./* À propos de STADIUM performé par Eli Keszler au Centre PHI le 23 février

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STADIUM est le neuvième album solo de l’artiste basé à New York, Eli Keszler, un percussionniste virtuose globalement allumé par tout ce qui l’entoure : la réflexion architecturale du son, la circulation physique dans l’espace, l’immédiateté de l’instrument, l’écoute intime de la cacophonie du monde. Sa performance aux baguettes hypnotise de célérité, d’élégance et de puissance, donnant naissance à des constructions, des situations, des atmosphères dont la perception des textures et des angles ne cesse de se renouveler. Un travail de variations sur les points de vue qui puise sa mathématique subtile dans le plus grand style d’une écriture jazz géniale.

Le compositeur électro-acousticien de la pièce Les haut-parleurs du Théâtre Bluff (texte et mise en scène de Sébastien David, 2015) transmettait à son jeune voisin, pris dans les turbulences de l’adolescence et les fragilités de la famille, la passion du son par cette formule mantra : “organiser le chaos”. Chez Keszler, ce chaos est également fascinant car il signifie la riche diversité et immensité de l’existence sensible, ses couches d’interprétations, de générations et d’infinies modulations. Et qu’il renferme en lui un ordre immanent, une beauté secrète qui force l’écoute attentive et compréhensive.

On l’aura compris, le musicien qu’est Eli Keszler depuis son plus jeune âge est du calibre des phénomènes mondiaux, sa technique et dextérité percussives des extensions de lui-même. Et le voir jouer en direct suffirait à amadouer les puristes. Diplômé du Conservatoire de musique de la Nouvelle-Angleterre à Boston en 2007, cela fait de lui un prodige à la fois jeune et prolixe, qui s’est déjà produit dans les événements et lieux de concert expérimentaux les plus émérites internationalement. Le garçon a de plus un cerveau bouillonnant de références en histoire et philosophie de l’art, vraisemblablement. Et marcheur quotidien à l’exemple des situationnistes dérivant et observant la vie à la volée, il en enregistre mentalement les schèmes répétés et les incongruités pour nourrir ses compositions aux mouvements à la fois complexes et fluides, radicalement contrastés et naturellement fluctuants.

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À l’origine de STADIUM, il rappelle une exploration du Carpenter Center, le centre d’art contemporain d’Harvard conçu par Le Corbusier, qu’il a arpenté en compagnie de l’artiste visuel James Host quelques années auparavant. Rêvant de haut-parleurs en hauteur, les deux collaborateurs avaient mis à jour (de façon assez inespérée) et investi tout un système de sonorisation élaboré, intégré à même le bâtiment. Obsédé par l’imbrication de l’architecture avec la musique, Eli Keszler a ensuite reproduit son cheminement auditif et presque sociologique dans différents lieux, dont il archivait les enregistrements en vue de les revisiter tout à fait librement dans un projet de 12 pistes (Shelter Press, automne 2018).

Il en résulte une partition dont les paradoxes ravissent de leur fusion insolite : des pointes de baguettes hyperactives côtoient des résonances sombres et veloutées, l’accélération des images crée l’illusion d’une fixité et inversement l’immobilité vibre, la douceur d’un ralenti caressant à l’extrême renferme un désir ardent d’énervement et de transgression vive. À l’écran, des plans d’une bâtisse de nuit en contre-plongée reviennent, dont le regard tente à plusieurs reprises l’intrusion par les sous-sols et parking, avant d’être rejeté à l’extérieur, aimanté à nouveau vers les fenêtres supérieures et la toiture.

Comme si chez ce compositeur et artiste visuel, penseur et promeneur, la rencontre d’un quelconque mur érigé n’était jamais l’obstacle sinon la promesse de s’élever au-delà. Parce que les fils, les haut-parleurs, les ondes, peuvent toujours être projetés plus haut que les limitations concrètes. Et qu’à sa suite, à son proximité, la musique nous permet cette insouciante échappée.

