./* À propos du film Le Redoutable de Michel Hazanavicius (France, 2017) présenté dans le cadre du 23e CINEMANIA du 2 au 12 novembre 2017

./* À propos de la pièce de théâtre Nina, c’est autre chose de Florent Siaud présentée du 1 au 5 novembre à La Chapelle Scènes contemporaines

Un grand écart de 68 à 76

On comprend sans difficulté que le festival CINEMANIA ait porté à l’honneur de sa 23e édition le réalisateur français Michel Hazanavicius (aussi producteur, scénariste, monteur, acteur, pour la télévision et pour le cinéma), mondialement reconnu suite au succès triomphal de The Artist en 2010, de retour à Cannes en 2014 avec The Search en compétition, et cette année avec une comédie biographique plus qu’attendue sur Jean-Luc Godard et le tournant historique 1967-1968 : Le Redoutable.

Rétrospective de plusieurs films, classe de maître et rencontres à l’appui, quand il monte sur les planches de l’Impérial pour introduire son long-métrage, c’est un homme plein d’aisance, d’humanité, d’aplomb et d’humour, mais aussi empreint d’un fin mélange d’humilité et d’assurance qui prend la parole. Il ne faut pas avoir peur de la comédie, du cuisant 68, du légendaire Godard. Il faut faire ce en quoi l’on croit, s’entourer des personnes pertinentes, oser le sourire et le clin d’oeil à l’histoire. Après visionnement on peut dire que ce grand du 7e art a découvert une plage sous les pavés jetés, sorte de fascination apaisée pour son sujet, faisant la part belle à la filmographie, aux faits ainsi qu’au récit autobiographique d’Anne Wiazemsky alors la conjointe de JLG, intitulé “Un an après”.

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Sans rapport si ce n’est le rapprochement de dates, le Français Florent Siaud, jeune dramaturge à la carrière remplie, partagé entre le monde du théâtre et celui de l’opéra, s’est frotté à de multiples oeuvres d’envergure (La Mort de Tintagiles de Maeterlinck, Didon et Enée de Purcell, avant cela Les Noces de Figaro de Mozart pour n’en citer que quelques unes) auprès de créateurs de haut calibre (d’ici, Robert Lepage, Denis Marleau, Brigitte Haentjens). Il cofonde en 2010 Les songes turbulents (avec Pauline Bouchet), compagnie à cheval entre Grenoble et Montréal à l’origine du 4.48 Psychose en 2016, solo de Sophie Cadieux sur un texte de Guillaume Corbeil directement inspiré de Sarah Kane pour lequel Florent Siaud signait la mise en scène. Tôt, les critiques québécois reconnaissent en lui une promesse de renouveler la scène, un pari que sa récente création Nina, c’est autre chose peine à relever.

Nina conserve des années 1970 une garde-robe. Elle ne conçoit pas ses rapports sentimentaux selon les règles du tango. Elle entend parler de racisme, de harcèlement au travail et de montée du chômage mais n’en pense rien de spécial. Au mot « politique » elle se met à poil. Elle ne fait pas la cuisine, pas le ménage, pas la révolution. Elle change dix fois de costumes sans endosser aucun rôle. Nina, au final, c’est pas grand chose. Adaptée de “Pièce de chambre” de Michel Vinaver (1976), ce journal de colocation suit l’emménagement soudain (et le départ tout aussi impulsif) de sa protagoniste chez deux frères habitant l’appartement de leur mère récemment disparue.

Bande-annonce du spectacle

Ni la classe

Nina, c’est autre chose a été développé en début d’année en France et démontre sur plusieurs plans une volonté de se distinguer dans la manière de faire. Par exemple le duo Doble Filo, d’abord caché puis apparaissant en notes et ombres chinoises avant de gagner l’avant-scène comme figurant, ponctue le bal d’irrésistibles tangos. Parti pris pour ce que la musique a à dire au-delà des mots, la pianiste Chloé Pfeiffer et l’accordéoniste Lysandre Donoso apportent une belle fougue à la construction.

Cette énergie, typiquement latine et pleine de caractère, devrait sans doute dialoguer et danser avec le personnage principal « Nina », figure d’une fraîcheur effrontée et libertine. En réalité, la sensualité et l’élégance de l’une ne fait qu’accentuer la superficialité voire la vulgarité de l’autre. Le trio d’acteurs composé de Eugénie AnselinÉric Bernier et Renaud Lacelle-Bourdon intègre bien dans son jeu quelques pirouettes et pas engagés pour suivre le tempo, sans brio. La présence du tango est riche et forte mais malhabilement utilisée, à contre-emploi de son essence. Une valse à 20 ans peut-être, mais un tango à 3 tout fout le camp. Et d’une danse tout en séduction et tensions, d’une rigueur angulaire, les rapports humains sur scène dégoulinent en frivolités.

Ni le vécu

C’est probablement l’écart le plus problématique de cette proposition théâtrale : le manque de consistance historique et sociopolitique. Le texte de Michel Vinaver, dépouillé de son contexte post-68 pour n’en garder que quelques dates de 1976 marquées à la craie sur un mur de cuisine, est assez pauvre. Car tout ce qu’il pourrait porter en lui de libertés acquises et d’espoirs déçus, de changements des moeurs et des cadres d’autorité, disparaît derrière une anecdote édulcorée de triangle amoureux.

