Se sont tenus le mois dernier (16 février) des États généraux des soins infirmiers dénonçant l’état d’urgence du système de santé et les conditions de travail plus que critiques du personnel soignant. Ils sont quelques unes, quelques uns de la profession et du milieu universitaire à avoir pris position plus fortement et publiquement ces dernières semaines (dont Marilou Gagnon, Amélie Perron, Patrick Martin et Louise Bouchard dans différents journaux) (1, 2, 3, 4). Sachant les difficultés et représailles rencontrées par le milieu à la moindre prise de parole, et la détresse avérée, il y avait là un moment crucial à saisir.

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Crise politique et généralisée

Malaise de circonstance : entre le préavis de l’événement le samedi précédent et le rassemblement de près de 150 manifestants Place Émilie-Gamelin, l’actuel Ministre québécois de la Santé M. Gaétan Barrette (dont beaucoup incriminent les politiques et réclament la tête) précisait le montant de l’augmentation accordée aux médecins spécialistes sur les prochaines années – amenant à terme le revenu moyen de cette tranche aisée du personnel soignant à 450 000$ par an, au 3e rang des provinces canadiennes (5). Largement contestées dans leur application, ces hausses sont également récriées dans le milieu, voire par les médecins eux-mêmes (6), non seulement par principe mais également quant à leurs conséquences néfastes sur le fonctionnement du système. En témoigne l’importante étude menée sur 10 ans de rémunération des médecins au Québec par le chercheur Damien Contandriopoulos et son équipe de l’Institut de recherche en Santé Publique de l’Université de Montréal (7), suscitant dès sa publication la controverse au sein du gouvernement (8).

La vie réelle trouve donc provisoirement refuge au théâtre pour un soir, à l’Usine C dans le quartier Centre-Sud – tout près du CLSC des Faubourgs, en bas de l’Hôpital Notre-Dame et pas très loin du grand complexe en chantier de Saint-Luc et de l’Hôtel-Dieu. Dans les gradins et sur scène, les micros sont ouverts et les langues se délient, à l’abri ou à bout. Tous témoignent d’une crise réelle qui ne fait qu’empirer, mettant en danger et le personnel et les bénéficiaires et le système au complet. Infirmières en sous-effectifs, quarts de travail de 12 à 16 heures en ligne, épuisement et arrêt maladie. Certains ne se remettent pas de la dépression, d’autres se résignent à abandonner le métier. Ceux qui restent encaissent les heures et les horreurs en désespérant que ça change avant qu’ils ne flanchent à leur tour.

Ils relatent les blessures, les erreurs médicales, la fatigue extrême qui met directement à mal la sécurité des patients, de services entiers, et leur propre santé. Personne ne s’en étonne ni ne blâme les « responsables » compte tenu de la pression qu’ils subissent. Sur cette notion de responsabilité d’ailleurs, une réflexion extrêmement pertinente et alarmante est parue depuis, signée par le professeur-chercheur de l’École de travail social de l’UQAM Michel Parazelli, disséquant avec la lorgnette du penseur Gérard Mendel les forces sournoises d’autorité à l’œuvre, particulièrement dans le domaine de la santé et sa régulation politique au Québec, sous le règne de Gaétan Barrette (9). L’analyse décrit « une figure perverse de l’autorité qui ne dit pas son nom et qui crée des ravages psychologiques chez les professionnels. Sous peine d’être dépréciés ou de voir leur poste supprimé, ceux-ci tentent d’être à la hauteur d’attentes impossibles à satisfaire » ; un résumé si proche de l’actualité qu’il fait froid dans le dos. Le cas de l’infirmière Émilie Ricard aura beau accrocher un temps le regard médiatique et s’attirer de nombreux soutiens (10), la situation reste figée. Par dessus tout, si le statu quo prendra sans doute de longues années à bouger, les conséquences graves des réformes passées et en cours n’ont pas fini de se faire sentir et mettront sans doute des décennies à résorber les cicatrices infligées.

Il est pourtant démontré qu’un nombre augmenté d’infirmières sur le plancher engendre une réelle amélioration des soins prodigués et une réduction des erreurs, de meilleurs résultats de santé incluant une réduction de la durée des séjours et des coûts liés, des dynamiques d’équipe enrichissantes. À l’inverse, les sous-effectifs sont non seulement un cercle vicieux, ils aggravent les problèmes. Un finissant relate son choix de retourner aux études tant sa première année de pratique l’a effrayé et découragé. Un infirmier aguerri décrit les mutations des uns pour combler les postes des autres, et comment des infirmières encore en formation se voient raccourcir leur probation et envoyées au feu pour pallier le déficit.

Chaque établissement est différent, tous vont mal, bien futile l’argent investi dans la façade. Certains se réclament de « bonnes conditions » et « pratiques saines » malgré des « -1 » « -2 » quotidiens, de gestionnaires prévenants voire reconnaissants, de temps supplémentaires et gardes visant à encadrer la charge de travail et préserver les intermèdes de récupération. Très vite toutefois, les intervenants reviennent à des constats similaires : le personnel est exploité, négligé, surveillé et mis en garde au moindre écart disciplinaire (à savoir la réticence à faire des heures supplémentaires au titre aussi préjudiciable qu’une demande d’un congé de formation).

La situation n’est pas nouvelle et le ton s’envenime. L’émotion est forte, la patience fragilisée, les enjeux sont trop sérieux pour être plus longtemps méprisés. Tous vont mal, les yeux sont cernés, les mains tremblent, la rumeur monte. On ne peut plus se targuer de cas isolés quand les statistiques catastrophiques croissent à chaque heure d’une même journée. Ne parle-t-on pas de plus de la moitié de la profession relatant un indice élevé ou très élevé de détresse psychologique au travail ?

D’où vient le mal ?

Ces états généraux s’accompagnaient bien sûr d’un peu de rhétorique, de théories, de principes, d’histoire des politiques et rapports de commissions, en plus des mots crus et signaux d’alarme lancés.

Acteurs du milieu, au plus près des patients et force majeure du secteur de la santé, ils évaluent les dégradations de réformes successives et analysent clairement les dysfonctionnements et leurs conséquences, mais plus encore les sources problématiques, auxquels ils sont même prêts à proposer des solutions. Malheureusement, ils sont à peine entendus, jamais écoutés, encore moins compris, d’où un besoin criant de tribune publique et de considération politique. Y’aurait-il de sérieux problèmes de surdité, de déni voire d’amnésie chez nos gouvernants ?