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À l’image de la course d’un ruisselet au pied d’un trottoir, qui fait scintiller l’asphalte autant qu’il avale ses aspérités, à la fois nappe liquide et fuyante, la balade de STADIUM rappelle le charme urbain et introspectif d’Ascenseur pour l’échafaud : une nuit passée par Miles Davis à improviser sur les pas nonchalants de Jeanne Moreau. À l’opposé de ce songe éveillé, on aurait à d’autres instants l’impression d’assister en direct au concert de lames d’un chef cuisiner préparant des sushis raffinés à une vitesse experte. Entre ces deux images, improbables à rapprocher, et ce rôle de rôdeur autour d’un bâtiment imposant, on plaît à s’aventurer et s’égarer dans des fulgurances qui pourraient s’étirer à l’éternité.

 

 

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./* À propos du spectacle L’Homme de Hus de Camille Boitel (France) présenté à La Chapelle Scènes Contemporaines en collaboration avec la TOHU (13 au 16 février 2019)

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Camille Boitel est un artiste circassien dont l’univers au complet, peu importe le registre disciplinaire qu’il emprunte selon le projet, est tissé de poésie et de vulnérabilité. Avec L’immédiat, un spectacle collectif accueilli à la TOHU en 2015, il déployait déjà un langage chorégraphique d’un grande humanité et d’une époustouflante qualité tandis qu’il abordait le vertige de corps cherchant à s’arrimer dans un monde matériel encombré et chavirant sans cesse.

L’Homme de Hus, qui a voyagé depuis sur les plus prestigieuses scènes de performance contemporaine, a révélé son créateur dès 2003. Seize ans, ce ne sont pas toutes les œuvres d’arts vivants qui peuvent prétendre à une telle longévité. Ni tous les solistes qui peuvent revendiquer de continuer à les porter à bout de bras. Or la prestation n’a visiblement pas pris de rides ni trop de rhumatismes (bien que les deux dernières représentations aient été annulées pour cause de blessure).

Au contraire, le récit se bonifie possiblement avec l’âge, les questionnements sur le déséquilibre de l’être trouvant un nouvel écho avec les thèmes du vieillissement, de la sagesse, du sens éternellement insaisissable de l’existence.

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(c) Olivier Chambrial

Dans une scénographie de tréteaux – sans doute l’élément le plus commun d’un modeste atelier d’artiste – cet homme étrange à la stature de géant échevelé joue la maladresse. Un client parfait pour s’enfarger dans les fleurs du tapis, comme on dit, tant il crée dans le vide des obstacles sur lesquels véritablement trébucher. C’est que son imaginaire foisonne d’idées, de doutes, de diversions qui le bousculent métaphysiquement, symboliquement, et concrètement.

Le fardeau de Sisyphe n’est pas tant la montagne à gravir ni l’effort de rouler sa roche, sinon le perpétuel recommencement de la tâche, sans issue ni but. Il en va de même pour ce personnage de charpentier clownesque. L’ambition d’une construction rangée qui tienne debout ? Non. Pas même le projet d’un établis auquel s’installer pour méditer sur le silence. Il y a, dans un cerveau humain, bien trop de points d’interrogation, de suspension, de guillemets sur des mots impossibles à formuler audiblement. Ce ne sont pas les micros qui manquent, ni les occasions d’ouvrir la bouche, la vraie difficulté étant davantage le chemin à parcourir avant, dans sa tête, pour choisir ce que l’on a à dire.

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(c) Olivier Chambrial

Il en résulte quelques fulgurances magnétiques et révélatrices. Lorsqu’un orateur corpulent fait des pieds et des mains devant son auditoire au point d’en inverser ses extrémités et de se métamorphoser en créature sans tête et les poignets aux chevilles. Également, ce moment d’apesanteur sur terre, alors que les accessoiristes s’y prennent à trois pour tenter de maintenir notre homme bien ferré au sol.

L’esprit est volatile, il virevolte dans toutes les directions en dépit de la raison, ne se fixe jamais, et malgré ses légèretés il peut paradoxalement rendre la vie bien lourde et encombrante. Le fou, comme le poète et le passionné, vivent ainsi à cheval, un pied dans l’étrier de la pensée et l’autre en pleine démence. Funambules déliés de leurs attaches. Et entre les deux ils n’ont de cesse de pencher, tergiverser, basculer d’un extrême à l’autre. Ils se brûlent à leur propre feu, se perdent dans leur quête de distraction, joueurs compulsifs à la roulette des idées impromptues.