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Nina, c’est autre chose (c) Julien Benhamou

En parallèle et en avant-première, Le Redoutable du réalisateur Michel Hazanavicius met en scène un incomparable Louis Garrel dans le rôle d’un Jean-Luc Godard féru de révolution et d’Anne Wiazemsky (l’actrice est décédée le mois dernier – interprétée par Stacey Martin), alors que les émeutes étudiantes et ouvrières battent leur plein dans les rues de Paris. Par l’ingénieux détour de la comédie et du drame amoureux, l’oeuvre ne manque en aucun cas d’aborder la radicalité des idéologies et comment celle-ci déteint sur l’organisation de la société et les logiques individuelles. Qui plus est l’artiste est indissociable de sa mission politique : son art – pas juste ses films, mais ses sujets, ses moyens, ses méthodes – est un manifeste. (C’est à cette même époque bousculée que Michel Vinaver choisit de mener de front une carrière de PDG au sein de la multinationale Gillette, s’assurant ainsi les moyens pécuniaires de poursuivre l’écriture.)

Ni la verve

Chaque plan filmé, chaque échange contient un double-sens cinématographique, les graffitis crient le grondement de l’histoire ou la réplique que les acteurs évitent, la vérité simultanée ou à venir que tous nient. Chaque situation dispute son mélange de caprices du quotidien et d’ironie des événements. Godard, perfectionniste et tyran de plateau, star malgré lui d’un genre à part et élitiste, qui créait des personnages anticonformistes au point de devenir des idéaux radicaux de son école à lui. Godard engagé envers une liberté sauvage et asociale. Politisé à devoir en cracher sur son talent, à bannir l’étiquette et la reconnaissance de son intransigeance esthétique. Passionné éperdu, solitaire fini, qui finit par s’égarer momentanément.

Pied de nez en abîme que de faire de cette période française, des chamboulements mondiaux en écho, des théories de l’art et des doctrines communistes, d’un réalisateur à l’oeil révolutionnaire, d’une histoire d’amour pas banale prise à son point tragique (la disparition du sentiment), une oeuvre légère, drôle et magnifique, subtile et presque évidente tout en demeurant impliquée véritablement et viscéralement au coeur des faits. Témoin d’un élan du coeur, des idées, de la créativité et des armées en mouvement, l’intrigue a beau être romancée, elle est bouleversante.

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Nina

Pour en revenir à Nina…, malgré des allusions (slogans, symboles, affaires de harcèlement et licenciement, racisme ambiant), le politique est faussement présent. Peut-être devait-on deviner dans les remous de ce triangle intime des dynamiques de pouvoir et de remaniement des hiérarchies ? Les liens de fratrie, la disparition maternelle et les sentiments entre les trois protagonistes sont trop peu crédibles pour qu’on leur confère une interprétation double. Il en résulte davantage un essai esthétique, une reconstitution des années 1970 d’après une enfilade de costumes bruns et jupes à fleurs, manteaux de poils et agencements criards (Jean-Daniel Vuillermoz).

Bien sûr, la révolte des années 1960 est assez loin, l’audace émergente de la Nouvelle Vague essoufflée, les guerres d’indépendance cèdent le pas à la mondialisation des marchés financiers. Mais qu’il ne demeure de cette décennie mouvementée qu’un zeste d’émancipation en la personne d’une jeune femme délurée et peu articulée fait mal à l’histoire d’une certaine façon, du moins nous enseigne peu sur les contextes et leurs développements.

Possiblement : 1976 n’est qu’un décor planté, parce que somme toute Nina, c’est autre chose. Dans ce cas, le personnage est plat malgré sa nature colibri et colorée. L’interprétation est une faible réplique d’une désinvolture authentique de par le passé, et réfléchie. Là où Le Redoutable de Michel Hazanavicius joue des codes du cinéma et des voix-off, de l’insoumission de l’acteur envers son rôle, et du développement de l’industrie du divertissement (soit un regard critique sur le médium, le milieu et ses évolutions), la création des Songes turbulents se limite au vaudeville. Il y a le voeu d’une certaine immersion dans un temps démodé, fait de motifs à grandeur de plateau, d’unités d’appartement modulables (scénographie de Philippe Miesch et lumières de Cédric Delorme-Bouchard) et d’un mélange de styles mettant le tango au service de la comédie musicale. Ce métissage hétérogène n’est un éclairage neuf ni pour la scène d’aujourd’hui ni sur la philosophie d’alors.

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Nina c’est autre chose (c) Julien Benhamou

Pour dernière comparaison, pensons à l’intelligent et sensible Nos serments de Julie Duclos présenté au FTA 2016, adapté librement de La Maman et la Putain de Jean Eustache. À un demi-siècle d’écart, la jeune troupe de L’In-quarto tissait des ponts signifiants entre les époques et les générations, confrontant le regard d’un Guy-Patrick Sainderichin, réalisateur sexagénaire, à celui de la metteure en scène et de ses comédiens à peine trentenaires, dans une construction entre tournage de film et plateau de théâtre. Là encore, les relations entre les personnages et leurs questionnements intérieurs étaient nourris de plus de psychologie et surtout d’un bagage politique et philosophique élaboré. Et le rapprochement entre les différents jeux – de l’écran et de la scène – amenait un apport critique de chaque médium. 

Autant de matière dont Nina s’est visiblement délestée dans sa quête d’insouciance et de légèreté. Autant de complexité et de contradiction qu’Hazanavicius catalyse à travers Godard, réalisant une fois de plus une pirouette habile sur l’histoire du cinéma lui-même.