Parmi les bêtes noires qui ont dramatiquement fait leurs preuves :

  • le TSO : le temps supplémentaire obligatoire ne se refuse pas, en complément du temps supplémentaire volontaire. Si votre chef d’équipe l’estime indispensable (pour cause d’urgence ou de sous-effectif par exemple) vous resterez davantage d’heures debout et opérationnel. Le système a pour effet que le personnel infirmier s’auto-impose « volontairement » le maximum d’heures supplémentaires afin de ne pas se voir attribuer aléatoirement des heures supplémentaires « obligatoires ». Cette absurdité de fonctionnement est la seule façon de garder une maîtrise de son horaire, quitte à turbiner plusieurs fin de semaine d’affilée, l’unique moyen de pouvoir prévoir et préserver quelques moments de congé pour souffler.
  • le Lean / méthode Toyota : aucune surprise à ce que des méthodes d’optimisation de la rentabilité et de la productivité industrielles n’aient pas à cœur le bien-être de la main d’œuvre et fassent des ravages humains lorsqu’appliquées à des domaines tels que la santé et les services sociaux. Il s’agit de limiter les effectifs sur le terrain en maximisant leur rendement, l’économie salariale finançant directement la mise en place de cadres gestionnaires grassement payés pour superviser le tout. Concrètement, une entreprise extérieure vient mesurer le temps requis pour chaque geste à poser par type de soin et patient en fonction de statistiques de fréquentation, et en déduit des standards chronométrés au plus serré qui deviennent la norme à respecter. L’humanisation des traitements prend immédiatement la porte, le personnel est considéré mécaniquement et surveillé à la loupe en plus d’être taxé d’incompétence peu importe le résultat des soins promulgués dès lors que ceux-ci prennent trop de temps.
  • l’excuse de la « vocation » : ce que Gérard Mendel résumait ainsi dans son analyse de l’auto-autorité en vogue : « Il est exigé de l’individu qu’il se donne toujours davantage à l’entreprise et qu’il lui offre volontairement certaines de ses ressources de sa personnalité jusque-là réservées au domaine de la vie privée. Il faut qu’elle devienne pour lui rien moins que l’objet de son désir et qu’il mette à son service son moi profond et sa créativité. » (11) C’est pourquoi le monde infirmier se défend corps et âme d’être encore les « bonnes sœurs » d’une société d’il y a plus d’un siècle, vision conservatrice complètement érodée.

C’est comme si, osons-le, le pouvoir politique en charge visait le démembrement du système : trop atteint, complexe, pernicieux, on évite les palliatifs ou les amputations à risque, on ne cherche même plus à soulager la douleur, au contraire on le fait attendre plus longtemps, et surtout on l’injecte d’infections, on l’étouffe sous l’oreiller la nuit et on l’empoisonne le jour. Mieux : on fusille le personnel, les plus dévoués. Et on les rend, de par leur engagement déontologique, responsables des conséquences des conditions déplorables et malsaines dans lesquelles ils sont forcés de poser leurs gestes.

Perversion du système

Tous vont mal : du préposé aux bénéficiaires qui a dû abandonner après 31 ans de métier au finissant de l’école qui pense quitter dès sa première année. Tous vont mal : de celle qui s’est résignée au temps partiel pour durer plus longtemps à la gestionnaire d’une équipe parfaite qui voit les têtes perdent pied. Tous vont mal, de ceux qui désertent au Nord à ceux qui se taisent et semblent abandonner leurs collègues tant ils craignent les avalanches d’heures, les sales besognes, ou que la porte ouverte aux récriminations soit le début pour eux d’une chute sans fond.

Or la perversion autoritaire nommée plus haut par le professeur Parazelli est essentielle à la compréhension de la dérive actuelle du système et au mutisme de ses acteurs les plus touchés. En termes juridiques en effet, la situation dans laquelle se retrouve une majorité du personnel infirmier s’apparente dangereusement à la définition de conditions de harcèlement en milieu professionnel, attestant une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte aux droits et à la dignité, d’altérer la santé physique ou mentale ou de compromettre l’avenir professionnel, mais dans ce cas précis et avancé de façon généralisée.

Des infirmières ont courageusement élevé leurs voix et énuméré dans des termes clairs ces abus et leur gravité : « Diverses formes de harcèlement, de mises en garde verbales, d’avertissements, de violence émotionnelle, de confrontation — souvent publique —, d’intimidation, de menaces et d’ostracisme attendent les infirmières qui seraient tentées de se faire résistantes. Des infirmières rapportent également un surcroît de surveillance de la part des gestionnaires d’unité ou de leurs assistantes, la dégradation soudaine des relations avec leurs supérieurs, des tensions qui perdurent par la suite et qui sont souvent irréversibles, de l’acharnement, des sanctions plus fréquentes, des sommations de passer au bureau, des notes disciplinaires au dossier, le fait d’être étiquetées. Les suspensions et même le congédiement, bien que moins courants, sont bel et bien possibles […]. » (12)

La culpabilisation inhérente à de tels cas rend complexe la distinction entre harcèlement subi et responsabilité personnelle, en ce qu’elle sape directement la confiance de l’employé en lui-même et en la qualité de son travail. Et parce que la victime de harcèlement professionnel est tenue responsable de ses actes mais privée du contrôle des circonstances dans lesquelles elle pourrait exécuter ces actes optimalement, elle est irrémédiablement poussée en situation de crise car il en relève de son engagement sans mesure dans son travail ; celui-ci reflétant de nos jours une part considérable de nos vies, de notre temps, de notre utilité sociale et donc des bases de notre identité.

En revanche, les autorités littéralement responsables de la dégradation des conditions de travail en cause, de l’augmentation des risques et de la baisse des effectifs sur le terrain ne sont, elles, jamais remises en cause dans leurs décisions et les impacts négatifs observés. C’est l’exécutant qui est blâmé, pas celui qui commande ou gère n’importe comment. Au minimum, si tout repose sur le personnel infirmier – erreurs, surmenage, coûts, rendements et faiblesse psychologique compris -, qu’on leur accorde enfin la valorisation de leur expertise, leur capacité de diagnostic, leur autonomie d’action et toute la reconnaissance sociale due.

* * *

(13) Je ne suis pas un (bon) soldat

Il y a 10 ou 15 ans, j’ai tourné le dos aux sciences politiques qui se dévoilaient trop stratégiques, démagogiques et hypocrites, pour me soucier des système de santé délivrant les meilleurs soins, équitables, respectueux, accessibles. Étudiante chercheure au département d’administration de la santé à l’Université de Montréal, je me penchais avec mes professeurs, collègues et en classe sur l’organisation du système de santé québécois, l’intégration de pratiques gestionnaires dans la culture médicale, la coordination des différentes lignes d’intervention et des établissements de soins par spécialité, et les mesures de performance et d’accréditation pour des services optimaux à la population. Je suivais des cours de management, d’éthique internationale et de valeurs publiques, de comparaison des politiques et contextes culturels, des études de cas juridiques d’erreurs médicales et de plaintes de patients aussi.