L’Homme de Hus, c’est touchant, se pliera toujours en quatre malgré son dos, malgré ses apprentissages, pour ne rien faire que de travers, de différent, d’instable. Car de ce déséquilibre, de son inadaptation, du risque pris naît la possibilité de créer, rêver, voir autrement. Et parce qu’une contorsion agile lui permet de glisser un œil sous sa jambe, derrière sa nuque ou du haut d’un amoncellement de barreaux, il nous offre à regarder la réalité sous un angle nouveau. Comme si tout était matière à être réinventé dès lors qu’on se libère du mode d’emploi normalisé, du bien-penser droit, de l’utilisation habituée et déterminée.

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(c) Olivier Chambrial

Et si vous ne discernez pas clairement son poème, ses paroles, ce à quoi il aspire, c’est sans doute parce que le plus important, avant le sens, est déjà de mieux écouter.

 

./* À propos du livre Simone au travail de David Turgeon (Éditions Le Quartanier,  <Série QR>, 2017)

La couleur de couverture aux belles éditions Le Quartanier, le titre à la mode d’aujourd’hui, et parce qu’on m’avait déjà plusieurs fois vendu David Turgeon sans que je trouve encore l’occasion du détour : j’ai finalement lu Simone au travail récemment. Avec un certain plaisir mais quelques doutes qui m’ont fait à plusieurs reprises décrocher de facilité, accrochant sur une formulation trop originale ou vieillotte, une situation excessivement rocambolesque, des protagonistes dessinés à force détails.

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Les pages filent, l’intrigue s’épaissit d’une fiction plus artificielle que concrètement prenante. Le fusain repasse sur des traits et plis de personnages déjà bien marqués, tentant de faire émerger du double cerne une personnalité ou vie cachée, les patronymes se démultipliant en confirmation.

Arrive cet extrait pour lequel je flanche :

“Le savez-vous, il arrive que l’on rencontre quelqu’un, une personne humaine, et que ce specimen humain a priori semblable aux autres de son espèce bousille à ce point notre boussole interne, si vous m’accordez cette métaphore, c’est celle qui me vient en tête, que le nord de cette boussole donc avoue enfin qu’il était dans le faux depuis le début, et qu’il fallait plutôt regarder du côté sud, enfin ce qui tenait lieu de sud mais qui en réalité était le nord, qu’en tout cas le magnétisme des pôles bascule de façon irréversible, et quand bien même ce serait irréversible, nous n’avons rien contre l’irréversible, pour autant qu’il nous laisse une part d’improvisation, parce que c’est l’improvisation qui nous fait choisir de lâcher prise, de donner cours à l’irréversible, de s’y adonner dans l’euphorie, d’y baigner ivre hurlant y en a marre, d’accepter avant le reste du monde cette irréversible affectation magnétique, le sud plutôt que le nord, le nord terré au sud, le monde y renversé, non pas renversé mais retrouvant son axe, le sud et le nord soudain confondus, tous deux carapatés aux tropiques pour ce qu’on en sait, les anciens pôles gagnés par l’anonymat, pauvres pavés de glace ou de ce qu’il en reste, supposez que la rencontre d’une personne humaine vous fasse cet effet, cela arrive, je ne vais même pas essayer de déployer l’arsenal de vraisemblance nécessaire à l’entendement de cette éventualité, supposez seulement qu’un jour la rencontre d’une personne humaine vous convainque que le sud est au nord et inversement.” (pages 74-75)

Sans condition, à part peut-être qu’il semble écrit exactement, parfaitement, justement comme je voudrais le lire… Et ce calcul me dérange.

Puis les défauts s’accentuent, les mots d’antan qui apportaient leur charme l’épuisent dans la répétition : je parle des “icelles”, des “y” décalés, des figures phoniques (assonances et allitérations) et rimes internes, du vocabulaire romanesque au rétro-polar. Les métaphores descriptives passent du ludisme à l’agacement. Tout devient appuyé.