(Contenus révisés. Parution originale courte sur dfdanse.com)

 

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23e Cinemania du 2 au 12 novembre 2017 ./* À propos de Jalouse de David et Stéphane Foenkinos (France, 2017)

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Autant l’on replonge toujours avec un certain plaisir dans les écrits de David Foenkinos, acceptant quelques écarts de style du roman à l’essai biographique (avec le captivant Charlotte, 2014), reconnaissant les cocasseries et lubies et même les tournures poétiques de ses personnages, autant le passage à l’écran dessert mal son monde. Au point qu’il faudrait sans doute un nouvel illuminé de la caméra pour s’approprier la matière, y ajouter son zeste de fantastique ou de médiocre, bref, rendre la pirouette littéraire au-delà de sa simple transposition en image.

Car l’image parle trop, alors que les personnages de David Foenkinos parlent bien, si bien qu’ils abusent parfois d’un lapsus ou d’une virgule pour renverser le sens de leurs actions. À l’écran on les voit seulement être et faire, mettant à plat toutes leurs fantaisies cérébrales et émotionnelles. Dans Jalouse, que l’écrivain coréalise avec son frère Stéphane, tout reste propret, chaque rôle est campé, l’humour est écrit, les situations déliées avec peu de surprise.

Karin Viard incarne cette femme ravissante, brillante, de caractère, qui s’aigrit en vieillissant sans accepter les années ni les changements qui s’opèrent. Mère d’une jeune ballerine douée, séduisante (Dara Tombroff, trop sage), ex-femme d’un homme généreux (Thibault de Montalembert) qui s’est recasé depuis (avec Marie-Julie Baup excellente dans son rôle de gentille naïve), entourée de quelques amis sympas (rayonnante Anne Dorval peu importe le rôle), rares mais réels, ses relations avec ses proches s’enveniment du jour au lendemain. Elle est grinçante avec sa fille, mal attentionnée envers quiconque approche sa bulle (dont le charmant Bruno Todeschini), méprise ses étudiants et la nouvelle recrue du département de lettres (Anaïs Demoustier, aussi à l’aise dans un échange de piques acerbes que dans le marquant film de genre Bird People). La fraîcheur et le bonheur des autres l’étouffent, alors elle vise où ça blesse et s’isole dans ce cercle vicieux.

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Bande-annonce

La progression de cette tension, les situations anecdotiques traversées et leur dénouement n’ont rien de surprenant connaissant les dadas de Foenkinos. Entre des personnages aux penchants antipathiques et solitaires, il provoque des rencontres improbables et éphémères dans lesquelles chacun découvre une lueur intérieure dans sa noirceur qui lui permet de s’ouvrir à la vie sous un nouveau jour, salutaire. Pour résumer. Cela se passe à la piscine comme dans une bibliothèque, souvent par l’entremise d’une vieille personne seule, qu’elle soit bavarde ou mourante, il y a habituellement une promenade ou une discussion sur un banc de cimetière, et toujours la métaphore littéraire déguisée derrière un professeur, un libraire, une correspondance secrète. C’est juste assez mignon et habile, mais tout de même facile et caricatural que l’on considère les relations mère-fille, patient-psy, prof-collègue, amoureuses ou amicales. Et long (1h42) pour une psychologie somme toute décorative.

Lecture sur pause

Il s’agit en partie d’un fonctionnement différent entre l’écriture et la scénarisation. Les lignes savent où elles s’en vont, elles se sont déjà relues et révisées à grands traits, jouant à imaginer le livre dont elles seraient éventuellement les héroïnes. Avec elles on prend davantage le temps de se laisser voguer, et si l’on devine leur destination, on apprécie les détours qu’elles empruntent pour s’y rendre finalement. Chez le lecteur l’émotion infuse, et cette occasion rare de renouer avec un temps humain, plus lent et réflexif, est précieuse.

Le film, lui, s’il annonce où il va, se plante. Depuis des décennies, son rythme s’est accéléré, ce qui est dit n’a plus à être montré et vice versa d’où aussi un appauvrissement de dialogues. Ce qui est fantasmé n’a plus à être vécu ou contredit. La fiction et la réalité embrouillent la ligne du temps, de part avec les incongruités anachroniques dont on ne soucie plus. D’où pléthore de bande-annonces égarantes, d’histoires qui s’entortillent sur elles-mêmes, d’intrigues sans résolution qu’une impasse psychologique ou cartésienne, de démence qui prend le pas sur la cohérence. Il en ressort d’ailleurs de surprenants objets esthétiques, angoissants et bouleversants, tels que The Killing of a Sacred Deer de Yorgos Lanthimos sacré Meilleur scénario et Palme d’Or à Cannes.

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Mais en termes de comédie ou de genres plus ordinaires tels que le polar, la romance, le drame familial, le grand écran se fait doubler par les séries qui offrent à la pelle et en rafale des petites bisbilles du quotidien s’envenimer et se régler joyeusement dans un seul épisode. Et puis : la jalousie passe mal à l’écran. Le sujet est ici abordé dans son sens large, via une femme célibataire allant sur sa ménopause, s’en prenant à sa fille, son ex-mari, son futur amant, sa meilleure amie, le couple de voisins nouvellement emménagé, bref à toute le monde y compris son médecin généraliste, de sa propre perte de contrôle sur ses nerfs. Ses hormones plus exactement, leur dérèglement, et l’affaiblissement du pouvoir physique : postulat de tout film d’Almodovar.

 

Avant-première au Festival d’Angoulème en août dernier, sortie sur les écrans en France demain (8 novembre) et au Québec l’an prochain.