Il y a 10 ou 15 ans à l’université, quelle que soit l’orientation des recherches et des discours, il était bien clair que tout devait se faire dans l’intérêt des individus – à comprendre plus largement lorsque nécessaire “dans l’intérêt de la collectivité” : ceux qui constituaient la force de travail active, ceux qui élèveraient les enfants de la société de demain, ceux qui faisaient face à la maladie ou à la vieillesse, ceux qui n’avaient pas les moyens de saines habitudes de vie, ceux jugés inaptes de consentement médical, ceux qui se dédiaient à sauver des vies… Cela fait des décennies que, des cerveaux émérites aux étudiants en formation, tous défendent l’importance de résister à la privatisation des biens publics, de privilégier l’investissement dans les domaines sociaux d’avenir tels que l’éducation et la santé, de protéger les ressources humaines et environnementales des logiques d’exploitation dominées par l’argent, d’avoir pour considération primordiale les inégalités. J’ai du mal à croire aujourd’hui, après autant d’évidence scientifique (14) et de témoignages humains, que l’on pollue à ce point ce qui fait l’avancement de l’espèce. Que l’on prête de moins en moins, au final, d’importance aux gens, à leurs différences, à leur histoire et leur savoir, à leur santé et leur équilibre en général, parce que l’on ne considère plus qu’ils valent autant qu’une belle auto, qu’une liasse de billets corrompus, qu’un échelon hiérarchique dans la grande pyramide de la domination.

Travailler avec passion est une chose, s’investir jusqu’à se brûler dans ce que l’on fait est totalement contradictoire, improductif, une aberration qui s’avère vaine à très court terme. On y perd de vue le sens de son engagement premier, on met en péril les objectifs que l’on vise. Et puis on effrite la passion, on se démobilise, on abdique. On s’oublie également soi-même dans cette désertion du système. Soit, les systèmes sont imparfaits, ils sont le fruit de gens et l’héritage de générations, et les erreurs commises servent en fait à ne pas être répétées de la même façon. Car l’erreur est humaine, comme le système. Ceux qui montrent le moins d’humanité par exemple, ne sont pas les machines, mais bien les fous qui les guident, du haut de leur “raison” franchement financière et de leurs ambitions démesurées, réalistement destructrices. Ce sont ces mêmes illuminés, aveuglés de chiffres qui n’ont rien compris à la teneur de l’acte infirmier, qui transforment les soignants en machines, en soldats, bientôt zombies dépressifs. Mais nous ne sommes pas des soldats, nous sommes des gens chargés de compassion et capables d’erreurs comme de magie, si nous disposons d’assez de liberté et d’espace pour la créativité.

Je ne suis plus ce soldat, même si des fois encore je m’enfarge à pointer aux aurores. Je ne suis pas un nombre d’heures supplémentaires qui explose des records, ce qui n’enlève par ailleurs rien à la qualité de mon engagement. Je serais susceptible d’être plus vive, alerte, sociable et confiante une fois reposée, me sachant respectée et appuyée, voire remerciée. Je n’ai jamais souhaité l’être, mais je me revois parfois, ce soldat-là, fonçant dans un mur cagoule sur la tête. Se répétant qu’il doit assurer, être à la hauteur des heures, surmonter la pression, atteindre les cibles, respecter l’échéancier, avec le sourire s’il vous plaît, se plaindre étant l’échec avoué. Parce qu’il est passionné de ce qu’il fait.

M’étant extraite d’une situation de harcèlement professionnel il y a juste un an et accusant encore les déformations de cette malheureuse expérience, traversée par certains sentiments, certaines pensées, des doutes quant à l’analyse précise de ce que j’ai subi et comment encore cela a pu prendre le pas sur ma clairvoyance et mon jugement, cet état d’urgence du personnel infirmier me touche au plus haut point. Par quelles justifications obscures laisser aller un système qui broie son monde au quotidien et dont tant dépend pourtant, socialement parlant ? Comment, individuellement, des responsables de ces dérives systémiques s’expliquent et assument les choix qu’ils prennent et dont ils savent, preuves à l’appui, qu’ils sont cruellement et à long terme nocifs ? Probablement, tout simplement, en effaçant le long et moyen termes, en retenant seulement la date de l’élection, en se racontant que les actes et politiques n’ont plus comme conséquences que des commentaires effaçables sur Facebook. Mais quand la vie d’autrui y passe… quand on est représentant des enjeux d’une société et des préoccupations d’une population… quand on insulte des années de recherche et de formation… ?

 

Références :

  1. « Les infirmiers et les infirmières haussent le ton », Le Devoir, 5 février 2018
  2. « À bas les heures supplémentaires obligatoires pour les infirmières », Le Devoir, 6 février 2018

  3. « Nous avons des solutions », Huffington Post – Blogue, 9 février 2018

  4. « Des demandes irréalistes de la part des infirmières ? Au contraire… », Huffington Post, 9 mars 2918

  5. « Les médecins spécialistes pourraient obtenir plus que les 2 milliards annoncés », Le Devoir, 17 février 2018

  6. « Des médecins ont honte de leur hausse de salaire », Le Devoir, 20 février 2018

  7. « Mieux traiter les médecins ne profite pas aux patients », Le Devoir, 7 mars 2018

  8. « Rémunération des médecins: le rapport Contandriopoulos est sans utilité, selon Gaétan Barrette », Le Devoir, 7 mars 2018

  9. « Un réseau de la santé soumis à une forme perverse d’autorité », Le Devoir, 17 mars 2018

  10. « Je suis Émilie », Le Devoir, 3 février 2018

  11. Idem Référence 9

  12. Idem Référence 2

  13. Note biographique
  14. La réaction du ministre Barrette à l’étude de l’équipe de recherche de Contandriopoulos est désarmante en termes de statu quo : « Pas besoin d’une étude pour montrer ça ». Idem Référence 8.
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36e FIFA ./* À propos de Eero Saarinen: The Architect who Saw the Future de Peter Rosen, États-Unis, 2016 (68 min)

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Les réalisations de l’architecte finno-américain Eero Saarinen ont de quoi impressionner. Futuristes, grandioses, audacieuses, empruntant leurs courbes à des carapaces de tortues géantes, leur hauteur rappelant le cou de dinosaures, qu’elles flirtent avec les nuages ou s’étendent au soleil d’un bassin ou d’un parc… Il a fallu à plusieurs reprises innover, inventer les techniques et les matériaux qui pourraient rendre concrets les plans fous que l’architecte avait en tête.

Le TWA Flight Center de l’aéroport international John-F.-Kennedy à New York et l’aéroport international de Dulles, le Centre technique de General Motors au Michigan ou les bureaux d’IBM, une église anonyme ou la chapelle du MIT à Cambridge, l’Arche passerelle Saint-Louis dans le Missouri, le siège de CBS New York ou encore la chaise Tulipe. Le fils Eero aura eu la chance de marcher dans les traces de son père, Eliel Saarinen, et de faire ses classes à l’Université Yale où il reviendra plus tard laisser sa marque dans plusieurs bâtiments. Ainsi son travail sera remarqué très tôt, suscitant la reconnaissance et surtout la confiance d’investisseurs, autant que des regards détracteurs toujours prêts à fustiger les nouvelles esthétiques. Il aura moins de chance quand une tumeur au cerveau l’emportera précocement à 51 ans, le privant de voir abouties les plus ambitieuses de ses créations.