Jusqu’à ce passage qui contient le style, ses ambitions et ses manies tout en un :

“C’est de toi ? s’esclaffa Simone.

— Eh bien… rosit Charles Rose.

— Vous avez ma foi tous les talents.

— Ce n’est pas gentil de se moquer.

— Le rythme est un peu monotone, certes. Le lexique est parfaitement cocasse. Mais la rime est originale. Et chapeau pour avoir inventé la monorime alternée.

Charles Rose se sentit honteux.

— Et maintenant que le mot est dit, suggéra encore Simone, que dirais-tu de me faire la chose ?” (page 191)

Dès lors c’est une évidence, David Turgeon s’amuse, sa plume est proprement taillée et délie sa pensée avec élégance, humour et fantaisie, mais le tout de bonne convenance si l’on veut. Et son style bien tourné contamine toutes les langues, de la tatoueuse à la princesse, ce qui édulcore les appartenances sociales (pas que la roturière ne puisse emprunter les tournures d’une bourgeoise, mais si les deux parlent le même verbiage simultanément, on n’y croit plus).

Et comme l’histoire politique et policière de trafic de diamant n’arrive pas à convaincre au rang des faits divers… On abandonne tout à fait à quelques chapitres de la fin, alors qu’il faut un post-mortem des enquêteurs à leur supérieur pour finir d’élucider les événements. Et qu’on boucle le destin de chacun en pied de nez au récit passé. Les enchevêtrements familiaux et conjugaux (l’inceste frère-soeur dans un bunker au sommet) finissent définitivement par faire fondre le sundae.

Peut-être il y a trente ans, alors que Regis de Sa Moreira tenait mal son stylo, que Daniel Pennac n’avait pas inspiré la génération David Foenkinos, que Nicolas Rey et Muriel Barbéry jouaient encore dans la cour des anonymes… on émet l’hypothèse que peut-être, alors, le nom de David Turgeon aurait sonné avec plus de clinquant, de poésie et de marginalité. Mais voilà, il y a un réel écœurement à tout ce qui touche de près ou de loin au monde enjolivé de farfelu d’Amélie Poulain depuis déjà quelque temps.

 

./* À propos du film Cold War de Pawel Pawlikowski (Pologne, 2018) présentement à l’affiche du Cinéma du Parc

De ce noir et blanc du temps de la Guerre froide, les premiers plans sont sublimes, bercés par les chants campagnards. Les traits des visages, les accoutrements, l’émotion des personnages, les intérieurs précaires et paysages déserts. On reconnaît immédiatement la signature somptueuse du réalisateur d’Ida (2013), et son mutisme particulier qui déplace les dialogues dans les regards, et dans des décors figés dans la stupeur de l’instant.

Une professeure de danse et un pianiste virtuose parcourent les régions reculées où ils enregistrent des chœurs folkloriques, des airs païens, des complaintes fredonnées par les grands-mères et grands-pères d’une génération décimée précocement par la guerre. Puis vient la saison des auditions d’entrée pour recruter les jeunes talents qui porteront la culture russe aux yeux d’une Europe nouvelle.

Têtes toutes blondes, innocence de bonne famille ou naïveté paysanne, ces braves enfants de la Nation endosseront les costumes et les paroles traditionnels, et travailleront et répèteront avec engagement au sein de cet ensemble d’avenir, Mazurek, afin que la troupe se produise dans les capitales. Le conservatoire n’est pas à l’abri des convoitises politiques et des commandes de propagande stalinienne.

Au fil des trains, des exils, des petites heures du matin et des portées musicales, le film suit la romance de Wiktor (Tomasz Kot) et Zula (Joanna Kulig), le pianiste ténébreux et la chanteuse prometteuse. À la première note, aux premiers silences échangés, ils sont dramatiquement liés l’un à l’autre. Le contexte historique et l’ambition professionnelle de même que des situations sociales les entraînera dans des directions divergentes et ils ne cesseront de recroiser leurs chemins, aimantés fatalement. Mais à ce point fusionnels qu’ils se consument l’un l’autre dans les rares moments qui leur seront donnés à partager librement. Comme un accord en appelle un autre qui en tue irrémédiablement l’essence.