 

46e édition du FNC ./* À propos des films Mon ange de Harry Cleven (Belgique, 2016), Jupiter’s Moon de Kornél Mundunczó (Hongrie, Allemagne, 2017) et Strange but True de Michel Lipkes (Mexique, 2017)

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La transparence des bons

Harry Cleven, réalisateur belge et associé de Jaco van Dormael à la production, a pensé Mon ange à petit budget et grands sentiments. Le pitch séduit de sa fantaisie simple : histoire d’amour entre une fille aveugle et un gars invisible. Naïveté dont regorgent le scénario et les images au point d’en devenir mièvres, d’une façon assumée et somme toute poétique. Or un peu de beauté dans un monde brut, on ne peut pas s’en plaindre. Cette fable s’amuse du thème de la disparition tout en traitant de fatalités accompagnant différents âges de la vie, et insiste sur la sensorialité, l’attraction naturelle, la musicalité des gens. L’oeuvre rivalise surtout de moyens ingénieux et accessibles pour révéler les sentiments, l’immatérialité et la chimie amoureuse à l’écran.

Bande annonce

La foi des brutes

Jupiter’s Moon joue lui aussi la carte du fantastique pour aborder de plein fouet un thème brûlant d’actualité et difficile : la crise des migrants en Europe, la misère des peuples déracinés, la pauvreté des villes en manque d’emploi et la prolifération des commerces occultes et économies frauduleuses. Que devient l’identité humaine avilie de dégradations multiples – la peur, le désespoir, la honte, le mensonge, le crime ? Comment tourne un monde en perte totale de spiritualité au profit des bassesses morales et roublardes, en mode survie ?

Aryaan (Zsombor Jéger), un jeune réfugié de Syrie, planifie de s’enfuir comme des centaines et milliers d’autres en rejoignant la Hongrie via la Serbie. Embarcations minables, prix de passage sans doute exorbitants, barrages de police et tirs à vues. L’immigration clandestine est un peu trop répandue de ce temps-ci. Cherchant à retrouver son père, l’homme nous fait passer par les camps à la frontière, les hôpitaux d’urgence qui s’y annexent, avant de rejoindre la ville, sa gare, ses autres regroupements de réfugiés sous tente. Un déferlement de vies en détresse.

Celui qui le cache est un chirurgien radié de ses fonctions pour erreur professionnelle (il avait bu avant une opération qui a condamné son client de bonne famille). Et là commence l’aventure insolite d’un fugitif bien singulier : puisqu’Aryaan découvre, en compagnie de son médecin, qu’il sait voler. Le don rêvé pour réconcilier croyants fervents de toutes confessions et âmes égarées que les miracles résistent au temps et que le monde aussi déglingué soit-il peut espérer le salut, peu importe le dieu impliqué. Une pensée pour l’esprit fertile de Jean Leloup : “Et on vit dans le ciel Dieu le père et Bouddha / Manitou et Krishna bras dessus bras dessous / ivres morts et joyeux chanter à tue-tête au-dessus des nuages / Allez hop ! Un peu d’sincérité, le monde est à pleurer !”

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Dans ce film sombre et humide où la malhonnêteté se répand comme une épidémie, les idées préconçues sont nombreuses que les exilés, pour la moitié d’entre eux de potentiels terroristes, traînent avec eux des maladies étranges, portent un regard naïf sur les signes de civilisation, poursuivent le fantasme ultime de goûter des frites françaises… Dans l’autre camp, c’est la guerre contre les voleurs (!) d’emploi et les méchants illuminés d’autres religions infiltrant le pays et son économie. À l’image de ce constat absurde : prêts à tout pour survivre, jusqu’à risquer sa vie.

Le réalisateur hongrois Kornél Mundunczó se sert sans vergogne des préjugés pour décrier des vérités plus criantes que nature, malheureusement. Il y sème même de l’humour noir et des super pouvoirs, des coïncidences inexplicables et une chance ou malchance exagérées pour que son scénario impossible (Kata Wéber) d’une amitié (comme un colis piégé) atteigne sa cible. Son Dr Stern (Merab Ninidze) est un personnage buveur et grincheux tout droit sorti de Bukowski, attachant aussi. Son rescapé un fils prodige et innocent digne de rejoindre les Marvel de ce monde américanisé. Et les effets spéciaux qui font tourner le monde à l’envers et brassent littéralement les idées reçues et les jugements xénophobes ouvrent chaque fois une nouvelle perspective sur les problèmes, un angle de vue de plus haut, avec plus d’horizon et de recul, d’où la terre à feu et à sang paraît plus bêtement le gros gâchis d’une humanité vaniteuse.

Les truands aux vidanges

En introduction de son film, le réalisateur Michel Lipkes explique qu’en considération de ses origines mexicaines, des souvenirs qu’il a là-bas, de l’impossibilité d’y rester et de ce qu’il continue d’en apprendre de ceux qui y sont encore, il se devait de faire ce film, dont la violence crue et sans autocensure le choque lui-même. Il le devait pour pouvoir se retourner dans dix ans et savoir que ce geste a existé. Quelques 1h30 plus tard, le générique à peine retombé sur une assistance sous le choc, il finit par confirmer que, visionné par quelques éboueurs mexicains sur le quotidien desquels il a concentré ses recherches, l’essai étonnamment documentaire a paru romancé, encore loin de la réalité.

