, et cela par son étroite et parfois mystérieuse liaison avec le cerveau. On le sait également, une greffe est une intervention d’une part accessible à si peu encore sur liste d’attente au bon moment avec les incertitudes de compatibilité bien connues; d’autre part elle sous-entend la perte d’un bout de soi et l’acquisition d’un autre, essentiels les deux, qui outre l’harmonie physique amènent la question dérangeante de la compatibilité psychique, ou acceptation et réappropriation de la nouvelle identité organique, hybridement reconstituée. D’où cette interrogation, centrale (à l’heure des oeuvres multidisciplinaires et multimédias tout comme l’intrusion virtuelle dans notre quotidien, même sentimental) : l’hybridité, au coeur du sujet.

On en rit de ces jeux de mots qui pointent dans le discours – a matter of the heart – et nombreux autres, mais leur effet est déstabilisant tant ils font parfois sens et remise en question. Et puis on parle d’individus, vivants – pas pour longtemps. Pour donner une idée, comme le fait Dre Heather Ross, de l’université de Toronto, 50 000 canadiens seraient diagnostiqués annuellement d’insuffisance cardiaque terminale, 180 greffes en moyenne l’an et 80 appositions d’éléments mécaniques suppléant leur organe central. J’épargnerai la statistique de mort dans les 2 ans post-diagnostic, mais celle-ci adviendra soit par « drowing »: essoufflement menant à l’asphyxie au moindre (comprendre aucun) effort, soit par « dropping »: arrêt soudain de la machine. De ces chiffres l’on retient que 0,52% de ces patients diagnostiqués d’insuffisance cardiaque terminale auront accès à une thérapie. Or c’est sur cette fraction minime de « chanceux » que se concentre le PITH: à quel point sont-ils sauvés? à quoi ressemble leur vie?

Les témoignages récoltés dans le milieu scientifique semblent confirmer une logique semblable à celle du membre fantôme, qui fait que le receveur de l’organe incarne inconsciemment les préférences du donneur: appétit sexuel changé, tendances opinionnelles à l’opposé de ce qu’elles étaient, inclinaison prononcée pour le/la conjoint/e du/de la défunt/e. Une des hypothèses passionnantes amenées à ce sujet par la professeure de genre et production du savoir (Université de Linkoping, Suède), Margrit Shildrick, prend pour base un approfondissement des notions de don et d’hybridité: l’hybridité serait l’occurrence d’une nouvelle identité issue de deux distinctes, et le don en appellerait dans l’existence humaine à la nécessaire réciprocité, soit d’accepter l’intrusion de l’autre et d’en épouser sa façon d’être et d’agir en échange. Or, cela pose questions pour le don d’organe: est-on toujours soi-même avec le coeur d’un autre et sans le sien propre? reste-t-on la même personne? est-ce que cela devient mon coeur ou demeure-t-il le coeur d’un autre? comment être réciproque, sinon en laissant place aux désirs du coeur de l’autre de s’exprimer? « Your love is like a shadow on me all of the time » (Total Eclipse of  the Heart, Bonnie Tyler). Un autre éclairage qu’elle apporte s’appuie sur la distinction chez Deleuze entre « being » / « becoming, et la confusion qu’introduit la greffe, don de vie et prolongement de l’organe, quant à le frontière entre mort et vivant.

La déconnexion entre la fonction organique du myocarde et son lest symboliquement émotionnel est flagrante dans les expériences et témoignages de patients. Ils se disent en pleine forme et les électrocardiogrammes le confirment, et infiniment reconnaissants de cette nouvelle opportunité de vie à souffle complet qui s’offre à eux. Pourtant, leur langage corporel traduit un sentiment adverse de profonde anxiété et d’incohérence. Et les pourcentages de ruptures psychotiques, suicides et névroses parlent à leur place. Plus bien dans leur peau. Incapables de retrouver une cohérence identitaire. Le contraste entre les réalités dites et vécues est effrayant.

Aussi c’est ce décalage qui souvent alimente le travail des artistes appelés à contribuer au projet, afin d’ouvrir un regard neuf sur l’impasse thérapeutique: Ingrid Bachmann (Concordia), Andrew Carnie (Southampton), Catherine Richards (Ottawa), Alexa Wright (Westminster). En effet les installations proposées tournent souvent autour de micros livrant les témoignages francs, de cacophonie des trajectoires sonores illustrant la confusion interne aux patients, etc. Certains convoitent la juxtaposition du côté chirurgical de la transplantation à l’imagerie rose liée au coeur. Mais cela passe mal. L’abrégé d’oeuvres passées est utile, replaçant chaque créateur dans une démarche propre bien que cela étire le propos de la conférence hors-sujet.

Puis surgit Kim Sawchuck, professeure de communication à l’Université Concordia, qui survole la conférence de quelques mots annotés et résonnant poétiquement, piqués ici et là dans les interventions des différents panélistes. D’un coup toute la complexité humaine fait sens: oui ils sont un ensemble construit d’individus pas rapport (le PITH), oui ils doivent repenser leur art en fonction de contingences éthiques sensibles (et vice-versa), et oui le langage nous prend à notre propre jeu d’investigation où la coïncidence donne le vertige aux résultats. Car nous parlons de coeur, d’un coeur universel, autant que singulier et individuel, qui n’a jamais admis nulle raison, et qu’aucune rationalité ne saurait disséquer entièrement. Tout comme le cerveau son complice interrelié.

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