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Le réalisateur Peter Rosen (lui aussi diplômé de Yale) choisit un angle familial pour ce documentaire d’architecture et design intérieur, qui est presque un simple jeu de mots. L’ancêtre se prénomme Eliel, son fils célèbre Eero, et les grandes lignes de sa vie de même que les arêtes principales de ses monuments nous sont rapportés par Éric Saarinen, son descendant. Fils d’un premier mariage, le dit Éric a l’œil pour l’influence des sculptures de sa mère dans les constructions de son père, il a aussi l’admiration de l’enfant un peu laissé sur sa faim par un père mangé par le travail et la passion. Il a enfin le regard jaloux et maintenant résigné envers un homme parti reconstruire sa vie ailleurs pour plus de liberté et de folie.

À plusieurs reprises, la caméra s’extasie sur des angles, bénéficiant de tout le potentiel aérien de drones, et parfois d’un hélicoptère, pour saisir dans leur majesté ces œuvres qui se permettent de gratter le ciel et les dieux. L’homme ne manquait ni d’ambition ni d’exception, et jouait d’un peu de ferveur chrétienne pour s’accorder une existence satisfaisante et une fin paisible. Il a, n’empêche, révolutionné quelques façons de penser et de faire, à une ère où les designers et les architectes étaient bâtisseurs de rayonnement et de prospérité pour les villes, les universités et les entreprises de demain.

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Saarinen ne faisait pas les choses à moitié. Sur des photos d’archives, on le voit plonger son corps entier dans des maquettes à taille humaine. En début de documentaire, il plante son père à un concours d’architecture. Plus tard, il changera d’épouse, fondera une nouvelle famille, s’offrira la une des journaux et même des vacances entre deux chantiers. Sur ses sites, dans ses constructions, rien n’est non plus laissé au hasard. Le passage de la lumière, la perspective vue de différents angles, le dégagement du paysage, mais aussi l’organisation intérieure, l’intelligence des fantaisies permises (couleurs, formes). Et c’est sans doute ce qui transparaît discrètement de ce film, comment l’architecte a déteint sur l’homme et vice versa. Comment chaque lieu, de par ce qui le définit, sa fonction, son emplacement, en appelle à dessiner ses propres lignes de fuite qui s’affirment finalement. Comment chaque réalisation décide son propre style que seuls des visionnaires (among those who see the future) peuvent concevoir et accomplir.

 

36e FIFA ./* À propos de Liminality de Matt Wright, Royaume-Uni, 2018 (sans dialogue, 35 min) et Dansen i Os de Helle Pagter, Danemark, 2017 (46 min)

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Vision rétrécie

Liminality est pour le moins une œuvre de danse atypique qui vise l’éclatement. Éclatement des formes rassemblant sous le dôme de la SAT film 3D, danse contemporaine et performance musicale live. Éclatement des frontières et des cultures par le biais du contraste entre le dispositif technologique et l’exotisme de paysages industriels ou naturels captés à l’autre bout du monde. Éclatement des perspectives et de l’espace-temps entre la présence des corps et leur jeu d’échos avec ceux projetés. L’aventure a été menée de front par toute une équipe dévouée sous la direction du réalisateur Matt Wright, dont les chorégraphes Kim Noble et Manas Sharma, et le musicien Grey Filastine accompagné par Nova Ruth à la voix, et coproduite par Productions 4Pi et la SAT.

Forêt, architecture gigantesque, côtes du Pays de Galle et réalités indiennes, toutes ces effluves du monde tourbillonnent autour de danseurs interprétant des rituels conviviaux, sorte de perpétuation de liens humains en communion avec l’environnement peu importe le grondement de la Terre. Et bien que la chorégraphie en appelle à plus grand en termes de spiritualité et de 360°, tout demeure à un niveau ésotérique, relativement plat. La palette multiculturelle ne prend pas. Quant à la danseuse plongée dans la tourmente, prisonnière parmi les spectateurs et écrasée par ses hologrammes géants, ses jetés et ses rondes paraissent bien petits et vains.

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L’expérience liminale, de dissociation entre deux lieux, deux temps, deux réalités, l’existence physique et le ressenti psychique peut-être, a été pensée sur le papier avec beaucoup d’éléments donc la musique et le chant en direct, qui devraient en décupler la teneur sensorielle. Le résultat en salle n’est pas pour toucher tous les publics, et l’aspect chorégraphique est comme bien souvent le bât qui blesse. Les projections se poursuivent jusqu’au 31 mars.

Le regard haut tourné vers soi

Le moyen-métrage Dansen i Os (Danser en nous) de la réalisatrice danoise Helle Pagter est problématique et frustrant pour qui a déjà des doutes quant aux vertus libératrices de la discipline, de la rigueur et de la soumission qu’exigent le ballet et sa pratique. Ce documentaire choisit de suivre un petit groupe d’élèves en tutu de l’École du ballet royal danois, élu pour partir en Chine enseigner leur méthode d’apprentissage si spéciale héritée du chorégraphe Antoine-Auguste Bournonville. Ce fidèle danseur du Ballet royal, qui y a étudié et en prendra la direction à la suite de son père à la fin du XIXe siècle, voulait rétablir le rôle masculin à la hauteur de la ballerine.

Plusieurs couacs à cette production. La moitié du film se concentre sur la préparation, dans les studios de répétition de l’école à Copenhague. Que des filles, jeunes corps en collants roses et aux pommettes fragiles, se pliant sagement aux leçons de leur professeure Ann Crosset. Le nom vénéré de Bournonville scande chaque phrase, chaque geste et chaque idée dans un formatage absolument dérangeant. Le processus exige que tout interprète sonde son équilibre intérieur, ses pensées et ses peurs, ses réalisations et ses ambitions afin de se dédier pleinement, consciemment et sans aucune retenue à la danse. Quelques exercices supposeraient des sauts et des cris frisant un ridicule assumé, mais on parle bien là d’exercices, d’essais, pas d’une véritable expression de sa nature…

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Quand, après des jours et semaines de bourrage de crâne, les princesses débarquent à l’Académie de danse de Pékin, auprès de danseurs et danseuses virtuoses et matures, accueillants et communicatifs mais avant tout respectueux et attentifs, le clash est visible. Les jeunes danoises sont généreuses et souriantes mais vraiment sérieuses et hautaines dans leur position d’enseignantes. Le chignon blond tiré à quatre épingles. Elles dirigent, elles contrôlent, détiennent la perfection et l’unique vérité du mouvement qu’elles transmettent sans aucun souci des personnalités et richesses qu’elles ont en face d’elles.

L’échange ne fonctionne que dans un sens, bien unique, bien hautain. Il faut dire qu’elles vont à bonne école depuis des années, en témoigne la montée de stress de Madame Crosset dès que son autorité se voit non pas défiée mais à peine ébranlée par la lointaine possibilité d’être remise en cause par l’expression de nouvelles façons, différentes, de faire. Non, la jeune professeure de Beijing n’aura aucunement raison d’avoir elle aussi pensé à une chorégraphie que les élèves pourraient conjointement s’approprier. Bournonville n’admet pas le sourcillement critique devra-t-elle apprendre.