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L’histoire semble insolite et les choix des protagonistes illogiques, les faits sont insupportables, les images comme meurtries et leur signification horrifiante. C’est que de choix, de liberté, d’espoir, il n’en subsiste pas. Sinon l’amour torturé et sali d’un éclopé s’enfuyant épaulé par une gamine violée. Le tout dans un noir et blanc sans clarté jamais, terreux et corrompu. La complicité des courageux Yesi et Jonathan (Itzel Sarmientos et Kristyan Ferrer) plongés dans les ruines d’un monde cauchemardesque de sauvagerie est la seule bouée possible, si fragile face aux attaques du ciel bouché et d’une lutte écoeurante pour la vie. Jusqu’où l’humanité mérite-t-elle son nom, pourrie à la moelle ? Extreño pero verdadero règle la question en trois voyages de camions et un seul cadavre parmi des morts-vivants.

46e FNC du 4 au 15 octobre 2017 ./* À propos de Drift de Helena Wittmann en compétition dans la section des Nouveaux alchimistes (Allemagne, 2017)

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Lent, contemplatif, le long-métrage Drift de la réalisatrice allemande Helena Wittmann est un essai cinématographique à part, qui étire les minutes jusqu’à imposer son propre cardiogramme. Les plans sont longs, sur des paysages étendus balayés par des vents froids et bercés d’un incessant ressac. Chaque image est magnifique, composition de teintes pluvieuses et de végétation sèche, de surfaces d’eau et de sable, d’intérieurs endormis.

Dans ces décors de fin de saison, deux amies emmitoufflées (Theresa George et Josefina Gill) finissent un séjour tranquille (près d’Hambourg suggèrera-t-on plus tard au détour d’une conversation) avant de repartir chacune de leur côté : l’une retournant chez elle en Argentine, l’autre partant à la découverte des Caraïbes. Le film suit d’abord leurs derniers partages et adieux simples, puis une traversée en bateau et leurs retrouvailles à distance. Il assume le rythme de la séparation et de l’inconnu intimidant, le temps que cela prend réellement de se pencher sur ses pensées et ses émotions, de les vivre dans la profondeur de ce qu’elles sont. Un temps appliqué et insistant, presque suspendu en déséquilibre, pareil à l’absorption du regard porté sur l’horizon de l’océan.

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Invitation à se perdre dans la beauté des plages et de l’écume éphémère, d’autres plans tournés sur un balcon, dans un appartement, à une terrasse ou par une fenêtre n’ont d’autre fonction que de prendre une action quelconque pendant son déroulement, sans finalité précise ni propos narratif. Les heures égrènent leurs secondes sur un monde en mouvement perpétuel, gris percé d’éclaircies, jamais pareil. Avec pour horloge le métronome des marrées surveillé par le clair de lune.

Un travail minutieux est donc mené de main de maître sur la staticité extérieure des gens alors que les arbres bruissent sans cesse, que le soleil miroite sur l’eau, que les vagues vont et viennent, et que les oiseaux piaillent quelque part, mêmes invisibles. Tout est souffle, respiration, la brise, une vitre qui tremble, de l’air qui s’infiltre, une embarcation qui tangue. Et cette succession de soupirs fait directement écho à notre intériorité : la poitrine qui se soulève est ce doux mélange de rythme biologique et d’oscillation psychique.

L’esthétique culmine pendant la partie centrale du film, le voyage en pleine mer. Ce ne sont plus que des plans rapprochés d’écume et de vagues succédant à d’autres plans rapprochés, sous les reflets du jour ou de la nuit, une déclinaison du bleu ciel au pétrole d’un noir huileux. Ces variations d’une poésie subtile recèlent toutes les nuances de la tristesse, de la nostalgie, du souvenir précieux. Mais ce n’est qu’une fois à destination que le spectateur entrevoit la clé de cette introspection. Au fil de la divagation, voguant sur la houle d’un jour tumultueux, à un tournant de leur vie, les deux jeunes femmes cheminent sur la relation qui les rattache l’une à l’autre. Elles accueillent l’éloignement en elles, en scrutent la sensation nouvelle en plongeant leur regard par delà la limite entre ciel et terre. Elles sont en déplacement. Chacune conserve une partie de cette mémoire commune peuplée des tempêtes sur la Mer du Nord, ce moment vrai. Une vie, un sentiment secret sont désormais tapis derrière les vagues figées d’une carte postale.

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Au final, la caméra de Wittmann fixe assez longtemps les surfaces et leurs mouvements changeants pour nous faire deviner les dynamiques plus cosmiques et souterraines qui les animent. Les lignes de démarcation entre les éléments deviennent floues. L’azur est un mélange de vapeurs et de gouttes, la brume des nuages recouvre l’eau, celle-ci mousse et éclabousse la coque d’un bateau, rafle la vase de la berge et les brindilles qui courent vers l’allée de bois et bientôt le béton et la pierre de la ville. Tous ces éléments participent d’un même ensemble plus vaste répondant à la loi organique du “rien ne se perd, rien ne se forme, tout se transforme”. Au point qu’on réalise, à force d’observer la mer, qu’elle est une de ces multiples couches de bleus différents à la surface de la planète, dont les remous viennent autant des profondeurs de la terre que de la gravité et des courants atmosphériques. Sensation vertigineuse de tourner sur nous-mêmes en permanence et d’être possiblement, selon le référent, la tête en bas par instants.

Métaphore infinie de l’âme humaine et de sa mélancolie cyclique, Drift apporte un calme et une sagesse qui n’ont pas à s’expliquer. Simplement en réaffirmant le temps de l’observation et une palette de couleurs (Tim Liebe), bruits et textures, vivante bien qu’effacée et harmonieuse. Avec un fascinant soin visuel et sonore (Simon Bastian).