Le long-métrage épouse la cadence et les logiques des courants musicaux qu’il illustre, de l’arrière-pays soviétique aux clubs parisiens. Chants aux accents arméniens, ballets plus classiques, envolées jazz, velouté blues, exotisme colonial, fanfares, guinguettes, et la bonne vieille chanson française de l’après-guerre, tous les styles s’y succèdent, formant une élégante partition d’anthologie. Chaque mode insuffle son intensité propre, son énergie libératrice. Les individus vibrent de toute leur mémoire et leur vécu aux sons dépoussiérés et aux cordes tendues ou aux rengaines bohèmes. L’enchaînement de chapitres fondus au noir, parenthèses coupées en pleine musique et soirées inachevées, crée cette texture des rêves et souvenirs dont il ne demeure que des flashs, d’une sensibilité aiguë et vive. À l’image de l’époque aussi, baignée de tensions vagues, de clashs diplomatiques et d’un présent troué par les traumatismes et disparus. Le récit s’en trouve presque trop simplifié dans son déroulement et trop tragique dans ses événements clés. Comme si l’on n’avait filtré que les extrêmes, l’âme nerveuse.

Il y a en réalité une intelligence pudique à relater à la fois l’histoire d’amour d’une vie, traversée par l’histoire de la musique et marquée par l’Histoire tout court, sans jamais archiver les faits précis sinon leurs répercussions émotionnelles, leurs résonances profondes. Un drame qui arrache à plusieurs reprises les larmes tant la facture visuelle est épurée, l’écriture fine et le son puissant. Pawel Pawlikowski compose une œuvre qui entrelace soyeusement le réalisme et sa transposition artistique. Romance qu’il dédie à ses parents dont les protagonistes portent les prénoms.

Et puis on dira que c’est facile, d’ajouter en générique les murmures de Glenn Gould accompagnement les Variations Goldberg de Bach. Ce baume vient se poser délicatement sur les incisions à vif de la mélodie rurale “Two Hearts” qui hante le film, hymne de l’héroïne.

 

./* Sélection officielle à Cannes 2018, prix de la mise en scène / Nominé aux Oscars 2019 pour le meilleur film étranger / nombreuses récompenses européennes

(c) Diaphana Distribution http://diaphana.fr/film/cold-war/

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Ottawa, 2018

Des signes avant-coureurs ? Oui, peut-être. Un tapis neigeux apparu dans la nuit, d’un blanc bleu audacieux. Quand la roulette de cette valise est-elle devenue carrée ? Le fait est, l’appartement a été quitté précipitamment, porte entrebâillée sur la clé posée à même la table basse. Nul besoin de courir pourtant, devant un réveil aux aurores pour aucune raison. Rien n’attend.

Le Ministère des Thés et Cafés n’a pas camouflé inopinément sa devanture, une première. La porte ouvre sur une banquette si libre qu’accueillante malgré le tapis antidérapant détrempé. Ça couine sous les semelles comme du fromage en grains. Quel drôle de mélange, non ? L’épice au nom effacé rappelle le fenouil dont l’anglais échappait l’autre jour. Et l’ingrédient en mariage, c’est embêtant. Du chocolat beurre sans parenté aucune dans la cabosse.

Pourquoi s’installer et commander plus tard, ce couloir n’est qu’un lieu de passage. La Terre, le temps, du sable. Devant tant de tatouages, dépression étudiée du style, une question précède toute introduction. Une seule. Barbara, c’était quand ? Quand, pas où. Inexorablement les villes et voyages tombent par listes et rayent le planisphère comme autant d’avions le ciel. Et de penser au carburant. Ce sont tout de même une quinzaine de vols partis en fumée. Au moins, en garder le décompte.

Le cours d’espagnol donné dans cette capitale anglophone au nom japonisant, ce serait presque aussi dépaysant. Sauf que le bruit du battant, la soufflerie. Tout interfère dans l’arrivée à destination. À bâtons rompus ne dit pas ce que ça devrait sur l’écologie ni le flux d’énergie. C’est à se taper dessus à chaque mot alors que le fleuve déborde le barrage à la fonte des glaces. Mais le printemps en novembre, ça embrouille la piste. Encore un départ retardé.