Une drôle de manière d’entrevoir les bienfaits du voyage, de l’ouverture à l’autre, du grandissement de l’être par le biais de l’art et de la découverte. Y avait-il un semblant de contrepoint dans le récit documentaire (?), il échappe complètement à la lecture univoque et fermée de ce reportage sur l’École du ballet royal du Danemark.

 

 

./* À propos du film Le Redoutable de Michel Hazanavicius (France, 2017) présenté dans le cadre du 23e CINEMANIA du 2 au 12 novembre 2017

./* À propos de la pièce de théâtre Nina, c’est autre chose de Florent Siaud présentée du 1 au 5 novembre à La Chapelle Scènes contemporaines

Un grand écart de 68 à 76

On comprend sans difficulté que le festival CINEMANIA ait porté à l’honneur de sa 23e édition le réalisateur français Michel Hazanavicius (aussi producteur, scénariste, monteur, acteur, pour la télévision et pour le cinéma), mondialement reconnu suite au succès triomphal de The Artist en 2010, de retour à Cannes en 2014 avec The Search en compétition, et cette année avec une comédie biographique plus qu’attendue sur Jean-Luc Godard et le tournant historique 1967-1968 : Le Redoutable.

Rétrospective de plusieurs films, classe de maître et rencontres à l’appui, quand il monte sur les planches de l’Impérial pour introduire son long-métrage, c’est un homme plein d’aisance, d’humanité, d’aplomb et d’humour, mais aussi empreint d’un fin mélange d’humilité et d’assurance qui prend la parole. Il ne faut pas avoir peur de la comédie, du cuisant 68, du légendaire Godard. Il faut faire ce en quoi l’on croit, s’entourer des personnes pertinentes, oser le sourire et le clin d’oeil à l’histoire. Après visionnement on peut dire que ce grand du 7e art a découvert une plage sous les pavés jetés, sorte de fascination apaisée pour son sujet, faisant la part belle à la filmographie, aux faits ainsi qu’au récit autobiographique d’Anne Wiazemsky alors la conjointe de JLG, intitulé “Un an après”.

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Sans rapport si ce n’est le rapprochement de dates, le Français Florent Siaud, jeune dramaturge à la carrière remplie, partagé entre le monde du théâtre et celui de l’opéra, s’est frotté à de multiples oeuvres d’envergure (La Mort de Tintagiles de Maeterlinck, Didon et Enée de Purcell, avant cela Les Noces de Figaro de Mozart pour n’en citer que quelques unes) auprès de créateurs de haut calibre (d’ici, Robert Lepage, Denis Marleau, Brigitte Haentjens). Il cofonde en 2010 Les songes turbulents (avec Pauline Bouchet), compagnie à cheval entre Grenoble et Montréal à l’origine du 4.48 Psychose en 2016, solo de Sophie Cadieux sur un texte de Guillaume Corbeil directement inspiré de Sarah Kane pour lequel Florent Siaud signait la mise en scène. Tôt, les critiques québécois reconnaissent en lui une promesse de renouveler la scène, un pari que sa récente création Nina, c’est autre chose peine à relever.

Nina conserve des années 1970 une garde-robe. Elle ne conçoit pas ses rapports sentimentaux selon les règles du tango. Elle entend parler de racisme, de harcèlement au travail et de montée du chômage mais n’en pense rien de spécial. Au mot « politique » elle se met à poil. Elle ne fait pas la cuisine, pas le ménage, pas la révolution. Elle change dix fois de costumes sans endosser aucun rôle. Nina, au final, c’est pas grand chose. Adaptée de “Pièce de chambre” de Michel Vinaver (1976), ce journal de colocation suit l’emménagement soudain (et le départ tout aussi impulsif) de sa protagoniste chez deux frères habitant l’appartement de leur mère récemment disparue.

Bande-annonce du spectacle

Ni la classe

Nina, c’est autre chose a été développé en début d’année en France et démontre sur plusieurs plans une volonté de se distinguer dans la manière de faire. Par exemple le duo Doble Filo, d’abord caché puis apparaissant en notes et ombres chinoises avant de gagner l’avant-scène comme figurant, ponctue le bal d’irrésistibles tangos. Parti pris pour ce que la musique a à dire au-delà des mots, la pianiste Chloé Pfeiffer et l’accordéoniste Lysandre Donoso apportent une belle fougue à la construction.

Cette énergie, typiquement latine et pleine de caractère, devrait sans doute dialoguer et danser avec le personnage principal « Nina », figure d’une fraîcheur effrontée et libertine. En réalité, la sensualité et l’élégance de l’une ne fait qu’accentuer la superficialité voire la vulgarité de l’autre. Le trio d’acteurs composé de Eugénie AnselinÉric Bernier et Renaud Lacelle-Bourdon intègre bien dans son jeu quelques pirouettes et pas engagés pour suivre le tempo, sans brio. La présence du tango est riche et forte mais malhabilement utilisée, à contre-emploi de son essence. Une valse à 20 ans peut-être, mais un tango à 3 tout fout le camp. Et d’une danse tout en séduction et tensions, d’une rigueur angulaire, les rapports humains sur scène dégoulinent en frivolités.

Ni le vécu

C’est probablement l’écart le plus problématique de cette proposition théâtrale : le manque de consistance historique et sociopolitique. Le texte de Michel Vinaver, dépouillé de son contexte post-68 pour n’en garder que quelques dates de 1976 marquées à la craie sur un mur de cuisine, est assez pauvre. Car tout ce qu’il pourrait porter en lui de libertés acquises et d’espoirs déçus, de changements des moeurs et des cadres d’autorité, disparaît derrière une anecdote édulcorée de triangle amoureux.

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Nina, c’est autre chose (c) Julien Benhamou

En parallèle et en avant-première, Le Redoutable du réalisateur Michel Hazanavicius met en scène un incomparable Louis Garrel dans le rôle d’un Jean-Luc Godard féru de révolution et d’Anne Wiazemsky (l’actrice est décédée le mois dernier – interprétée par Stacey Martin), alors que les émeutes étudiantes et ouvrières battent leur plein dans les rues de Paris. Par l’ingénieux détour de la comédie et du drame amoureux, l’oeuvre ne manque en aucun cas d’aborder la radicalité des idéologies et comment celle-ci déteint sur l’organisation de la société et les logiques individuelles. Qui plus est l’artiste est indissociable de sa mission politique : son art – pas juste ses films, mais ses sujets, ses moyens, ses méthodes – est un manifeste. (C’est à cette même époque bousculée que Michel Vinaver choisit de mener de front une carrière de PDG au sein de la multinationale Gillette, s’assurant ainsi les moyens pécuniaires de poursuivre l’écriture.)