46e FNC du 4 au 15 octobre 2017 ./* À propos du Programme 4 de courts métrages des nouveaux alchimistes

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Il faut parfois s’accrocher aux propositions de la section des Nouveaux alchimistes car celles-ci dépaysent dans la forme, l’image, le rythme et le sujet. Elles s’amusent souvent à égarer tandis qu’elles explorent elles-mêmes dans quelle direction débroussailler un cinéma sauvage, inédit. Toujours elles bousculent, souvent elles testent, et au final, à travers leur étrangeté à chacune, un programme se tisse, des thématiques ou procédés se font écho. Dans la distinction, elles s’observent et se saluent de loin, se reconnaissent par brins.

Colour My World de Mike Hoolboom (Canada, 2017)

C’est ainsi que ça commence, par un jeu enfantin d’ajouter de la couleur à la vie de quelqu’un. Avant de filer ailleurs avec pinceaux, pigments et sentiments. L’image des bons souvenirs se fossilise et s’abîme, les vivaces se ternissent, et tout est remis en question. Le parallèle aux paroles passées de U2 n’est pas long : “I had a lover / A lover like no other / She got soul, soul, soul, sweet soul / And she teach me how to sing / Showed me colours when there’s none to see / Gave me hope when I can’t believe…” S’il était possible de retrouver, une fois l’histoire délavée, le vif de la première fois.

Auto Portrait / Self Portrait Post Partum de Louise Bourque (Canada, 2013)

Parlant interminablement d’amour – peut-être perdu, retrouvé ou pour toujours – Louise Bourque (conceptrice et interprète soliste) a assurément les yeux mouillés. Sa recherche dans un style rétro l’amène à approcher en gros plan un visage marqué par la sensibilité ou la nostalgie, alterné avec des citations d’auteurs divers évoquant la fatalité, la charge d’aimer. Outre que la réalisatrice s’inspire d’une expérience personnelle, la thématique du selfie abordée en discussion apporte une autre dimension à l’oeuvre, plus consistante critiquement parlant que le fait prétentieux de base de se mettre en scène maquillée de son chagrin amoureux.

Mehr Licht! de Mariana Kaufman (Brésil, 2017)

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On arrive ici à une réelle recherche performative in situ et en vue de l’écran de l’actrice Nanda Félix dirigée par la réalisatrice brésilienne Mariana Kaufman. Le travail s’est effectué par la proximité du visage d’une femme face au globe d’une lampe incandescente, celles-ci étant en voie d’extinction au Brésil pour le dépassement et peut-être la dangerosité de leur technique d’allumage par combustion. Elle se tient là, le décor est blanc et les murs brillants, la profondeur et les contrastes s’effacent. Intéressant que le fait d’intercaler des prises de vue dans des grottes d’apparence primitive. La métaphore est belle : de s’éblouir de la révélation, de s’aveugler de vérité crue, de sonder les profondeurs tamisées et humides de son être ou d’errer dans le vide d’un trop vaste ménage. “Plus de lumière” tout le temps n’est probablement pas la solution quand celle-ci risque de blesser, brûler, faire pâlir le passé au profit d’un futur immolé. Comment fait-on une fois que l’on sait ? Luminothérapie, nous voici tous !

What Happens to the Mountain de Christin Turner (États-Unis, 2017)

Des grottes surgissent les montagnes, et d’un trop-plein de lucidité l’envie d’une escapade dans les méandres des sens, au fil des paysages. Il y a des collines, à gravir, des mers à franchir, des déflagrations cosmiques à contenir. Il se passe des choses révolutionnaires à des échelles locales, et nous en sommes témoins. Le réalisateur Chris Turner change plusieurs fois son filtre de couleur sur une même diapositive pour en saisir le contenu émotionnel. Comme on lirait un mail à haute voix de différentes façons pour en faire vibrer le ton réel, celui de l’écriture et même de la pensée. Tout comme Cyrano déclinait son nez en une variété de tons, presque didactique. Et pendant ce temps, son Sisyphe gravit son sommet.

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Cabeça d’asno de Pedro Bastos (Portugal, 2016)

Si l’on évoque Cyrano de Bergerac, pourquoi ne pas ressusciter Don Quichotte, sa folie, ses illuminations, ses moulins à l’infini. Sur base de déclamations presque bibliques, un personnage barbu prophétise de drôles de fantaisies érotiques sur pellicule en décrépitude. Et si les scénarios qui se cachaient derrière des visages et des postures de corps tordus de plaisir (soupçonné) n’étaient pas les bons ? S’il s’agissait d’erreurs de lecture, d’interprétations prudes, de souvenirs échaudés ? Il y a du sang portugais qui coule là-dedans, autant dans la religiosité que dans la fureur de l’esprit.

Heliopolis Heliopolis de Anja Dornieden et Juan David Gonzalez Monroy (Allemagne, 2017)

En clôture de programme, un film remporte clairement la belle de l’usure du spectateur, à bon escient. Et l’on revient aux couleurs… Heliopolis deux fois est un essai basé sur un système urbain visant à redéfinir les notions d’intérieur et d’extérieur selon différentes perceptions et lois. La démonstration emprunte successivement aux principes d’énonciation, de nuance, et d’influence sociale. Les points de vue sont sans cesse intervertis selon qu’on se situe à l’intérieur ou à l’extérieur, sujet ou initiateur de l’action, perdant ou dominant. Le jeu de déplacement des focus est aussi marrant que lassant. Et les couleurs se suivent de plus en plus vite en un catalogue façon flip book de toutes les teintes disponibles. Avec une voix off synthétique et autoritaire et une collection de bougies laides qu’on regarde se consumer en tournant, ça en devient captivant.