L’enquête piétine, la journée s’immobilise. Chapeaux de roue et méninges crissant dans le vide. Reste à mettre le voile et le cap sur le canal. Un fameux radeau aura plus de chance de se rendre, c’est improbable. Les chiffres faussent évidemment. Le jour se lève, le froid s’assied, la rue fige et tourne le coin rond. Les yeux aussi, sur cette erreur d’un jeu de sept, photo du réel. Aux pneus d’hiver et bottes imperméables, la révolte a répondu absente. Et fuite. Le large gagne du terrain par ce beau matin.

Certainement qu’à la deuxième interrogation sans son, quelqu’un dira qu’il l’a suivie là-bas. Demain au sec. À l’évidence c’était des baies hors saison.

./* À propos de Passagers des 7 doigts de la main à la TOHU du 14 novembre 2018 au 5 janvier 2019

Grande compagnie à la reconnaissance internationale, habile à créer des univers thématiques auxquels les interprètes collaborent de leur histoire personnelle et multiculturelle, les 7 doigts de la main sont toujours accueillis avec beaucoup de chaleur et d’impatience à Montréal. Leur dernier bébé, Passagers, qui a pris l’affiche de la TOHU cette semaine et ce jusqu’en janvier l’année prochaine, ne dérogera pas à la règle de la convivialité. Et c’est avant même le chapiteau, dans l’entrée transformée en hall de gare, avec ses bancs et ses bagages, ses destinations fléchées et ses spectateurs en veille, que le public est invité au voyage.

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Nous sommes tous en mouvement, embarqués dans le long train de la vie, côte à côte et en route vers des destins imprécis. Cette image définit les grandes lignes du spectacle. Le décor est immersif (Ana Cappelluto), les projections vidéos (Jean Ranger) dessinent des paysages par les fenêtres des wagons, un éclairage cru à la perche (Éric Champoux) rappelle les lumières de lecture et les réverbères d’un transport de nuit. Les corps sont brinquebalés au rythme d’une rame de métro, partageant une proximité forcée, gérée avec agilité et maladresse feinte par la danse et l’acrobatie. Chacun porte son existence dans de lourdes valises, ses émotions dans des regards perdus à l’horizon, ses réflexions sur son passé et ses espoirs d’un avenir changé. Mais plongés dans une même lancée, celle d’avoir foncé vers un ailleurs, et piégés dans les incertitudes du présent, ces passagers se tiennent coude à coude, s’épaulent malgré eux, s’entourent les uns les autres pendant leurs numéros.

Sous la direction de Shana Carroll, les interludes chorégraphiques et théâtraux empruntent à Buster Keaton et Monsieur Hulot, à cheval entre la lassitude de l’attente et l’excitation du dépaysement. Ils parlent de la multitude des trajectoires qui se croisent, pour des raisons différentes, dans les trains, dans les gares, engagés sur des chemins contraires. S’ajoutent aussi des moments chantés a capella ou accompagnés au ukulélé. Pendant ce temps, les lieux se transforment (voies à perte de vue, champs de pylônes, panneaux d’affichage de villes), et les installations appellent de nouvelles performances. Hulahoop et cerceau, jonglerie, trapèze, mât chinois, acrobaties au sol et aérienne, tissus, équilibrisme, échelles humaines. Dans chacune d’elle, un personnage se démarque et son art devient une métaphore de son propre lien au voyage. Les autres présents sont des témoins, des observateurs, ils participent comme un habillage vivant de la prestation, mais somme toute chaque apatride inspire un certain isolement.

Au regard de précédentes créations, Passagers reste assez superficiel dans son propos. Peut-être parce que l’exil et l’impossibilité de rester en place sont des réalités très proches de la tradition circale (pensons à l’importance de la musique, des contes et des figures de foire chez les “gens du voyage”). Des scènes l’emportent d’une jolie concrétude banale, comme ces départs où l’on fait ses valises en pleine crise conjugale, en vidant les tiroirs de ses vêtements ou en adoptant un chandail préféré laissé derrière. D’autres jouent la symbolique dramatique, comme ce jeune voltigeur qui multiplie sans cesse les sauts dans le vide, incidents trop fréquents entre deux stations et responsables de retards dont on tait les raisons. Plus coloré, culturellement parlant, il n’y a étonnamment que ce jongleur à l’accent latino dont les tours élastiques ont la débrouillardise urbaine du petit gars grandi dans la rue. Il y a les gens abandonnés en arrière, ceux rencontrés par hasard aussitôt quittés, les compagnons encombrants, ceux qui ne trouvent plus de port d’attache.