Ni la verve

Chaque plan filmé, chaque échange contient un double-sens cinématographique, les graffitis crient le grondement de l’histoire ou la réplique que les acteurs évitent, la vérité simultanée ou à venir que tous nient. Chaque situation dispute son mélange de caprices du quotidien et d’ironie des événements. Godard, perfectionniste et tyran de plateau, star malgré lui d’un genre à part et élitiste, qui créait des personnages anticonformistes au point de devenir des idéaux radicaux de son école à lui. Godard engagé envers une liberté sauvage et asociale. Politisé à devoir en cracher sur son talent, à bannir l’étiquette et la reconnaissance de son intransigeance esthétique. Passionné éperdu, solitaire fini, qui finit par s’égarer momentanément.

Pied de nez en abîme que de faire de cette période française, des chamboulements mondiaux en écho, des théories de l’art et des doctrines communistes, d’un réalisateur à l’oeil révolutionnaire, d’une histoire d’amour pas banale prise à son point tragique (la disparition du sentiment), une oeuvre légère, drôle et magnifique, subtile et presque évidente tout en demeurant impliquée véritablement et viscéralement au coeur des faits. Témoin d’un élan du coeur, des idées, de la créativité et des armées en mouvement, l’intrigue a beau être romancée, elle est bouleversante.

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Nina

Pour en revenir à Nina…, malgré des allusions (slogans, symboles, affaires de harcèlement et licenciement, racisme ambiant), le politique est faussement présent. Peut-être devait-on deviner dans les remous de ce triangle intime des dynamiques de pouvoir et de remaniement des hiérarchies ? Les liens de fratrie, la disparition maternelle et les sentiments entre les trois protagonistes sont trop peu crédibles pour qu’on leur confère une interprétation double. Il en résulte davantage un essai esthétique, une reconstitution des années 1970 d’après une enfilade de costumes bruns et jupes à fleurs, manteaux de poils et agencements criards (Jean-Daniel Vuillermoz).

Bien sûr, la révolte des années 1960 est assez loin, l’audace émergente de la Nouvelle Vague essoufflée, les guerres d’indépendance cèdent le pas à la mondialisation des marchés financiers. Mais qu’il ne demeure de cette décennie mouvementée qu’un zeste d’émancipation en la personne d’une jeune femme délurée et peu articulée fait mal à l’histoire d’une certaine façon, du moins nous enseigne peu sur les contextes et leurs développements.

Possiblement : 1976 n’est qu’un décor planté, parce que somme toute Nina, c’est autre chose. Dans ce cas, le personnage est plat malgré sa nature colibri et colorée. L’interprétation est une faible réplique d’une désinvolture authentique de par le passé, et réfléchie. Là où Le Redoutable de Michel Hazanavicius joue des codes du cinéma et des voix-off, de l’insoumission de l’acteur envers son rôle, et du développement de l’industrie du divertissement (soit un regard critique sur le médium, le milieu et ses évolutions), la création des Songes turbulents se limite au vaudeville. Il y a le voeu d’une certaine immersion dans un temps démodé, fait de motifs à grandeur de plateau, d’unités d’appartement modulables (scénographie de Philippe Miesch et lumières de Cédric Delorme-Bouchard) et d’un mélange de styles mettant le tango au service de la comédie musicale. Ce métissage hétérogène n’est un éclairage neuf ni pour la scène d’aujourd’hui ni sur la philosophie d’alors.

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Nina c’est autre chose (c) Julien Benhamou

Pour dernière comparaison, pensons à l’intelligent et sensible Nos serments de Julie Duclos présenté au FTA 2016, adapté librement de La Maman et la Putain de Jean Eustache. À un demi-siècle d’écart, la jeune troupe de L’In-quarto tissait des ponts signifiants entre les époques et les générations, confrontant le regard d’un Guy-Patrick Sainderichin, réalisateur sexagénaire, à celui de la metteure en scène et de ses comédiens à peine trentenaires, dans une construction entre tournage de film et plateau de théâtre. Là encore, les relations entre les personnages et leurs questionnements intérieurs étaient nourris de plus de psychologie et surtout d’un bagage politique et philosophique élaboré. Et le rapprochement entre les différents jeux – de l’écran et de la scène – amenait un apport critique de chaque médium. 

Autant de matière dont Nina s’est visiblement délestée dans sa quête d’insouciance et de légèreté. Autant de complexité et de contradiction qu’Hazanavicius catalyse à travers Godard, réalisant une fois de plus une pirouette habile sur l’histoire du cinéma lui-même.

(Contenus révisés. Parution originale courte sur dfdanse.com)

 

23e Cinemania du 2 au 12 novembre 2017 ./* À propos de Jalouse de David et Stéphane Foenkinos (France, 2017)

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Autant l’on replonge toujours avec un certain plaisir dans les écrits de David Foenkinos, acceptant quelques écarts de style du roman à l’essai biographique (avec le captivant Charlotte, 2014), reconnaissant les cocasseries et lubies et même les tournures poétiques de ses personnages, autant le passage à l’écran dessert mal son monde. Au point qu’il faudrait sans doute un nouvel illuminé de la caméra pour s’approprier la matière, y ajouter son zeste de fantastique ou de médiocre, bref, rendre la pirouette littéraire au-delà de sa simple transposition en image.

Car l’image parle trop, alors que les personnages de David Foenkinos parlent bien, si bien qu’ils abusent parfois d’un lapsus ou d’une virgule pour renverser le sens de leurs actions. À l’écran on les voit seulement être et faire, mettant à plat toutes leurs fantaisies cérébrales et émotionnelles. Dans Jalouse, que l’écrivain coréalise avec son frère Stéphane, tout reste propret, chaque rôle est campé, l’humour est écrit, les situations déliées avec peu de surprise.

Karin Viard incarne cette femme ravissante, brillante, de caractère, qui s’aigrit en vieillissant sans accepter les années ni les changements qui s’opèrent. Mère d’une jeune ballerine douée, séduisante (Dara Tombroff, trop sage), ex-femme d’un homme généreux (Thibault de Montalembert) qui s’est recasé depuis (avec Marie-Julie Baup excellente dans son rôle de gentille naïve), entourée de quelques amis sympas (rayonnante Anne Dorval peu importe le rôle), rares mais réels, ses relations avec ses proches s’enveniment du jour au lendemain. Elle est grinçante avec sa fille, mal attentionnée envers quiconque approche sa bulle (dont le charmant Bruno Todeschini), méprise ses étudiants et la nouvelle recrue du département de lettres (Anaïs Demoustier, aussi à l’aise dans un échange de piques acerbes que dans le marquant film de genre Bird People). La fraîcheur et le bonheur des autres l’étouffent, alors elle vise où ça blesse et s’isole dans ce cercle vicieux.