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Le silence fait peur aux brutes d’Étienne Boulanger (Canada, 2016)

Revenons donc à une vision plus calmante, réconfortant, le fjord du Saguenay tandis qu’un batteur (Joé Brodeur) se défoule sur une berge de cailloux, au rythme des brassées d’athlètes en aviron. Jour de compétition ou concert, ou non, tous se donnent sincèrement dans cette gestuelle sonore et constructive, en quête d’une paix évidente face à la beauté, l’harmonie, la grandeur de l’espace environnant. Une belle étude d’Étienne Boulanger, commande de Sonimage sur le thème du fjord, d’offrir dans l’espace le son.

46e FNC du 4 au 15 octobre 2017 ./* À propos de Thelma de Joachim Trier (Norvège, France, Danemark, Suède, 2017)

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De Copenhague, le réalisateur Joachim Trier se fait tranquillement un nom et une signature. Il avait déjà été remarqué à Cannes avec Oslo, 31 août inscrit à la section Un Certain Regard en 2011, avant de revenir il y a deux ans avec Back Home (Louder than Bombs) en sélection officielle. Dans ce dernier long-métrage sur le stress post-traumatique et l’éclatement d’une famille, il dépeignait l’engagement fatal d’une photographe de guerre (incarnée par la glaçante Isabelle Huppert) et la reconstitution des morceaux par ses fils après sa disparition. Aussi puissant que complexe sur des relations parents-enfants entre fusion et couteaux tirés, le film abordait avec une sensibilité clairvoyante l’instabilité psychologique, le déchirement et l’anesthésie à la douleur, et l’appel de quelque chose de plus grand et violent.

On reconnaît dans Thelma ces pareilles forces qui agissent, aux limites du surnaturel, de l’irradiation tellurique, de la sorcellerie et de la pure folie. Le contexte est différent et explore cet âge de l’émancipation où le corps et l’esprit ne cessent d’aller de découvertes en sensations nouvelles, insoupçonnées. Là encore, la production est portée par une actrice charismatique, belle (de pureté) et volcanique, Eili Harboe. La jeune actrice offre à son personnage toute une gamme de charmes et de variations sur les thèmes de l’introversion, du tourment et de la sensualité.

D’une violence contenue absolument frigorifiante, la première scène du film, à la chasse l’hiver, entre le père et la fille, sera pour le spectateur le traumatisme déclencheur. Elle n’aura jamais à être explicitée, prendra son sens après une bonne heure de développements, ne sera même pas un souvenir marquant pour l’enfant. Mais elle donnera d’office le ton : par quelle monstruosité accéder à l’insanité, et vice versa.

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Thelma part étudier à Oslo et quitte la campagne au bord d’un lac paisible où ses parents, sa mère Unni (Ellen Dorrit Petersen) en fauteuil roulant et son père Trond (Henrik Rafaelsen) confident et contrôlant, mènent une existence pieuse, scellée, figée. D’un foyer pratiquant très stricte, elle glisse dans un monde jeune, libertin, nocturne, aux nombreuses tentations et à la permission enivrante. D’abord intimidée par le jeu social, elle se lie d’amitié avec Anya (Okay Kaya) à la silhouette sinueuse et exotique, qui la prend sous son aile avec immédiatement trop de soin et de caresse dans le regard et le geste. L’énergie sexuelle entre les deux jeunes femmes est palpable et traitée par la caméra avec beaucoup de justesse et de persuasion. Le sentiment d’immersion dans le désir et l’inconnu est trop brutal et en clash radical avec l’éducation parentale. Thelma elle-même rejette en bloc l’intrusion de cette vulnérabilité et la perte de contrôle et de valeurs qu’elle entraîne, trouvant refuge dans ce qu’elle connaît, la confession et l’intériorité, et la réminiscence de phychoses passées.

Les bouleversements récents et l’éloignement du berceau familial (symbolisant l’innocence) déclenchent une série de crises convulsives d’apparence épileptiques, accompagnées de tremblements inquiétants et de manifestations extérieures inexpliquées. Des oiseaux se frappent dans les vitres, un serpent s’immisce dans les appartements, les lits, les cous et les bouches, des personnes disparaîssent, aspirées par un univers cauchemardesque. Ces épisodes suivis médicalement amènent la protagoniste à poser sur l’histoire familiale un regard plus critique et à revisiter des souvenirs flous et mystérieux : son frère bébé volatisé, les traitements maison de son père médecin pour ses nerfs fragiles, la paraplégie accidentelle de sa mère.

Elle retrace alors sa grand-mère qu’elle croyait décédée dans un établissement de soins où la pauvre femme a perdu pied dans la démence après la mort de son mari, dont elle s’accusait responsable. Les troubles psychologiques que semblent partager les deux parentes à une génération de distance prennent peu à peu des allures de pouvoir maléfique héréditaire. Le monde du premier roman de Carole Martinez Le coeur cousu (2007) s’ouvre soudain sur des générations de filles, de vieilles, d’hystériques et de sorcières.

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Sorte de tragédie moderne où le sort s’abat sur une famille exemplaire (ou au contraire totalement déséquilibrée), Thelma égrène les symboliques religieuses et les menaces de purgatoire et de vices sur fond de paysages norvégiens froids et gris. L’histoire réussit à mener de front l’idylle adolescente, la révolte spirituelle, la quête identitaire et le vertige psychiatrique, tout en mêlant les codes du film d’horreur, de la magie noire, du thriller scientifique et du drame social. Elle adresse aussi habilement les fondements irréconciliables entre enseignement scientifique et croyances divines. Joachim Trier retrouve pour l’occasion le scénariste Eskil Vogt à la coécriture, Ola Fløttum à la composition sonore et Jakob Ihre à la direction photo, une équipe manifestement solide et bien accordée déjà à l’origine de Louder than Bombs.