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(c) Shana Carroll

À plusieurs reprises, la pièce tente de stimuler quelques notions physiques sur la relativité, le rapport au temps et la vitesse de déplacement. Le didactisme est tourné en dérision par des circassiens qui simulent le manque d’éducation. Étrange façon de signifier que la richesse se cultive ailleurs, dans l’expérience, le frottement à la nouveauté. Ou que tout n’est qu’une question de perception, de point de vue. En réalité, les 7 doigts annoncent un parti pris du passage, de l’entre-deux avant l’arrivée. Nous sommes passagers d’un temps suspendu, détachés, en transit, désoeuvrés dans l’expectative ou l’illusion d’un avènement. Nous ne savons pas, au final, ce qui nous attend devant. La liberté qu’exprime plusieurs personnages est aussi un grand vide qui les habite intérieurement.

Marquée de plusieurs arrêts ou dérangements dans son déroulement, s’égarant dans quelques langueurs, la construction maintient tout de même une volonté dynamique et ludique, en particulier par ses musiques variées. Celles-ci portent à la fois les regrets du compositeur Raphael Cruz, proche de la compagnie disparu tragiquement en début de processus, et l’audace du directeur musical Colin Gagné qui a pris le train en marche. Elles flirtent avec la mélancolie de Tom Waits, Thom Yorke, ou le Saint Louis Blues de WC Handy revisités d’un swing festif.

À l’inverse de cette ligne droite vers une destination inconnue (ou la mort), du temps qui file sans retour en arrière, il y a le souffle de la locomotive, le son répété du rail, le cahotement qui fait entrer des silhouettes étrangères dans une communion physique. C’est cette respiration collective et sonore qui ouvre le bal et le referme sur une note presque réconfortante : que c’est un moment à traverser et que l’on n’est pas seul à avoir quitté le quai, qu’il y aura bien une arrivée, quelque part et ensemble. Et que l’on peut toujours se divertir du voyage, du vertige de ne plus appartenir à rien ni personne un instant.

./* Sur scène, une distribution jeune et talentueuse : Sereno Aguilar, Freya Wild, Louis Joyal, Conor Wild, Maude Parent, Samuel Renaud, Brin Schoellkopf et Sabine Van Rensburg

 

AKOUSMA XV ./* Soirée DÔME + SINUS + FICTION à la SAT avec L’Ensemble d’oscillateurs (QC), Monique Jean (QC) et Franck Vigroux (FR)

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Pour sa deuxième soirée de cinq et sa 15e édition, AKOUSMA s’invitait dans la Satosphère, un espace que le festival international de musiques numériques immersives investit de plus en plus habilement.

Spirale et famille Penrose

Depuis trois ans, L’Ensemble d’oscillateurs a développé un espace de recherche et création mettant en vedette l’oscillateur des vieux cours de techno, ce variateur d’ondes sinusoïdales. Parmi les artistes invités à travailler en résidence et à composer, L’Ensemble propose deux pièces dans le cadre d’AKOUSMA XV, une création de Maxime Corbeil-Perron et Shaping Things (A Simple Spectrum) du Lausannois Francisco Meirino, et profite de l’occasion pour lancer un premier disque 4 Compositions sous l’étiquette de L.A. Line.

La pièce de Maxime Corbeil-Perron portait un soin particulier à fondre un univers dans un autre. Au début marqué par une déflagration, les enchaînements et sonorités étaient ensuite plus minutieux, appuyés sur une rythmique sourde, pas des percussions claires mais des descentes graves emportant des changements progressifs de paysages par vagues. Peu imagée mais fine dans ses nuances, cette création formait, dans une certaine lenteur, une sorte de spirale ADN, enchevêtrement d’un monde dans un autre qui bientôt l’efface en prenant toute la place, tandis qu’il est déjà en train de se transformer lui-même dans le tableau suivant. Mention spéciale sur l’ensemble du programme de la soirée.