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Bande-annonce

La progression de cette tension, les situations anecdotiques traversées et leur dénouement n’ont rien de surprenant connaissant les dadas de Foenkinos. Entre des personnages aux penchants antipathiques et solitaires, il provoque des rencontres improbables et éphémères dans lesquelles chacun découvre une lueur intérieure dans sa noirceur qui lui permet de s’ouvrir à la vie sous un nouveau jour, salutaire. Pour résumer. Cela se passe à la piscine comme dans une bibliothèque, souvent par l’entremise d’une vieille personne seule, qu’elle soit bavarde ou mourante, il y a habituellement une promenade ou une discussion sur un banc de cimetière, et toujours la métaphore littéraire déguisée derrière un professeur, un libraire, une correspondance secrète. C’est juste assez mignon et habile, mais tout de même facile et caricatural que l’on considère les relations mère-fille, patient-psy, prof-collègue, amoureuses ou amicales. Et long (1h42) pour une psychologie somme toute décorative.

Lecture sur pause

Il s’agit en partie d’un fonctionnement différent entre l’écriture et la scénarisation. Les lignes savent où elles s’en vont, elles se sont déjà relues et révisées à grands traits, jouant à imaginer le livre dont elles seraient éventuellement les héroïnes. Avec elles on prend davantage le temps de se laisser voguer, et si l’on devine leur destination, on apprécie les détours qu’elles empruntent pour s’y rendre finalement. Chez le lecteur l’émotion infuse, et cette occasion rare de renouer avec un temps humain, plus lent et réflexif, est précieuse.

Le film, lui, s’il annonce où il va, se plante. Depuis des décennies, son rythme s’est accéléré, ce qui est dit n’a plus à être montré et vice versa d’où aussi un appauvrissement de dialogues. Ce qui est fantasmé n’a plus à être vécu ou contredit. La fiction et la réalité embrouillent la ligne du temps, de part avec les incongruités anachroniques dont on ne soucie plus. D’où pléthore de bande-annonces égarantes, d’histoires qui s’entortillent sur elles-mêmes, d’intrigues sans résolution qu’une impasse psychologique ou cartésienne, de démence qui prend le pas sur la cohérence. Il en ressort d’ailleurs de surprenants objets esthétiques, angoissants et bouleversants, tels que The Killing of a Sacred Deer de Yorgos Lanthimos sacré Meilleur scénario et Palme d’Or à Cannes.

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Mais en termes de comédie ou de genres plus ordinaires tels que le polar, la romance, le drame familial, le grand écran se fait doubler par les séries qui offrent à la pelle et en rafale des petites bisbilles du quotidien s’envenimer et se régler joyeusement dans un seul épisode. Et puis : la jalousie passe mal à l’écran. Le sujet est ici abordé dans son sens large, via une femme célibataire allant sur sa ménopause, s’en prenant à sa fille, son ex-mari, son futur amant, sa meilleure amie, le couple de voisins nouvellement emménagé, bref à toute le monde y compris son médecin généraliste, de sa propre perte de contrôle sur ses nerfs. Ses hormones plus exactement, leur dérèglement, et l’affaiblissement du pouvoir physique : postulat de tout film d’Almodovar.

 

Avant-première au Festival d’Angoulème en août dernier, sortie sur les écrans en France demain (8 novembre) et au Québec l’an prochain.

 

46e édition du FNC ./* À propos des films Mon ange de Harry Cleven (Belgique, 2016), Jupiter’s Moon de Kornél Mundunczó (Hongrie, Allemagne, 2017) et Strange but True de Michel Lipkes (Mexique, 2017)

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La transparence des bons

Harry Cleven, réalisateur belge et associé de Jaco van Dormael à la production, a pensé Mon ange à petit budget et grands sentiments. Le pitch séduit de sa fantaisie simple : histoire d’amour entre une fille aveugle et un gars invisible. Naïveté dont regorgent le scénario et les images au point d’en devenir mièvres, d’une façon assumée et somme toute poétique. Or un peu de beauté dans un monde brut, on ne peut pas s’en plaindre. Cette fable s’amuse du thème de la disparition tout en traitant de fatalités accompagnant différents âges de la vie, et insiste sur la sensorialité, l’attraction naturelle, la musicalité des gens. L’oeuvre rivalise surtout de moyens ingénieux et accessibles pour révéler les sentiments, l’immatérialité et la chimie amoureuse à l’écran.

Bande annonce

La foi des brutes

Jupiter’s Moon joue lui aussi la carte du fantastique pour aborder de plein fouet un thème brûlant d’actualité et difficile : la crise des migrants en Europe, la misère des peuples déracinés, la pauvreté des villes en manque d’emploi et la prolifération des commerces occultes et économies frauduleuses. Que devient l’identité humaine avilie de dégradations multiples – la peur, le désespoir, la honte, le mensonge, le crime ? Comment tourne un monde en perte totale de spiritualité au profit des bassesses morales et roublardes, en mode survie ?

Aryaan (Zsombor Jéger), un jeune réfugié de Syrie, planifie de s’enfuir comme des centaines et milliers d’autres en rejoignant la Hongrie via la Serbie. Embarcations minables, prix de passage sans doute exorbitants, barrages de police et tirs à vues. L’immigration clandestine est un peu trop répandue de ce temps-ci. Cherchant à retrouver son père, l’homme nous fait passer par les camps à la frontière, les hôpitaux d’urgence qui s’y annexent, avant de rejoindre la ville, sa gare, ses autres regroupements de réfugiés sous tente. Un déferlement de vies en détresse.

Celui qui le cache est un chirurgien radié de ses fonctions pour erreur professionnelle (il avait bu avant une opération qui a condamné son client de bonne famille). Et là commence l’aventure insolite d’un fugitif bien singulier : puisqu’Aryaan découvre, en compagnie de son médecin, qu’il sait voler. Le don rêvé pour réconcilier croyants fervents de toutes confessions et âmes égarées que les miracles résistent au temps et que le monde aussi déglingué soit-il peut espérer le salut, peu importe le dieu impliqué. Une pensée pour l’esprit fertile de Jean Leloup : “Et on vit dans le ciel Dieu le père et Bouddha / Manitou et Krishna bras dessus bras dessous / ivres morts et joyeux chanter à tue-tête au-dessus des nuages / Allez hop ! Un peu d’sincérité, le monde est à pleurer !”

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Dans ce film sombre et humide où la malhonnêteté se répand comme une épidémie, les idées préconçues sont nombreuses que les exilés, pour la moitié d’entre eux de potentiels terroristes, traînent avec eux des maladies étranges, portent un regard naïf sur les signes de civilisation, poursuivent le fantasme ultime de goûter des frites françaises… Dans l’autre camp, c’est la guerre contre les voleurs (!) d’emploi et les méchants illuminés d’autres religions infiltrant le pays et son économie. À l’image de ce constat absurde : prêts à tout pour survivre, jusqu’à risquer sa vie.