 

./* Thelma sera en reprise le mercredi 11 octobre au Cineplex du Quartier Latin à 14h45.

 

46e FNC du 4 au 15 octobre 2017 ./* À propos du Programme 4 de courts métrages en compétition internationale

Le Programme 4 de courts-métrages en compétition internationale en est un à voir sans hésitation, à condition de se dire que la fiction est justement là pour aborder une misère humaine dont il serait difficile et douloureux de témoigner sinon. Autrement dit, un peu de dérision dans ce monde de perversion, au point qu’on puisse presque en rire pour relâcher la pression.

Nathan loves Ricky Martin de Steven Arriagada (Australie 2016)

Un gars de télé, un gars de technique, un gars d’industrie et de marketing, le jeune réalisateur australien (aussi directeur photo, scénariste, producteur) Steven Arriagada ne semble pas manquer d’ambition ni de talents. Pour ce premier court qui a raflé des prix en Australie, aux États-Unis et au Royaume-Uni depuis sa sortie l’an passé, il aborde la détresse sexuelle, la maladie mentale, l’isolement et l’insanité avec drôlerie et presque insouciance. Une mère enfermée avec son fils visiblement atteint de troubles sévères du développement manigance une chute de son fauteuil roulant afin d’appeler à l’aide son voisin et tenter de l’assaillir sexuellement. La précarité de la situation et son potentiel traumatique sont détournés par le regard déconnecté et naïf de Nathan, le garçon paraplégique, transporté de joie par un hit de Ricky Martin à la radio. Une leçon de détachement qui pose la question de la satisfaction personnelle, de l’accomplissement et des aidants naturels, d’une façon loufoque.

Heyvan de Bahman & Bahram Ark (Iran, 2017)

13863_2Primés par la Cinéfondation pour leur film Heyvan (Animal) en compétition étudiante, les frères Bahman et Bahram Ark sont sur la voie d’une percée rapide. Leur univers sombre fraye avec la démence et le fantastique tout en demeurant réaliste. Un homme tentant en vain de franchir les barbelés d’une frontière surveillée manque chaque soir de se faire fusillé comme un lapin. Il dessine alors le projet obsédant de chasser un bélier et d’enfiler sa peau (et ses postures) comme tenue de camouflage pour sa fuite ultime. Et puisque d’entrée de jeu il est annoncé qu’aucun animal n’a été maltraité pour le tournage, on pressent définitivement qu’il y aura en revanche mort d’homme. Ce court s’inscrit dans la tradition des allégories sur un monde en perte d’humanité, où la survie requiert plus de bestialité et de sauvagerie de la part des humains que le règne animal n’en recèle naturellement.

Protokolle de Jan Soldat (Allemagne, 2017)

Au rang des fantasmes sexuels, la vorarephilie n’est pas le penchant le plus partagé ni le plus évident à mettre en pratique. Le réalisateur allemand Jan Soldat amène trois adeptes masculins à témoigner de leur excitation marginale et de leur désir ultime d’être dévoré morceau par morceau par leurs semblables. Face à la caméra en contre-jour, leurs entrevues sont incarnées par trois acteurs anonymes, tandis qu’ils décrivent comment ce trépas idéal pourrait advenir, quels ont été de possibles déclencheurs ou révélateurs de leur sexualité, et les difficultés de cette tentation au quotidien. Sans aucune dérogation ni transposition du style interrogatoire, Protokolle adresse de la manière la plus directe des images tout à fait dérangeantes de “bouchers” découpant et mastiquant des “porcs” consentants, au bord de l’orgasme. Jan Soldat nourrit lui-même une fascination pour ces sujets, modes de vie et paraphilies extrèmes : Prison System 4614 traitait d’une prison où se faire enfermer et torturer volontairement, Law and Order plongeait dans le sadomasochisme et The Incomplete relatait le choix de Klaus Johannes Wolf de vivre esclave enchaîné nu à son lit.

The Curfew de Chris Chun (Corée du Sud, 2017)

13774_mp4_20170808_200332_534En termes d’horreur, les Sud-Coréens n’ont rien à apprendre du genre dont ils maîtrisent dramatiquement les codes. Ils sont pareillement maîtres dans l’art de faire surgir des tentacules monstrueuses aux douze coups de minuit, à trois secondes du noir final. Et voilà comment deux fillettes peureuses disparaîssent, avalées par les légendes urbaines de tout ce qu’il se passe d’étrange si le couvre-feu vous surprend encore dans la rue à cette heure interdite. Dans un noir et blanc léché, s’amusant de cadrages à moitié de visages et d’une galerie de créatures empaillées aux yeux globuleux ou révulsés, The Curfew (Couvre-feu) de Chris Chun construit sur les déformations de l’enfance. Comment des seins qui pointent, une envie de pipi, une histoire à faire peur, un mensonge ou une jalousie deviennent des obsessions plus effrayantes encore que la réalité. Pourtant la trame concrète est autrement plus écoeurante : un professeur séquestre les deux jeunes soeurs prépubères et les punit d’une gymnastique en petites culottes, humiliante et qui excite sa pédophilie. Si ce n’était l’intervention du fantastique, la ligne narratrice serait assez insupportable.

 

./* Programme en reprise ce lundi 9 octobre à la salle Fernand-Séguin de la Cinémathèque québécoise