De dos devant des tables surplombées d’un simple néon où sont disposés oscillateurs et partitions qui défilent sur écran, dix interprètes (Stéphanie Castonguay, Marc-Antoine DiasLucas FiorellaAriane GagnéGabrielle Harnois-BlouinFabien Lamarche-FilionCharles-Antoine Morin, Joseph Perrault, Charles Rainville et Simon Coovi Sirois) font face à Nicolas Bernier qui dirige le jeu. De ce dispositif sobre et éclatant à la fois, plongé dans le noir, le spectateur apprécie l’ambiance mais a peu à décoder dans le geste, assez limité, de tourner d’un sens ou de l’autre deux roulettes.

Plus progressive encore, affûtée dans les aigus et presque vrombissante tant elle part de bas, la proposition de Francisco Meirino, empruntait quant à elle aux objets impossibles popularisés par la famille Penrose, l’escalier du père et le triangle du fils par exemple. Ces casse-têtes graphiques circulent toujours beaucoup, et trompent l’œil en trichant les perspectives et les hauteurs, de sorte que des marches sur quatre côtés réussissent sur le papier à monter sans cesse sans jamais redescendre, et l’arrière-plan à repasser à l’avant en permanence. Selon le même principe, Shaping Things (A Simple Spectrum) camoufle derrière le son perçant qu’il aiguise de plus en plus une corde si basse qu’elle est imperceptible le temps de se former et se distinguer de la masse. Et tandis que celle-ci grossit, recouvre l’ultrason et devient la note principale qui accapare l’attention, le phénomène se reproduit par en-dessous, tapi en couches sous-jacentes. Si la construction est moins évolutive et changeante, plus systématique et agaçante pour le tympan, elle reste assez fascinante et arrive à renouveler la surprise de l’apparition de fois en fois.

Out of joint de Monique Jean

De facture et d’ingrédients plus classiques, la pièce Out of joint interprétée par Monique Jean est peut-être datée (de 2009). Elle n’en déploie pas moins un univers aérien qui se métamorphose, de la chauve-souris aux avions et aux drones, en passant par quelques insectes variés, sans manquer de se volatiser un temps en sortes de composantes de l’air (là on perd un peu le fil), de plus en plus vaporeuses et virtuelles, et de se clore sur quelques craillements de corneilles. On y lisait une atmosphère de cachette atomique, comme une grotte habitée de créatures de nuit, à l’abri des sifflets de stukas et autres bombardements qui résonnent dans la roche, qui évoluerait avec le temps vers une guerre de contamination, en imaginant le sang, la mort, les substances toxiques infiltrer la terre et ses strates jusqu’à polluer l’histoire ancienne préservée là. Principe de carbone 14 peut-être ? En réalité, il s’agit d’une adaptation très libre de Macbeth tissée de plusieurs relectures cinématographiques. Quand même assez loin du compte au final. À plusieurs reprises des ruptures brutales rendent la transition hâtive et sèche.

Croix de Franck Vigroux et Antoine Schmitt

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(c) Michael Kelleners

Cette composition du Français Franck Vigroux a quelques années déjà, et fait du rentre-dedans un peu gratuit par à-coups violents, poussées de volume et sons stridents sans que le tout ait une direction ajustée. Au plafond du dôme, une vidéo générative d’Antoine Schmitt accompagne la partition d’une animation plutôt limitée. Une croix dense en particules se dilate en fonction du beat, et les étoiles scintillantes qui la composent explosent jusqu’à former une pluie fine qui s’abat de toutes parts, à 360 degrés. Sous cette averse en noir et blanc, le corps avachi est déjà écrasé à terre par une musique lourde et mécanique. Peu d’espace reste pour faire respirer une poétique de l’intempérie plus sensible.

 

À ne pas manquer ./* Les trois prochains rendez-vous d’AKOUSMA XV se déroulent ces 18, 19 et 20 octobre à l’Usine C.