Le réalisateur hongrois Kornél Mundunczó se sert sans vergogne des préjugés pour décrier des vérités plus criantes que nature, malheureusement. Il y sème même de l’humour noir et des super pouvoirs, des coïncidences inexplicables et une chance ou malchance exagérées pour que son scénario impossible (Kata Wéber) d’une amitié (comme un colis piégé) atteigne sa cible. Son Dr Stern (Merab Ninidze) est un personnage buveur et grincheux tout droit sorti de Bukowski, attachant aussi. Son rescapé un fils prodige et innocent digne de rejoindre les Marvel de ce monde américanisé. Et les effets spéciaux qui font tourner le monde à l’envers et brassent littéralement les idées reçues et les jugements xénophobes ouvrent chaque fois une nouvelle perspective sur les problèmes, un angle de vue de plus haut, avec plus d’horizon et de recul, d’où la terre à feu et à sang paraît plus bêtement le gros gâchis d’une humanité vaniteuse.

Les truands aux vidanges

En introduction de son film, le réalisateur Michel Lipkes explique qu’en considération de ses origines mexicaines, des souvenirs qu’il a là-bas, de l’impossibilité d’y rester et de ce qu’il continue d’en apprendre de ceux qui y sont encore, il se devait de faire ce film, dont la violence crue et sans autocensure le choque lui-même. Il le devait pour pouvoir se retourner dans dix ans et savoir que ce geste a existé. Quelques 1h30 plus tard, le générique à peine retombé sur une assistance sous le choc, il finit par confirmer que, visionné par quelques éboueurs mexicains sur le quotidien desquels il a concentré ses recherches, l’essai étonnamment documentaire a paru romancé, encore loin de la réalité.

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L’histoire semble insolite et les choix des protagonistes illogiques, les faits sont insupportables, les images comme meurtries et leur signification horrifiante. C’est que de choix, de liberté, d’espoir, il n’en subsiste pas. Sinon l’amour torturé et sali d’un éclopé s’enfuyant épaulé par une gamine violée. Le tout dans un noir et blanc sans clarté jamais, terreux et corrompu. La complicité des courageux Yesi et Jonathan (Itzel Sarmientos et Kristyan Ferrer) plongés dans les ruines d’un monde cauchemardesque de sauvagerie est la seule bouée possible, si fragile face aux attaques du ciel bouché et d’une lutte écoeurante pour la vie. Jusqu’où l’humanité mérite-t-elle son nom, pourrie à la moelle ? Extreño pero verdadero règle la question en trois voyages de camions et un seul cadavre parmi des morts-vivants.

46e FNC du 4 au 15 octobre 2017 ./* À propos de Drift de Helena Wittmann en compétition dans la section des Nouveaux alchimistes (Allemagne, 2017)

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Lent, contemplatif, le long-métrage Drift de la réalisatrice allemande Helena Wittmann est un essai cinématographique à part, qui étire les minutes jusqu’à imposer son propre cardiogramme. Les plans sont longs, sur des paysages étendus balayés par des vents froids et bercés d’un incessant ressac. Chaque image est magnifique, composition de teintes pluvieuses et de végétation sèche, de surfaces d’eau et de sable, d’intérieurs endormis.

Dans ces décors de fin de saison, deux amies emmitoufflées (Theresa George et Josefina Gill) finissent un séjour tranquille (près d’Hambourg suggèrera-t-on plus tard au détour d’une conversation) avant de repartir chacune de leur côté : l’une retournant chez elle en Argentine, l’autre partant à la découverte des Caraïbes. Le film suit d’abord leurs derniers partages et adieux simples, puis une traversée en bateau et leurs retrouvailles à distance. Il assume le rythme de la séparation et de l’inconnu intimidant, le temps que cela prend réellement de se pencher sur ses pensées et ses émotions, de les vivre dans la profondeur de ce qu’elles sont. Un temps appliqué et insistant, presque suspendu en déséquilibre, pareil à l’absorption du regard porté sur l’horizon de l’océan.

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Invitation à se perdre dans la beauté des plages et de l’écume éphémère, d’autres plans tournés sur un balcon, dans un appartement, à une terrasse ou par une fenêtre n’ont d’autre fonction que de prendre une action quelconque pendant son déroulement, sans finalité précise ni propos narratif. Les heures égrènent leurs secondes sur un monde en mouvement perpétuel, gris percé d’éclaircies, jamais pareil. Avec pour horloge le métronome des marrées surveillé par le clair de lune.

Un travail minutieux est donc mené de main de maître sur la staticité extérieure des gens alors que les arbres bruissent sans cesse, que le soleil miroite sur l’eau, que les vagues vont et viennent, et que les oiseaux piaillent quelque part, mêmes invisibles. Tout est souffle, respiration, la brise, une vitre qui tremble, de l’air qui s’infiltre, une embarcation qui tangue. Et cette succession de soupirs fait directement écho à notre intériorité : la poitrine qui se soulève est ce doux mélange de rythme biologique et d’oscillation psychique.

L’esthétique culmine pendant la partie centrale du film, le voyage en pleine mer. Ce ne sont plus que des plans rapprochés d’écume et de vagues succédant à d’autres plans rapprochés, sous les reflets du jour ou de la nuit, une déclinaison du bleu ciel au pétrole d’un noir huileux. Ces variations d’une poésie subtile recèlent toutes les nuances de la tristesse, de la nostalgie, du souvenir précieux. Mais ce n’est qu’une fois à destination que le spectateur entrevoit la clé de cette introspection. Au fil de la divagation, voguant sur la houle d’un jour tumultueux, à un tournant de leur vie, les deux jeunes femmes cheminent sur la relation qui les rattache l’une à l’autre. Elles accueillent l’éloignement en elles, en scrutent la sensation nouvelle en plongeant leur regard par delà la limite entre ciel et terre. Elles sont en déplacement. Chacune conserve une partie de cette mémoire commune peuplée des tempêtes sur la Mer du Nord, ce moment vrai. Une vie, un sentiment secret sont désormais tapis derrière les vagues figées d’une carte postale.

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Bande annonce

Au final, la caméra de Wittmann fixe assez longtemps les surfaces et leurs mouvements changeants pour nous faire deviner les dynamiques plus cosmiques et souterraines qui les animent. Les lignes de démarcation entre les éléments deviennent floues. L’azur est un mélange de vapeurs et de gouttes, la brume des nuages recouvre l’eau, celle-ci mousse et éclabousse la coque d’un bateau, rafle la vase de la berge et les brindilles qui courent vers l’allée de bois et bientôt le béton et la pierre de la ville. Tous ces éléments participent d’un même ensemble plus vaste répondant à la loi organique du “rien ne se perd, rien ne se forme, tout se transforme”. Au point qu’on réalise, à force d’observer la mer, qu’elle est une de ces multiples couches de bleus différents à la surface de la planète, dont les remous viennent autant des profondeurs de la terre que de la gravité et des courants atmosphériques. Sensation vertigineuse de tourner sur nous-mêmes en permanence et d’être possiblement, selon le référent, la tête en bas par instants.

Métaphore infinie de l’âme humaine et de sa mélancolie cyclique, Drift apporte un calme et une sagesse qui n’ont pas à s’expliquer. Simplement en réaffirmant le temps de l’observation et une palette de couleurs (Tim Liebe), bruits et textures, vivante bien qu’effacée et harmonieuse. Avec un fascinant soin visuel et sonore (Simon Bastian).